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RAYMOND DEPARDON
Reporters

Certains s’amuseront peut-être de voir tel nom écrit en toutes lettres sur ce site, d’autres encore y reviendront à deux fois avant de comprendre qui est Raymond Depardon, vieux photographe français dont la bobine tourne encore, à presque 79 ans. Toujours est-il que découvrir son documentaire Reporters, trente ans quasiment jour pour jour après sa sortie, tient autant du choc émotionnel que du flash instantané. Le quotidien des photographes de l’agence Gamma, au début des années 80. Sans clichés.

Certains s'amuseront peut-être de voir tel nom écrit en toutes lettres sur ce site, d'autres encore y reviendront à deux fois avant de comprendre qui est Raymond Depardon, vieux photographe français dont la bobine tourne encore, à presque 79 ans. Toujours est-il que découvrir son documentaire Reporters, trente ans quasiment jour pour jour après sa sortie, tient autant du choc émotionnel que du flash instantané. Le quotidien des photographes de l'agence Gamma, au début des années 80. Sans clichés.

Allez savoir quelle force mystérieuse me poussa ce soir-là vers le rayon DVD, qui plus est vers ce tiers-monde sous cellophane du bac à documentaires. Peut-être l’incapacité répétée à trouver une version digitale – entendre par là : gratuite – de ce documentaire, peut-être cette séquence épique d’un Jacques Chirac dans sa période Thriller, plus en forme que jamais, battant le pavé parisien pour serrer des poignes à qui mieux mieux, peut-être le climat politique actuel, si stérile que le premier dérapage permet désormais à chaque plumitif érudit d’éructer une opinion pesée et rationnelle sur le taux de testostérone de Dominique Strauss-Kahn. Peut-être un peu tout cela à la fois, allez savoir.

L’intrigue, si tant est qu’on puisse parler de fiction, tient sur un timbre à poster. Vingt-deux ans après avoir fondé la célèbre agence Gamma, spécialisée dans le photo-reportage, Raymond Depardon décide en période pré-électorale – nous sommes en 1980, Giscard d’Estaing fait encore des borborygmes à l’Elysée, et Coluche et Mitterrand font campagne – de filmer le quotidien des reporters, pointant d’un doigt discret la mutation people résumée aujourd’hui en un simple mot : paparazzi. Le tout s’articule autour de saynètes du quotidien – tel photographe refuse de partir plus de deux jours à l’étranger parce que sa femme est enceinte – prémisses de la politique spectacle et beauté vénéneuse du show-business. L’histoire pourrait s’arrêter ici. Les images pourraient se suffire à elles-mêmes. En choisissant de mettre Deneuve et Gainsbourg – au total vingt secondes d’apparition à l’écran – sur la jaquette DVD, l’éditeur ne s’y est du reste pas trompé : de Lady Di à Grace Kelly, le poids des mots ne vaut jamais le pare-chocs des photos.

« Un journaliste, c’est un combattant, un chevalier. Y a des codes d’honneur ». La phrase n’est pas de Depardon, mais de John Paul Lepers, journaliste trublion ex-Canal + reconverti dans l’indépendance à doubles foyers. A regarder Reporters, la déclaration prend tout son sens, et le simple jeu des agencements des séquences suffit à tout comprendre. Sur l’heure et des poussières de ce documentaire, pas un seul commentaire, pas une seule voix off, aucun trait d’eye-liner pour souligner telle dérive journalistique ou haussement d’épaules du héros principal – Francis Apestéguy, photographe témoin de Gamma envoyé sur tous les fronts – lorsque son patron lui demande de planquer pour shooter Caroline de Monaco dans une époque encore puritaine où la violation de l’intimité est encore un péché semi-capital. L’instant volé d’une rupture en jachère, voilà ce qu’est Reporters ; une mise en abîme où le réalisateur filme des photographes en train de prendre des photos. Et pas des moindres. Se croiseront tour à tout Richard Gere en cavale dans Paris pour éviter les clichés, Georges Marchais intronisé heureux élu au Parti Communiste, Yves Mourousi bras-dessus bras-dessous avec Mireille Mathieu, Jean-Luc Godard en plein climax synaptique sur l’étrange lien entre levier de vitesse et difficultés de l’homme à affronter son destin, Gene Kelly en auto-promo en français dans le texte, ou encore Omar Bongo dans une merveilleuse scène d’ouverture, sur la tombe du Soldat inconnu, le tout filmé en vue plongeante sans qu’on parvienne encore à comprendre la beauté de ce plan pourtant si anodin. Vieux parce que daté, moderne parce que visionnaire, un documentaire « rock » où les journalistes s’agitent à faire chauffer leurs téléphones à cadran en grillant leurs clopes sur des coins de bureaux et où le tout Paris, dans sa beauté banale, est sublimé comme au théâtre balzacien.

Et puis il y a cette scène sublime, le plan qui à lui seul mériterait un César. De corvée pour une planque dominicale devant l’appartement de Philippe de Gaulle – croyez-le ou non, mais le fils de Charles était une célébrité en 81 – Francis Apestéguy poireaute dans sa Renault 5 ; les minutes s’étirent en langueur et le photographe commence à perdre patience. Le voilà qui tapote des doigts sur son volant, lorsque la radio commence à diffuser le Sonate au clair de Lune de Beethoven. La scène est simple, simpliste, rien de plus qu’un journaliste en planque écoutant la radio pour tromper l’ennui. Depardon laisse tourner. Puis fait divaguer sa caméra sur le parc, suivant à travers la fenêtre un vieux couple marchant sur les feuilles mortes, la sonate en trame de fond. Depardon laisse la bobine imprimer les images, l’instant est sublime. Parce que justement non coupé au montage. Surréel, parce que terriblement normal. Interminable, parce que tragiquement court.

On pourrait ici longtemps s’étendre sur la fulgurance de ce documentaire – récompensé en 1982 par le prix du meilleur documentaire, on n’est donc pas ici pour épater la galerie et réparer les injustices – que ce ne serait finalement pas lui rendre honneur. On conclura sobrement que trente ans après sa sortie en salles, Reporters est un « film » à voir, un petit précis visuel qui permettra une bonne fois pour toute de démystifier le journalisme à l’américaine et cette image d’Épinal qui voudrait que seuls Hunter S. Thompson et quelques autres allumés ricains aient eu le privilège d’associer politique, contestation et esthétique. Aussi sûr qu’une Citroën DS ne vaudra jamais une Ford Mustang et que Giscard d’Estaing ne sera jamais Nixon, Reporters capte une réalité qui dépasse de très loin la fiction contemporaine.

Raymond Depardon // Reporters // DVD (ARTE Video)



5 Comments

  1. juliankrautboy

    19 septembre 2011 at 6 h 38 min

    Grand film. Mais je te conseille l’implacable « Faits Divers », qui suit une brigade de police secours du 5eme arrondissement de Paris en 1982. Très grand.

  2. sec

    19 septembre 2011 at 8 h 10 min

    Bien meilleur filmeur que photographe par ailleurs

  3. sylvain fesson

    19 septembre 2011 at 16 h 26 min

    Ça donne envie de mater la chose !

  4. JEFF

    23 septembre 2011 at 20 h 20 min

    Voilà Bester réconcillié avec les « vieux ».
    On est content.

  5. BSTR

    24 septembre 2011 at 8 h 01 min

    Oui, la rumeur dit même que Depardon remplacerait Lenoir sur Inter.

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