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Qui a tué Interview Magazine ?

Interview Magazine est mort et presque enterré. Vous me direz bien "on s'en fout" ou encore "ça existe toujours Interview Magazine ?" et vous auriez raison. À l'occasion de la disparition programmée du magazine crée par Warhol après 50 ans de galères et de scandales vides de sens, l'heure du bilan est arrivée.

Avant de célébrer sur papier la gloire et le règne du clan Kardashian avec des covers plus ridicules les unes que les autres, Interview, magazine fondé par l’illustre Andy Warhol en 1969, avait bien des projets. Avec les années, le fanzine le plus cool et le plus paillettés du monde se transformera malgré tout et peu à peu en un magazine mode à la ligne éditoriale faussement scandaleuse. Adieu scène LGBT, punk et bourgeoise logés sous la même bannière.

Et après des semaines de rumeurs et le procès lancé par Fabien Baron, ex directeur de la rédaction qui réclamait 600 000 boules de salaires impayés, les salariés d’Interview ont finalement appris que le magazine était en liquidation, contraint de cesser sa publication. Il était vraiment temps que ça s’arrête.

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Les origines d’un magazine controversé

Cinq ans après la création de la Factory, élu immédiatement squat d’artistes le plus cher de New York, Andy Warhol lance Interview Magazine. Avec l’aide du poète Gérard Malanga, il fonde une revue composée d’entretiens personnels que le photographe s’attache à réaliser lui-même. Sont rassemblés les portraits intimes des jeunes les plus branchés et les plus snobs de New York. Interview s’attache aux détails de la vie d’artiste allant du petit déjeuner au grammage d’un sachet de cocaïne.

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Entre photoshoots sauvages et couvertures cultes réalisées par Richard Bernstein, le magazine devient rapidement une référence. Distribué gratuitement lors de son lancement, Interview, oeuvre ultime de Warhol, désacralise les stars, les rends plus accessibles et mets en lumière les dérives de la société de consommation. Il finit même par devenir la catharsis de Warhol, une manière pour lui de fuir le feu des projecteurs.

Deux ans après la mort d’Andy, les clés du royaume du cool sont données à Peter Brant, collectionneur d’art péteux qui se verra confier la direction du magazine. Disons-le, c’était le début de la fin. Dès lors, fini le Gonzo et bonjour les couvertures tirées par les cheveux. Le punk se veut désormais chic et les couvertures toujours plus choc. L’ambition de la revue est désormais claire : mettre en valeur le corps des pseudos icônes de demain déjà adoubées par le web.

Hypersophistication, polémiques et gloire numérique

L’empire Interview s’essouffle dès 1989 et l’arrivée de deux nouveaux rédacteurs en chef qui font le choix de sophistiquer la ligne éditoriale. Ils s’appellent Fabien Baron et Glenn 0’Brien et tous deux pensent savoir où ils vont. Le premier a contribué à lancer la carrière de Kate Moss et a filé un coup de main à la création du Vogue Paris. Le second a déjà contribué au magazine et détient quelques contacts au sein de la Factory. Ensemble, ils transforment Interview en un énième magazine de mode où la culture est relayée au second plan derrière une ligne éditoriale trash et barbante. Malgré sa gestion dénuée de talent et d’ambition, Interview tente d’assurer sa survie. Pour cela, ses nouveaux papas ont un plan bien ficelé : attirer l’attention de la jeunesse actuelle, obsédée par le culte de l’image et de la cyber-popularité.

Leur plan pour faire couler un bon magazine : y intégrer des controverses inutiles mettant en scène les raclures de la société à l’instar de la famille Kardashian/Jenner. La première étape de ce plan consiste à embaucher les photographes les plus pervers de l’industrie. De Steven Klein à Terry Richardson, tous ne comptent plus les procès à leur actif. Deuxième étape : trouver des stars déchues ou des pseudos célébrités en quête de légitimité dans le monde de l’art. Troisième étape : ramasser les pots cassés.

Dès 2007, lors de la présentation de son nouveau format, le magazine propose des shootings plus vrais que nature, totalement dans la caricature du « je mange mon petit déjeuner mais comme je suis une star, je suis déjà hyper bien maquillée« . Il semble loin le temps des reportages dans les profondeurs du Queens où le petit Andy collectait les anecdotes de la scène Drag.

Si vous l’aviez raté

Bien loin de ce format, la dernière décennie d’Interview a donné encore plus de visibilité aux starlettes de demain, à l’aube de la création d’Instagram. Parmi les cas les plus déplorables de cette nouvelle ligne éditoriale, c’est sans surprise que l’on y retrouve Kanye West et ses belles soeurs. En tête de peloton se place Kylie Jenner, à peine 20 ans et déjà sosie officiel de Lolo Ferrari dans ses belles années. En 2015, sa couverture du magazine déclenchera une polémique sans précédent. On l’y voit habillée en poupée SM, tantôt dans une boîte en bois, tantôt assise sur une chaise roulante. Dans le registre « je suis une parodie de moi même » je demande désormais la grande sœur.

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En 2017, Kim Kardashian je-le-crie-sur-tous-les-toits West apparaît habillée en Jackie Kennedy, sa fille North sous le bras. Encore bien décidée à percer au delà de Pornhub, Kim tente une fois de plus de s’acheter une image de mère digne et distinguée en gants blancs et veste en Tweed. Ces deux moments de malaise ont tous deux été réalisés par Steven Klein, photographe phare de la dernière ère d’Interview.

Bref, l’histoire d’Interview Magazine est triste et surtout beaucoup trop longue. La revue aurait pu continuer à publier des covers plus iconiques les unes que les autres mais sa mauvaise gestion et les délires de ses derniers rédacteurs en chef ont ouvert les portes à toutes les fantaisies. En 2018, presque 50 ans après la fondation du titre, personne n’avait plus besoin de voir apparaître un autre magazine à 10 balles pour y lire des réponses aussi peu inintéressantes que les questions. Fin de l’Interview.

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