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Santé mentale et industrie musicale : un peu, beaucoup, à la folie ?

On en est donc arrivé là : selon une association britannique, en 2017 sept musiciens sur dix souffriraient de troubles mentaux. Un fléau récurrent qui se manifesterait généralement par des phases de dépressions et de crises d’angoisse. Pourquoi ? Et comment l’industrie musicale se retrouve à l’origine de tous ces problèmes ?

Janis Joplin, Ian Curtis ou encore Bill Ryder-Jones. Ces trois musiciens de trois générations différentes ont un élément en commun : celui de souffrir ou d’avoir souffert de troubles mentaux. Cela pourrait presque ne pas choquer. L’image du musicien tourmenté, mal dans sa peau, qui s’extériorise grâce à la musique est bien connue. Mais elle est souvent minimisée. Ramenée à un simple phénomène presque banal dans l’histoire de la musique allant jusqu’à être « glamourisée ». Et le fléau touche toutes les sphères de l’industrie musicale. Du guitariste amateur qui joue avec ses potes dans un garage à la rockstar mondiale.

Quelque part à Brighton, dans le sud de l’Angleterre. Les membres de Lunar Quiet, quatuor shoegaze, ont l’air d’aller. Pourtant, en octobre dernier, ils ont perdu leur chanteur, Tom Knights, qui souffrait lui aussi de désordres psychiques : « Il était extrêmement talentueux et très créatif, bien plus que nous. C’est vite devenu le leader. Mais cette abondance de créativité faisait qu’il était constamment en quête de perfection » dévoile Ben. Et qui poursuit : « C’est aussi ce qui l’a conduit vers de nombreuses dépressions. Il quittait souvent nos répétitions en criant, frustré. Mais il ne nous disait jamais rien. » Est-ce que la musique a accentué ses troubles ? Difficile à déterminer. « La musique, c’était sa thérapie. Son nirvana. »

Tom n’est pas le seul dans ce cas-là. Des grands noms comme Daniel Johnston, Jason Pierce, Mark Linkous, Kurt Cobain, Ian Curtis, Amy Winehouse s’ajoutent à la liste. La musique, à la fois salvatrice et destructrice. L’association britannique Help Musicians UK, créée pour offrir un soutien aux musiciens, le résume parfaitement dans son dernier rapport : « Faire de la musique est thérapeutique. Mais essayer d’y faire carrière est dévastateur. »

« Un monde chaotique »

 Cette double réalité, John Girgus en est parfaitement conscient. Ancien membre du groupe Aberdeen, signé sur le légendaire label anglais Sarah Records, il assure que « s’aventurer dans le domaine musical, c’est mettre le pied dans l’un des mondes les plus chaotiques et désorganisés que je connaisse. C’est un monde versatile dicté par des prédateurs prêts à tout pour se faire de l’argent. » Comprenez : l’industrie musicale comme business peut-être un facteur d’accentuation de troubles mentaux. Rythme effréné, stress, insomnie, horaires décalés. Mais surtout, toute la structure sur laquelle se base cette profession relève de l’incertitude. Il est impossible de prévoir le succès, et l’échec représente en réalité la norme – « Environ 80 % des productions ne rentrent pas dans leurs frais, détaille Lucien Perticoz, maître de conférences à Lyon et spécialiste de l’industrie musicale, si on considère que l’incertitude est constitutive de ce domaine, on imagine fort bien tout le stress que cela peut représenter pour les acteurs les plus fragiles de la filière, en l’occurrence les artistes ». Mieux vaut donc être solide. « Les artistes travaillent beaucoup, mais ne sont pas certains de gagner leur croûte au final », ajoute-t-il. L’engagement doit alors être total. Aux risques et périls des musiciens : « On imagine fort bien que certaines personnes qui s’orientent vers une carrière d’artiste ont peut-être un besoin de reconnaissance supérieur à la moyenne. Dans ce cas, nous serions dans une situation où ce seraient des individus fragiles avec un fort besoin de reconnaissance qui s’orienteraient vers le métier qui leur garantit le moins d’en obtenir », théorise le chercheur.

« On picole pour passer le temps et après généralement, on se drogue pour se remettre en forme le lendemain. »

On the road again

Loin de sa famille et de ses proches, peu d’exercice, tensions, problèmes, alcool, drogues. Le quotidien d’une tournée est, pour la plupart des musiciens, synonyme d’ennui, de stress. Un univers très loin de l’image d’Épinal que certains peuvent avoir. Pierre, musicien lui aussi, accompagne souvent des groupes de Hard Métal sur la route. Joint par téléphone, il raconte : « On picole pour passer le temps et après généralement, on se drogue pour se remettre en forme le lendemain. C’est pas un rythme de vie très sain. » Il poursuit : « Tu passes toutes tes journées avec les mêmes personnes, tu crées des liens et, tout d’un coup, ça s’arrête et il faut se réhabituer à vivre normalement. » Le contraste entre le moment où « l’on se sent le plus vivant », comme le souligne Pierre, et le train-train quotidien post-tournée, peut être ravageur. « Après une tournée, j’ai passé deux semaines dans mon lit à rien faire et à manger des pâtes toutes prêtes. Tu es plus habitué à rien faire et il faut se réhabituer à faire des choses normales. Comme faire les courses. »

71% des musiciens interrogés par l’association britannique disent souffrir de panique et d’anxiété. 68,5% avouent vivre des états de dépression, contre 20% en moyenne au sein de la population britannique. Des chiffres « pas étonnants », selon Lucien Perticoz, mais qui démontrent un mal bien présent, et, surtout, récurrent.

« La capacité de l’industrie musicale à exploiter ces dispositions à la dépression, et à je ne sais quelle pathologie, c’est la base de la promotion musicale. »

Glam Rock

Pourtant, dire que l’industrie musicale ne se soucie pas de l’état de santé de ses artistes n’est pas totalement vrai. Les quidams sont tous au courant. Christophe Magis, chercheur sur la communication musicale, livre un constat sans appel : « L’artiste musicien comme fou léger, c’est un élément essentiel de la promotion musicale ». D’ailleurs, « La capacité de l’industrie musicale à exploiter ces dispositions à la dépression, et à je ne sais quelle pathologie, c’est la base de la promotion musicale. C’est la base de ce qui fait qu’on peut vendre en tant qu’art » poursuit le chercheur. La “folie” fait vendre ? Pas directement. Mais elle fait partie du plan de com’ bien rôdé. « Si vous écoutez la radio c’est toujours la même musique, les accords et les notes ne changent plus. En revanche, on peut jouer sur la personnalité et le vécu de l’artiste. » Comprenez : l’image d’un groupe n’existe quasiment plus que dans le discours. Le but ? Donner une forme de spontanéité au disque. Mais aussi enjoliver la com’ autour de la sortie d’un album. Exemple, un retour aux sources pour un artiste sur le déclin ou un album « profondément personnel ».

Sciences 

Dans un article du magazine Sciences et Avenir, Elena Sender expose les recherches d’un éminent neuroscientifique et psychiatre de l’université de l’Iowa, Nancy Andreassen : « Mon étude actuelle, portant sur 15 génies créatifs versus 15 témoins, montre un lien entre créativité et trouble mental », rapporte-t-elle. « Les sujets créatifs et leurs proches ont un taux plus élevé de troubles mentaux incluant les dépressions, l’anxiété, les troubles paniques, les troubles bipolaires et l’alcoolisme ». Les plus inventifs et créatifs, dont une partie de musiciens, seraient mentalement plus fragiles que la moyenne. Ce sont des cas isolés. Mais pour certains musiciens extrêmement talentueux, souffrir de troubles mentaux est presque inéluctable.
Même si « c’est extrêmement difficile de le prouver scientifiquement » confie Jurg Kesselring, chef de neurologie et de réadaptation au centre de réadaptation à Valens, en Suisse, « car personne ne sait comment ce génie se manifeste réellement ». Le neurologue confirme alors la théorie de l’association britannique : « Faire de la musique est thérapeutique, elle opère sur la mémoire et produit des stimuli qui agissent de manière positive sur le cerveau et aident au développement de celui-ci. » Mais essayer d’en faire carrière peut donc avoir de graves conséquences sur la santé mentale des musiciens. Pour Pierre, pourtant, rien n’y fait : « À chaque fois que je monte sur scène et que j’envoie tout, je me dis : ‘c’est pour ça que je vis’. Et je n’arrêterais pour rien au monde ».

 

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