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RICHARD HAWLEY [INTERVIEW]
Haut les cœurs, haut les mains

9 mai 2012. 11h. Paris 18e. Locaux de la major EMI. « Photographier un homme qui n’a dormi que trois heures ? OK, mais aie pitié de moi ! » lâche Richard Hawley à Florian Sanchez, mon bras droit dans l’entretien de ce rocker millésime de Sheffield qui vient de sortir son septième album solo, « Standing at the Sky’s Edge ».

9 mai 2012. 11h. Paris 18e. Locaux de la major EMI. « Photographier un homme qui n’a dormi que trois heures ? OK, mais aie pitié de moi ! » lâche Richard Hawley à Florian Sanchez, mon bras droit dans l’entretien de ce rocker millésime de Sheffield qui vient de sortir son septième album solo, « Standing at the Sky’s Edge ».

La discussion se poursuit : « Photoshoper les photos ? C’est marrant que tu dises ça, parce que je pense que le monde est comme permanenté, qu’on nous le tire à quatre épingles. Tu vois ce que je veux dire ? Il est fake. Comme une publicité. La vérité n’en est que plus dure à percer. » Permanenté, Hawley ne l’est pas. Et pas seulement parce qu’il a peu de sommeil dans le buffet. Sa banane est décrépie comme une clope qui n’est plus que cendres. Ses dents comme un muret qui aurait tout pris, crochets, lovers, révolutions, graffitis, etc. Toujours debout, toujours souriant. Une bonhommie. Genre sheriff cool. Proche du peuple. Qui œuvre sous son nom depuis que Jarvis Cocker et Steve Mackey, songwriter et bassiste du groupe Pulp, impressionnés par une démo, l’ont incité à se lancer (ce qu’il fera en 2000 avec un mini album).

Vu de l’extérieur, ça ne semble pas pour les étrangers et, isolé au milieu des usines et des hangars, ça semble « synonyme d’happy hour et de malbouffe ». Ici on ne fait pas ce type de concession, et ceux qui osent s’y aventurer sont récompensés par « une merveilleuse pinte de Guinness, les meilleurs fish and chips de Sheffield » et un proprio (Tom) qui cite Hamlet.
Ici c’est le Fagan’s, un bar que la bio de ce nouvel album dépeint (non sans en faire des caisses) à l’image de l’artiste. Il dit : « J’y viens depuis au moins la moitié de ma vie ». Je pense : « Le point commun avec ta femme ? » (Tac ! paie ta blague). Oui, je l’imagine fidèle à sa femme comme il l’est à Sheffield : home sweet home tel un moine (pas olé, Hawley ?). On me dit d’ailleurs que sa pop « s’impose comme une sorte de psychogéographie de sa ville natale ».

On me dit aussi qu’à l’instar de tous ses titres d’albums (« Lowedges », « Coles Corner », « Lady’s Bridge »…), le nouveau-né tient son nom d’« un endroit de Sheffield (Sky Edge) qui doit sa triste notoriété à une guerre de gangs liée aux paris illégaux », que l’album doit beaucoup à son chien, « un colley vachement intelligent » qui l’a poussé « à se désengager de la culture populaire » (sortir du pub ?) pour « de longues balades dans les bois d’Ecclesall à la périphérie de la ville », et que ses guitares évoquent « les couchers de soleil maudits sur la zone industrielle de Sheffield ».
Bon, tout ça c’est bien joli, mais moi Sheffield je m’en tape. Ça me fait pas rêver, et je suis pas là pour le tourisme, je préfère que le type ait son monde à lui, que sa musique l’illustre et que ses disques stimulent ma propre « psychogéographie ». Avec ses soli de Stratocaster et son chant d’Undertake(ca)r(e), Hawley m’a de nouveau séduit. Ça m’a donné envie de le rencontrer, de gratter derrière sa patine working class(e) de héros nice, le genre de gus avec qui on boirait bien quelques pintes.

Bonjour Richard. J’ai été assez surpris par le parti-pris rock psyché de votre nouvel album, vue la douceur du précédent. « Truelove’s Gutter » berçait. On pouvait l’écouter avant d’aller au lit…

Aujourd’hui quand tu te réveilles, tu peux écouter le nouveau…

Oui, à côté « Standing at the Sky’s Edge » c’est le marteau piqueur qui frappe à 5h du mat’ !

Ah ouais, les enfoirés (rires) !

Mais c’était quoi l’envie ? Vous vouliez sortir de votre registre « crooner atmosphérique » ?

Non, non. (silence) Je voulais juste jouer de ma guitare. C’est aussi simple que ça. Je joue de la guitare depuis que j’ai 6 ans. Politiquement, dans mon pays les choses vont mal. Des événements arrivent, mauvais, et on n’a pas de prise, on ne sait pas quoi faire…

À quels événements pensez-vous ?

Eh bien, la première chose que le gouvernement a faite… Je veux dire après la tournée qui a suivi « Truelove’s Gutter », mon dernier album, j’ai décidé de faire un break et de promener mon chien. C’est aussi simple que ça. C’est un très beau welsh du Pays de Galles, un super chien. Et ça faisait trente ans que j’enchaînais tournée sur tournée

Trente ans ?

Oui, ça fait un bail. J’ai assez de chance de faire encore ça à 45 ans. Et je n’avais jamais pensé que ça m’arriverait.

D’avoir encore cette vie de concerts, sur la route ?

Non, d’être encore vivant.

Ah ouais.

Et ça m’a ouvert les yeux sur pas mal de choses. Au départ, d’une certaine manière, j’ai donc cru que l’album serait plutôt pastoral. Comme ici (il désigne le jardin où nous nous trouvons). Et d’une certaine manière, par le passé, j’ai déjà voulu mener une vie pastorale. Être au calme, blablabla. Mais les choses ne se sont pas passées comme ça (rires) !
Tu sais, la première chose que le gouvernement a faite… À Sheffield, il y a beaucoup beaucoup d’espaces verts. Les pères et mères de cette ville, lorsqu’ils l’ont construite – c’était la capitale socialiste de l’Angleterre –, ils ont été intelligent  et ils ont donné beaucoup d’espaces verts aux gens, dont l’ancienne forêt qui entoure la ville. Quand on est allé à l’aéroport hier, on a traversé toute cette fantastique campagne. Et la première chose que ces enculés [le gouvernement] voulaient faire, c’est tout vendre. La première chose. La première chose ! On savait donc ce qui nous attendait. Faut pas oublier qu’on a vécu sous Thatcher, qui a sacrifié l’espoir de toute une génération [dans de précédentes interviews, il a déjà dit combien lui, Jarvis Cocker et d’autres jeunes musiciens, quand ils ont voulu prendre leur art plus au sérieux, se sont vus couper l’herbe sous le pied parce qu’avec Thatcher au pouvoir, il n’était tout simplement pas possible de se lancer dans cette voie-là — NdA] Et la première chose que ces enculés… Le truc avec Thatcher, c’est qu’elle était une wannabe, elle voulait être comme une reine. Et les cons qui sont au pouvoir aujourd’hui ce sont les rois et les reines de notre époque, tu vois ce que je veux dire ? Ils sont vraiment la noblesse londonienne de notre pays. Chez vous, bande d’enfoirés, pour ça vous avez coupé des têtes il y a des siècles. On aurait dû faire pareil. Bref, privatiser les espaces verts, c’est la première chose qu’ils ont faite et ça m’a fait chier. Vraiment. C’était comme un avant-goût, tu vois ? Le début des emmerdes.

Et ça t’a mis d’humeur électrique  ?

Non, pas vraiment. En un sens, la musique était assez secondaire. Mais pas mon esprit. Car c’est ça qui nous concerne tous, en tant qu’individus : l’état d’esprit. La chose la plus importante qui nous concerne tous, ce n’est pas ce qui nous est extérieur, c’est ce qui a trait à notre esprit. C’est ce qui te constitue. C’est ça ta réalité, qu’elle soit triste, joyeuse ou je ne sais quoi.

« Comment je me suis construit en tant que songwriter ? Je l’étais depuis le début. C’est juste que vous n’étiez pas au courant. »

Le réel est aussi l’interaction de ces différentes réalités que nous sommes…

Oui, la connexion entre les gens. Et tes pensées, ton état d’esprit, vraiment. Voilà, c’était juste ça. J’ai commencé à réfléchir, réfléchir… Tu sais, j’ai des enfants, donc je me suis demandé comment ce sera pour eux. Et là-dessus j’ai écrit la première chanson de l’album, Down in the Woods, comme pour dire merde à tout ça.

C’est assez étrange de t’entendre parler autant de contexte sociopolitique, car ta musique ne me semble pas si connectée à cet aspect des choses, c’est de la musique avant tout…

Je ne suis pas d’accord, dans le sens où Tonight the Streets are Ours est par exemple une chanson très politique. Mais tu as raison, je ne suis pas un musicien politiquement engagé et je ne veux pas le devenir. Je réagis juste aux choses qui m’entourent. On le fait tous.

Là-dessus, te sens-tu proche de quelqu’un comme Morrissey qui, en solo et avec les Smiths, a pas mal écrit sur Thatcher et le contexte sociopolitique anglais en restant très musical ?

Oui, mais aujourd’hui il vit à Los Angeles et moi je vis toujours à Sheffield (rires) !

Vous ne souhaitez pas vivre à Los Angeles ?

Je préfère manger ma propre merde. Si tu ne réagis pas à ton environnement direct, tu écris des chansons sans âme. Des choses qui n’ont pas de sens.

Ça dépend de votre état d’esprit, de votre sensibilité, de votre imaginaire…

Oui, bien sûr. Si tu imagines… Mais je n’ai jamais fait ça, j’ai toujours réagi aux choses de mon environnement direct. Et je suis d’accord, la plupart de mes chansons sont… nobles. Et comme par le passé j’étais très en colère, très destructeur envers moi-même, je suppose que pour moi c’était très important d’être classieux. Le passé est un autre con (rires) ! Je voulais dire : une autre contrée (rires) ! Je suis quelqu’un d’autre aujourd’hui.

Quand vous avez composé ce disque, vous n’aviez donc aucune influence musicale en tête ?

Non, aucune. Je pense que les êtres humains sont comme des iPod sur pattes car on absorbe tant de choses, et comme je suis un vieux schnock, j’ai absorbé tellement de musique…

« J’ai toujours vu Sheffield comme le secret le mieux gardé d’Angleterre. »

Qu’aujourd’hui vous n’avez plus trop besoin de le faire…

Non, en écouter est essentiel, même si je préfère l’écouter live… Mon voisin est le guitariste folk Martin Simpson [un musicien anglais qui a sorti son premier album en 1976 et qui, après s’être nourri de musique afro-américaine, chinoise et indienne, vit aujourd’hui à Sheffield et est considéré comme l’un des plus grands joueurs de guitare slide et acoustique du monde — NdA] et je passe du temps à juste jouer avec lui, lui et moi on s’assied et on joue. Je préfère de loin ça, écouter de la musique d’homme à homme. Je préfère ça aujourd’hui, à cette période. Demain ce sera peut-être chose.

En France, on entend toujours parler de la scène londonienne ou de la scène de Manchester, ce qui semble assez injuste, vu tous les bons groupes qui viennent de Sheffield…

Oh, mon cher…

Vous avez une explication à ça ?

Je ne peux pas vous expliquer pourquoi vous réagissez comme ça (rires) ! Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui vous explique comment vous vous comportez (rires) ?

Ah ah ah, je ne sais pas, mais comment voyez-vous la chose ?

J’ai toujours vu Sheffield comme le secret le mieux gardé d’Angleterre. Ce pour plusieurs raisons. D’ailleurs, pour plusieurs raisons, je pense que c’est bien qu’il en soit ainsi, parce que ça nous préserve d’un certain merdier qui sévit dans les villes plus en vue. Il ne faut pas trop penser à ce que tu fais, il faut le faire. C’est ce qui importe. Fuck Manchester, fuck Londres. Fuck Paris (rires) ! Je rigole, j’aime Paris. Mais oui, peu importe, ce n’est pas ça qui compte. Enfin, je vois ce que tu veux dire. C’est historique. Historiquement en Angleterre, les labels ont toujours été à Liverpool, Manchester, Londres et Glasgow. Alors que Sheffield par exemple est une grande ville, avec une vraie histoire.

Comment s’est faite votre découverte de la pop musique ?

Étrangement, très facilement. Oui, c’était plutôt étrange car mes parents écoutaient tout le temps de la musique et lorsque j’allais chez un ami qui vivait à deux pas et avec qui j’ai passé beaucoup de temps étant môme, il n’y avait pas de musique. J’avais donc beaucoup beaucoup de chance que la musique soit toujours là, à la maison. Mon père a joué avec de fantastiques musiciens.

Il était guitariste ?

Oui, quand il était ado il était guitariste dans Vance Arnold and The Avengers, le premier groupe de Joe Cocker. Joe était le batteur. Et les gens n’arrêtaient pas de dire qu’il copiait Ray Charles, dans la façon qu’il avait de bouger ses mains. Mais ça n’avait rien à voir avec ça, c’est juste qu’il était batteur et qu’il ne savait pas quoi faire avec ses mains (rires) !

Connaissez-vous le guitariste anglais Derek Bailey, lui aussi de Sheffield ?

Oui, bien sûr, un avant-gardiste.

Vous a-t-il influencé d’une quelconque manière ?

Eh bien, à Sheffield il y a une sorte de petite scène jazz-blues avant-gardiste, enfin je ne sais pas comment décrire ça, mais c’est vraiment de la belle musique. Derek Bailey est mort aujourd’hui [né en 1930 et mort en 2005, il fut l’un des pionniers de « l’improvisation libre » et il a collaboré avec plein de musiciens, dont Thurston Moore de Sonic Youth — NdA]. Dans mon premier groupe, Treebound Story, le père de notre chanteur, Pete Conti, était le batteur de Derek Bailey. Il a longtemps joué avec lui. Je dois donc beaucoup à ces musiciens-là. Je ne sais pas si Bailey m’a influencé, mais c’est possible. On est des éponges. Tout ce qu’on ingère ressort forcément d’une façon ou d’une autre.

Au départ vous étiez guitariste. Comment vous êtes-vous construit en tant que songwriter ?

Comment je me suis construit en tant que songwriter ? Je l’étais depuis le début.

Le début ?

Oui, c’est juste que vous n’étiez pas au courant.

Sans doute ! Mais vous a-t-il fallu du temps pour assumer ce rôle, cette position ?

Non, pas du tout. Je revois mon père venir dans ma chambre quand j’avais 9 ans. Il était 22 h 30, un truc comme ça. Il était excédé que je ne dorme toujours pas. « Tu devrais être au lit  ! blabla… » J’avais école le lendemain. Et je lui ai juste dit : « J’ai cette chanson en tête, mais je ne sais pas de qui elle est. » Et il m’a dit : « Joue-la moi. » Je la lui ai jouée et il a dit : « C’est la tienne. Maintenant au lit Richard ! » Et je me revois allongé dans le noir, pensant : « Qu’est-ce que ça veut dire : c’est la mienne ? » 

Oui.

Tu vois ce que je veux dire ? La première fois que tu réalises que tu peux créer quelque chose, c’est un grand moment. Certains n’en prennent jamais conscience. Mais on peut tous le faire.

La chanson parlait de… ?

Oh, je ne m’en souviens pas.

Une fille ?

Probablement, oui.

Vous aviez un père compréhensif…

Oui, il était bon. C’était un homme bon. Il est parti maintenant, mais c’était un homme délicieux. Comme mon grand-père. C’étaient tous de fantastiques personnes. Ils étaient forts, n’arrêtaient pas de travailler, avaient des vies dures. Mon père travaillait douze à treize heures par jour dans une usine sidérurgique mais chaque jour, il passait au moins une heure avec moi et me montrait des trucs à la guitare. Des petits trucs. Il était très intelligent, car avec les enfants — je le sais maintenant que j’en ai — j’ai appris que ça ne sert à rien si tu leur donnes tout. Lui me montrait donc un petit truc et hop : « Maintenant j’ai à faire », il me laissait avec une pièce du puzzle. Tu vois ce que je veux dire ? Je devais compléter le puzzle. C’était très malin de sa part. Je restais des heures à essayer de faire le reste seul. « Ahhhh ça marche pas ! » C’est une bonne façon de s’y prendre avec les enfants.

Pour stimuler leur propre désir…

Oui, c’est la carotte au bout du bâton plutôt que le fouet. C’est mieux.

Et qu’en est-il des textes ? Quand avez-vous eu l’envie d’ajouter des mots à la musique ?

C’est une bonne question. Tu veux dire sur cet album, ou la première fois ?

La première fois.

Ce qui est étrange quand tu as quelque chose à dire… J’écris beaucoup de musique instrumentale, il y en avait déjà sur mes précédents disques, parce qu’il semble que… Il y a une chanson sur un de mes albums, « Lowedges », un instrumental qui s’appelle Danny. Et ça parle de mon enfant. Et quand il est né, il ressemblait à cette musique. Ça se passait de mots. Et c’est un beau morceau. Il est né, je l’ai pris dans mes bras et il ressemblait juste à ça. Et ce morceau passe sur des radios FM classic rock en Angleterre. Donc ça a à voir avec ce que tu as ou non à dire. Quand j’étais plus jeune, j’étais plus strictement attiré par la musique, mais plus je vieillis, moins je prends mon instrument si je n’ai rien à dire…

En même temps vos chansons respirent, elles restent spacieuses, sans jamais trop de textes. Ça me rappelle ce que vous disiez de Sheffield, une ville avec beaucoup d’espaces verts…

Mais si tu écris une chanson, pourquoi vouloir tout dire à tout le monde ? Si tu lis Shakespeare ou Dickens, ou Voltaire, tu verras qu’ils n’occupent pas tout l’espace. Ils ne balancent pas un gros bloc. Ce serait comme une piqûre d’insecte sur le dos d’un éléphant. Si tu fais ça, il n’y a pas de connexion. J’aime la musique où tu peux sentir qu’on t’a laissé de la place pour être toi-même, où il y a de l’espace entre les lignes, une interaction entre l’auditeur et le musicien. C’est un peu comme ça (il désigne le papier qui nappe le plateau de café).

De la dentelle !

Oui, quelque chose comme ça, et s’il y a une peinture derrière tu ne peux en voir que des parties, donc tu imagines à quoi ressemble le reste. Tu vois ? Tu complètes le truc toi-même, tu n’as pas besoin qu’on te dessine tout le truc. On n’est plus des enfants, bien que j’aime beaucoup certains contes pour enfants. J’en lis souvent (rires) !

Sans doute le même, chaque soir  !

Oui, encore et encore  !

« J’ai été élevé par des socialistes qui bossaient dans la sidérurgie. »

Vous êtes un gros consommateur de musique ?

C’est marrant parce que je dois avoir au moins 8000 vinyles, peut-être 2000 CD et probablement 10 ou 12 000 singles, donc oui (rires) ! Après ça dépend de ce qu’on entend par « consommateur ». Ma consommation diffère peut-être de la tienne. Mon amour de la musique est très pur.

De toute évidence vous tenez au disque, à l’objet.

Oui, j’aime l’idée qu’on choisisse de mettre un album, tu vois ce que je veux dire ? Pas juste de se lever un matin, de se faire du café, d’aller chier ou je ne sais quoi d’autre, d’allumer son ordi et de zapper sur iTunes. Pour moi c’est trop nébuleux. Tu connais le mot nébuleux ?

Oui.

Je veux dire : tu écoutes un morceau de tel groupe mais tu pourrais très bien écouter autre chose. Et ça ne commence à exister qu’avec ton doigt. Le truc avec Internet et ce genre de technologies, c’est que c’est incroyablement récent à l’échelle de l’humanité. Si tu vois ça comme l’aube d’une nouvelle ère, et c’est là qu’on est, ce n’est rien. Je pense qu’on travaille dur pour savoir comment tout ça va nous affecter à long terme, mais je suis assez vieux pour me souvenir ce que c’est que de mettre un album. Quelque chose qui, comme toute chose, a un début et une fin.

Comme un livre ?

Oui, bien sûr.

Vous êtes nostalgique de cette période ?

Non, parce qu’on a toujours le choix. On n’est pas condamné à la nostalgie.

Tout est disponible.

Bien sûr, et j’aime tous les formats, CD, MP3, vinyles, etc. J’ai même un iPod, tu sais, ce satané modèle où tu peux fourrer le plus de choses possibles. Et j’aime le mode shuffle sur iTunes. Mais il y a des moments dans la vie où tu as besoin de cérémonial. Tu vois ce que je veux dire ? Comme un mariage ou un baptême.

Une forme de rite ?

Oui, et je pense que la musique s’inscrit là-dedans, que ça nous plaise ou non. Ça me fait penser à la maladie d’Alzheimer. Tu connais la maladie d’Alzheimer ?

Oui. 

Et tu sais quelle est la dernière chose dont se souvient un malade d’Alzheimer ? De la musique. C’est la dernière chose. J’ai un ami musicien, son père vient de mourir d’Alzheimer il y a trois jours. Et à la fin il ne se souvenait pas du nom de son fils mais il chantait toujours des chansons.

Ça montre que la musique est comme un langage premier.

Tout à fait, elle est primordiale. Qu’on l’aime ou pas, on en a besoin. Elle nous est constitutive. Et pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure, ce qui me fout en rogne, c’est que les choses que je considère comme essentielles, toutes ces choses qui font de nous des humains créatifs, positifs, tout ça a été détruit par ce foutu gouvernement. Bravo à la France pour avoir élu un président socialiste (il applaudit). Bien joué.

Oui, enfin le choix était facile et rien n’est gagné…

Toutes ces choses sont importantes pour montrer la voie aux plus jeunes. La beauté est capitale. Même du temps de la préhistoire, on dessinait sur les grottes. Tu vois ce que je veux dire ?

Oui. Souhaitez-vous que votre musique montre une direction aux gens ?

Non, non, je ne peux ouvrir de portes pour personne. Ce serait mal. Car tu as tes propres portes. Mais ça participe d’un tout. Si quelqu’un agit positivement, ça crée un cercle vertueux. Même si parfois c’est tout aussi important d’agir négativement.

Pour vous y a-t-il, de-ci de-là, un peu de négativité sur ce nouvel album ?

Non. Non. Je suis un gentil (rires) !

La bio du disque dit que votre femme voulait enfin vous voir faire un disque plus coloré…

Oui, plutôt que de voir sans cesse les choses en noir et blanc…

Coloré, ce disque l’est. Serait-ce votre disque le plus optimiste  ?

Non, il est sombre. Enfin je crois. Mais c’est normal, c’est une réaction et tout est réaction, non ? J’ai été élevé par des socialistes qui bossaient dans la sidérurgie, donc je ne peux pas ne pas réagir à toute cette merde environnante. Car si je m’asseyais et que je n’en foutais pas une, je ferais partie du merdier. C’est important de réagir à ça. Je serai peut-être mort demain. Aller à la tombe sans avoir rien tenté pour changer les choses ? Non, ce n’est pas possible.

« Nous ne sommes tous que des molécules, et toutes les molécules sur Terre viennent de l’espace. »

Vous avez plus la rage aujourd’hui que lorsque vous étiez jeune ?

J’ai retrouvé l’état d’esprit que j’avais du temps de Thatcher. Je n’ai pas la haine, le mot est fort, disons que j’ai des pensées négatives. Ils ferment tout ce qui est positif, comme les bibliothèques. Lire un livre fait partie des choses essentielles. C’est ce qui a fait la différence entre ce qu’on est aujourd’hui et ce qu’on a été il y a 10 000 ans. Ça fait partie des choses qui nous ont civilisé. Tu vois ce que je veux dire ? Et si on n’a pas ces choses, on a des émeutes. Et l’horizon des gens s’est à chaque fois obscurci. Dans mon pays en tous cas. N’est-ce pas (il prend son pote à parti, qui dit : « Totalement, totalement ») ? Alors les jeunes trinquent, ne savent pas quoi faire, et certains se mettent à déconner salement.

Ce que tu dis sur les jeunes, l’inquiétude que tu leur témoigne, ça me rappelle un peu celle dont m’avait fait part Guy Garvey, le chanteur de Elbow. Il me disait qu’il les regardait parfois d’un drôle d’œil, genre : « Ils sont bizarres, je ne les comprends pas, que font-ils de leur temps à part zoner ? » Mais il se disait aussi, à la réflexion, que son regard était biaisé parce que lui aussi avait été jeune et qu’alors il avait dû paraître tout aussi bizarre et largué aux yeux des adultes…

Tu sais, j’ai lu un truc récemment, où il est écrit : « Les jeunes se foutent de tout, ils n’ont aucun respect pour leurs aînés, tout ce qu’ils veulent c’est l’argent et la fête. » Tu sais qui a écrit ça ?

Non.

Sophocle. À propos de son fils. Donc tout ça est un éternel recommencement. Tu as des enfants ?

Non.

Tu en auras. Donc tu verras. Et quand ça arrivera, crois-moi, tu diras aussi : « Mais oh, c’est quoi ce bordel ?! », comme Sophocle. Car voilà, ainsi vont les choses. Et c’est bien ainsi.

À propos de Elbow, il paraît que vous avez travaillé ensemble…

Oui, j’ai composé une chanson sur leur avant-dernier album [« The Seldom Seen Kid », vainqueur du Mercury Prize en 2008 — NdA], il s’agit de The Fix (il chante)« The fix is in. There’s an nag gonna dance home at epsom… » Elle est venue alors que mon pote et moi on conduisait çà et là. Et c’était chouette car j’ai alors appelé Guy et j’ai dit : « Guy, euh, tu es à Ipswich ce soir, on est à 20 miles de là, viens donc avec ta guitare. »

Le côté soul pysché de votre disque m’a parfois rappelé certains titres de Richard Ashcroft, qui est lui aussi, à sa façon, contemporain de la britpop. Vous aimez ce singer-songwriter ?

Je ne connais pas grand chose de sa carrière solo, mais the Verve était un super groupe. Du temps où je jouais avec Pulp, on a fait pas mal de concerts ensemble. Oui, un très bon groupe.

Vous écoutez encore ce groupe ?

Non (rires) ! (Silence) Non. Psyché est un mot étrange. Il renvoie aux fleurs et aux arcs-en-ciel, aux choucroutes hippies et toutes ces conneries. Mais le truc avec l’adage « Peace and Love »… Tu sais pourquoi les hippies ont échoué ? C’est parce que la paix et l’amour sont un état d’esprit, pas un emblème de mode. C’est aussi simple que ça. C’est une façon de penser. Aldous Huxley, qui a écrit Les Portes de la perception, portait des costumes trois-pièces et des lunettes. Tout ça, c’est une question d’esprit. C’est ça qui compte, rien d’autre. Tu peux voir une dame psychédélique avec son caddie, une femme de 70 ans, mais son esprit sera peut-être la chose la plus intéressante que tu aies jamais connue. On juge d’après les apparences au lieu de voir ce qu’il y a derrière. Et les actes. Or c’est ça qui compte. En tous cas pour moi.

Dans Before, le dernier morceau de l’album, tu chantes « Here we are lent to the earth by the stars ». Ça m’a remis en tête ces mots de Jarvis Cocker dans Dishes, sur l’album « This is Hardcore » : « I’m not worried that I will never touch the stars ‘cos stars belong up in heaven & the earth is where we are… »

Oui, c’est la même chose. Regarde cette bague que je porte, c’est de l’or. Ça a été fabriqué par une supernova qui a explosé à des billions de kilomètres et probablement à des billions d’années d’ici. Nous ne sommes tous que des molécules et toutes les molécules sur Terre viennent de l’espace. Et quand on meurt… Je ne crois pas en Dieu. Je crois que… Enfin je ne crois pas, c’est des faits : nos molécules sont redistribuées. Donc tu peux revenir en formant une partie d’un œil d’aigle, ou tu peux revenir en formant une partie d’un taxi (et ce n’est pas si loin, me dis-je, de ce que chante Bruce Springsteen dans  le refrain de Atlantic City sur l’album « Nebraska » : « Everything dies baby that’s a fact / But maybe everything that dies someday comes back » — NdA). C’est un grand phénomène aléatoire.

A quoi voudrais-tu donner forme lors de ta redistribution moléculaire ? 

Oui, je l’ai déjà consigné (rires) !

Dans une chanson ?

Oui, dans The Wood Collier’s Grave [une chanson de son nouvel album — NdA]. J’y fantasme ma propre mort. Quand mon moment viendra de quitter cette Terre, je demande à ce qu’on plante plein d’arbres profondément autour de ma tombe – et ça arrivera, car j’ai acheté un bout de terre, donc ce sera possible – et quand les arbres grandiront je veux qu’on les coupe pour en faire des instruments pour les enfants. Tu vois ce que je veux dire ? Redistribue tes molécules !

Dernière question : je sais que tu as travaillé avec Pulp, mais quand et de quelle manière ? En studio ou sur scène ?

Un peu des deux en fait. Leur dernier album, « We Love Life », produit par Scott Walker. J’y ai contribué pour moitié. Mais j’ai surtout joué live avec eux.

Comment s’est faite ta rencontre avec Pulp ?

Steve Mackey, leur bassiste, est mon plus vieil ami. On se connaît depuis qu’on a quatre ans. On était à l’école primaire ensemble. Son père travaillait dans la même usine que le mien. On vivait sur la même route. Jarvis, je l’ai rencontré quand j’avais… treize ans, je crois.

Une belle rencontre, se lier à un type qui allait devenir un tel songwriter au sein de Pulp ?

Oh oui, il est l’un de mes premiers supporters. On devait se retrouver hier soir, car il est à Paris en ce moment, mais mon avion était en retard. On va essayer de déjeuner ensemble aujourd’hui.

Travailler sur « We Love Life » t’a-t-il permis de rencontrer Scott Walker ?

Oui, on a travaillé ensemble.

C’est un bon… bougre (je me racle bruyamment la gorge pour appuyer ma blagounette) ?

Oui, je me souviens d’un truc. Lors des premières sessions d’enregistrement, j’étais très en retard. Juste à côté du studio, qui s’appelait Metropolis Studio, il y avait un magasin de disques. Je descendais la rue avec ma guitare et j’ai vu ce magasin qui était en train de fermer. J’y suis rentré in extremis. Je regardais tous ces vinyles, j’étais très très en retard, genre une heure et demie, mais tous ces vinyles m’attiraient, argh ! Et Scott était assis au bureau avec sa casquette de baseball vissée bien basse sur sa tête, comme s’il était fâché, et il m’a dit : « En fait, là tu peux faire quelque chose : serre-moi la main » (Il dit ça en me tendant la main et je la serre comme si j’étais lui, comme s’il était Scott et, baissant légèrement la tête, je vois ses yeux bleus me fixer de derrière ses lunettes – NdA.) Serre bien ma main.

Oui.

Scott m’a dit, voyant cette pile de vinyles dans mes bras où trônait un disque d’Eddie Cochran : « Hey Richard, serre ma main ! » Et j’ai dit : « Pourquoi ? » Et lui : « À 16 ans j’ai rencontré Eddie Cochran. » À travers moi et Scott Walker, tu serres donc la main d’Eddie Cochran. Redistribution des molécules, mon frère !

Richard Hawley // « Standing at the sky’s edge » // EMI
http://www.richardhawley.co.uk/ 

Richard Hawley – Standing At The Sky’s Edge by theinsound

3 Comments

  1. Mad men running through the fields

    24 octobre 2012 at 11 h 06 min

    Les 20 plus belles chansons de la dernière décennie, c’est lui qui les a écrites. Je fournis la liste à qui me la demande

  2. Delamotte- Gabin

    31 janvier 2013 at 1 h 37 min

    ce mec et magnifique sans cette musique il manquerait quelque chose à ma vie ! Merci Monsieur Hawley

  3. Delamotte- Gabin

    31 janvier 2013 at 1 h 38 min

    est magnifique

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