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Rencontre avec Better Person, le George Michael de Berlin

Il y avait la nuit, le bruit du S-bahn, les stations qui défilaient, les gens rentrant ou changeant de soirée buvant leurs bières; il y avait le froid du plein été, un été comme Berlin en a peu connu, un de celui où l’on porte un col roulé sous un manteau, avec une pluie battante; il y avait sa voix, ses mélodies, son clavier. Et plus les stations défilaient, plus le train s’enfonçait dans la nuit berlinoise, plus j’écoutais Better Person.

Je me levais le matin, dans la torpeur humide de la ville et les quelques rayons de soleil avant l’orage. Avant le S-Bahn, RER allemand. Avant de longer la rue vers la Spree, rivière traversant la ville. Avant de rejoindre l’Ile aux musées, splendeur culturelle berlinoise. Avant le bureau. Avant le soir, et de nouveau les quelques rayons de soleil.

Dans cet ensemble qui rythmait mes trajets maison-boulot, début-fin de soirée, dans cet amas de nouveautés musicales que j’écoutais en boucle, une voix aiguë mais profonde est apparue, sur un rythme lent. Le morceau s’appelait Sentiment.

J’imagine un garçon et une fille marcher la nuit dans la rue après les journées qui passent sans que l’on sache comment si ce n’est le constat que rien ne s’est passé sauf le temps, lui avançant devant elle, un peu en retrait. Il se retourne et la regarde. Il la trouve jolie ce soir-là; il y a de la tristesse mêlée à la tendresse. Lui regrette, malgré cette fille, malgré la tendresse, de ne jamais arriver à être véritablement lui-même. En réalité, ce morceau ne signifie absolument pas cela, mais c’est ce qu’il m’inspirait. Ce qui me semblait évident, par contre, c’est que chacun de ses titres avait été composé suite à une histoire particulière.

Au contraire, certains titres n’auront aucun sens tant que l’on n’aura pas vécu certains événements. L’expérience amène une certaine signification. C’est ainsi que l’on ne peut plus écouter certaines chansons, voire certains artistes; ils sont liés à une charge émotionnelle trop importante, à des souvenirs trop douloureux, où dont le bonheur a disparu et n’est plus qu’un écho. Etait-ce pour cela que sa musique a résonné en moi de façon si particulière?

Les paroles ne foisonnent pas, elles sont minimalistes ou répétitives. C’est pour ça qu’il est aisé de s’y reconnaître. Cependant, il arrive souvent qu’une chanson puisse avoir cette force parolière « universelle » sans rien signifier de spécifique, plus que ce qu’elle ne dit, pour celui qui écoute. Pour moi, tout faisait sens.

Un de ses titres est en polonais, sa langue maternelle, le seul indice est le sous-titre anglais du morceau: A Man In Love. C’est aussi mon préféré. Je ne sais pas de quoi ça parle, je ne sais pas ce qu’il dit, et s’il parle d’amour peu m’importe. C’est entraînant et mélancolique, ça raconte une histoire que je ne comprends pas, mais que je peux inventer.

Berlin n’est pas seulement une ville où l’on peut écouter de l’électro. Elle comporte notamment une scène rock qui se veut héritière de la variété musicale composée dans les années 70 et 80.

C’est ainsi qu’un soir, après avoir fini tard le boulot et embarqué ma collègue avec moi, j’ai été voir Better Person en concert. Ca se passait dans une salle berlinoise dont je n’avais jamais entendu parlé: l’Internet Explorer, à la station de S-Bahn Sonnenallee, du nom de cette rue immense qui la traverse et qui était coupée en deux par le mur. La salle n’était pas proche de la station, il nous a fallu marcher un peu, dans une zone résidentielle composée d’immeubles de type blocs de béton. Sur la fin se trouvaient des sortes de zones type commerciales/industrielles, composées de buildings de quatre étages en moyenne; que des bureaux. Nous entendions de la musique sans pouvoir dire de quel endroit elle venait, des gens étant aux fenêtres de différents étages, de différents immeubles. Les gens entraient dans ces zones pour aller je ne sais où, de la musique se faisait entendre, mais aucun bâtiment n’indiquait ni numéro, ni nom. Nous avons vu des gens entrer dans l’un d’eux, nous nous y sommes aussi faufilées. C’était une cage d’escalier au carrelage glauque, où une pancarte était accrochée à l’escalier et indiquait en rose fluo le nom de l’Internet Explorer, type boum de collège.

La salle portait a priori bien son nom : ça avait l’allure d’une gueule démodée, on ramait pour trouver ce que l’on cherchait.

Nous avons monté un étage, puis deux, et toujours aucune indication : chacun donnait sur une porte qui laissait échapper un style de musique différent, et des gens d’allures variées étaient sur le palier. Un mec derrière nous a dû sentir notre désarroi en nous disant gentiment que si nous cherchions l’Internet, c’était au dernier étage. Il s’agissait d’un grand appartement séparé en deux pièces assez vastes. La première était une salle avec une scène de 5m2, et la seconde accueillait le bar. La lumière était d’un rose tamisé. Deux concerts s’enchaînèrent avant celui pour lequel nous venions. Tout le long des murs de la première salle, il y avait des bancs pour s’asseoir. Il faisait une chaleur étouffante, et comme souvent à Berlin, nous pouvions fumer à l’intérieur.

Nous nous sommes assises sur les bancs. Entre chaque concert, les gars mixaient du reggaetone et de la musique hipster brésilienne. Ma collègue, elle-même brésilienne, était ravie. Moi je dansais en regardant les gens autour de nous: des punks, des gens fringués de façon très minimaliste, des personnes surlookées, des EMO, des vampires; tous dansaient en s’éclatant sur cette musique à mille lieues de ce qu’ils écoutent en général, je pense, et sans se juger, sans trop se poser de questions.

Puis Better Person est monté sur scène. Il faisait une chaleur encore plus étouffante, j’enchaînais les cigarettes, il y avait de la fumée sur la scène, et dans la salle, puis la lumière est devenue rouge, les gens sont montés sur les bancs, l’autre pièce s’est vidée pour remplir la salle de concert. Il a branché son téléphone qui contenait toutes les instru’ de ses morceaux, et a chanté dessus. Il avait l’air timide, chantait souvent les yeux fermés, il avait une certaine présence. Entre presque chaque titres (5 au total), il a expliqué l’histoire qu’il y avait derrière.

Better Person partageait avec le public son intimité avec un léger brouhaha en fond sonore, un peu comme une soirée entre potes.

De ce que j’ai compris, il vivait il y a deux ans avec son ex-petite amie, et ça se passait mal. Le genre de situation où c’est la fin et où c’est fatiguant, et puis tant pis, on essaie quand même. (I Wake Up Tired). A Berlin, tout est fermé le dimanche, donc quand tu veux boire ou sortir pour prendre l’air, parce que quand tu es triste tu veux boire, tu ne peux pas si tu n’as pas les moyens d’acheter la bouteille dans un bar, et pas un seul Späti (épicerie de quartier) d’ouvert. « Je suis un songwriter, alors  j’ai fait une chanson sur la fin de mon ancienne relation, ça s’appelle Everything Cold. Mais c’est aussi un jeu de mot sur le fait que tout est fermé (closed, Ndr) le dimanche dans cette merveilleuse ville qu’est Berlin ». Puis ensuite, il parle du morceau Sentiment : « cette chanson, c’est ma revanche : ça parle du jour où elle et moi étions en boîte. Je buvais des shots au bar. Et puis les shots au bout d’un moment, ça donne envie de pisser. Alors j’ai été aux toilettes, j’ai ouvert la porte, et j’ai vu un petit mec en pantalon militaire et que de cheval, en train de faire l’amour à ma copine » Bien loin donc de mon histoire entre un mec et une fille marchant tous seuls dans Berlin, la nuit. « Puis nous nous sommes séparés, j’ai pris une petite chambre à Neuköln, glauque. Mais mon ami Sean Nicholas Savage a emménagé avec moi pour ne pas me laisser seul. Il a acheté plein de choses, d’alcool et de drogues, ça m’a soulagé et fait du bien. Au début. Ma vie a changée depuis. Il s’est passé des choses« .

Un mec dans le public lance : « Tu as rencontré quelqu’un, tu es amoureux! ». Lui: « Oui. Il s’est passé plein de choses, dont ça. Et c’est la prochaine et dernière chanson ». Ca s’appelait Somebody Cares. Le concert s’est terminé sur ce titre, avant même la fin de la musique, il a salué le public, remercié en deux mots, puis il est parti.

De retour en France, j’apprends qu’il passe en concert en octobre dernier à Paris. Si le concert a malheureusement été annulé à cause de la salle, l’interview elle a pu avoir lieu, dans un bar de Strasbourg Saint Denis, rythmée par les bières et les cigarettes.

C’est ainsi que j’apprendrai plus tard que Better Person, de son vrai nom Adam Byczkowski, a grandi à Sopot, une petite ville de Pologne au bord de la mer, dans un milieu artistique, encouragé par ses parents à poursuivre dans cette voie. Il interrompra le lycée pour se consacrer à la musique et fera partie de plusieurs formations (Kyst, Pictorial Candi, Enchanted Hunters, où il officiait aussi comme guitariste). Puis il décidera de se lancer en solo, à Berlin, et signera sur le label Mansions & Millions.

« – Comment as-tu signé sur ce label?
–  J’ai rencontré Anton (le fondateur) par hasard, et ça s’est fait très simplement ».

En concert, il ne joue d’aucun instrument, il joue tout seul. Son seul son provient de son iPhone qu’il connecte aux enceintes.

« – Sur scène je ne veux que me concentrer sur ma voix, sur le chant. C’est notamment venu de chanteurs comme Frank Sinatra qui sont seuls sur scène à chanter, et je trouve cela bien mieux« .

Quand à l’écriture elle vient en premier, le chant et la musique sont écrits après. Tout est composé chez lui, la nuit. Adam a été influencé par différents types de musiques : Lucio Battisti, Frankie Nuckles, Art of Noise, Jef Barbara (avec lequel il a tourné aux Etats-Unis) et pleins d’autres trucs aussi variés que « le mec avec Vangelis là.. comment il s’appelle.. For ever and ever… ah.. Demis Roussos. Il conclue : « j’’aime cette idée de vieux séducteur kitsch, le mec qui met des costumes de couleur pétante et chante des chansons pour draguer les filles ».

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