Ma préférence allait plutôt à Freddie, un peu l’antithèse d’Axl Rose. L’hétéro beauf californien contre le distingué english man. Il suffit de comparer l’entrée en scène de Freddie avec celle d’Axl. En petites foulées dans son pantalon de sport blanc à rayures rouges, veste de toréador ouverte sur sa poitrine nue, son incroyable cape blanche flottant derrière lui telle une traînée de comète, il entre sur la scène et la traverse entièrement. Plusieurs fois même. Puis il se fige, les jambes fléchies comme un fauve. Il relève son visage vers le public dans un duckface très distingué, avant de reprendre sa marche héroïque sur le rythme martial de la batterie, se pavanant telle une princesse. A côté de ça, Axl a plutôt l’allure et le timbre du crapaud.
Il peut sembler étonnant de ressortir ces vieilles cassettes alors que nous sommes en 2012 et que le monde va s’achever, enfin. Tout avait commencé avec The Voice, plus précisément l’émission du 21 avril, à laquelle j’avais pensé pouvoir échapper ; c’était sans compter MyTF1.fr qui permet de revoir ses moments préférés. Ou les moments préférés de sa femme. En cause, la reprise de Bohemian Rhapsody par Jhony Maalouf, cet homme dont le nom semble avoir été pondu par un générateur de fautes de frappe. Erreur. Comment peut-on imaginer mettre en valeur sa propre voix en reprenant un morceau de Queen ? Toute comparaison sera forcément outrageante. Bohemian Rhapsody, c’est le climax de la musique occidentale, et Freddie Mercury est The Voice, pour toujours, partout, y compris pour l’éternité. Ô combien plus judicieux fut le choix de Comme toi par Atef : reprendre une belle chanson et y ajouter une belle voix. Sa reprise de la reprise de Hallejuah par Jeff Buckley de Léonard Cohen fut moins heureuse, car justement toute la valeur ajoutée avait déjà été amené par Jeff, il ne restait donc plus rien pour Atef.

« I’m just a poor boy nobody loves me / He’s just a poor boy from a poor family »

Bohemian Rhapsody, c’est particulier : on peut y voir aussi bien le meilleur single de tous les temps que la scie ultime, selon que l’on est fan de Wayne’s World ou pas. On oublie souvent que Queen est l’un des trois groupes – avec les Beatles et Led Zeppelin – ayant vendu le plus d’albums dans le monde. Je vous parle d’un temps où la musique permettait d’amasser des tonnes d’argent, où les fans affluaient de partout et en si grand nombre qu’il fallait organiser les concerts dans des stades. Premier évènement du genre, et inauguration de l’ère du Stadium Rock : 1965, les Beatles au Shea Stadium à New York. Puis ce seront les seventies et le règne du heavy metal de Led Zeppelin (l’expression est de William Burroughs) : leur immense tournée américaine de 1975 de stade en stade en Boeing customisé(cf LZ 75 de Stephen Davis). Enfin, le climax absolu. 1985, le Live Aid, avec un concert qui débute au Wembley Stadium pour continuer par delà l’Atlantique au JFK Stadium de Philadelphie. Pas un stade, mais deux stades. Et toutes les télévisions du monde braquées sur Freddie Mercury chantant We are the Champions. 1,9 milliards de téléspectateurs ce jour-là pour le voir dans son petit marcel blanc, pour voir ses moulinets des bras, son genou épique et son poing levé au ciel chantant la lutte contre l’adversité.
Ce qui paraîtrait ridicule devant ses collègues de bureaux (porter une cape blanche et chanter We will rock you en jogging, par exemple) est absolument magnifique face à 1,9 milliards de personnes. Toute notion de honte et de distance intersubjective est subitement abolie : c’est la grande communion du rock’n’roll, tous regardent Freddie et lui-même parle au Freddie qui est en chacun de nous.

« We are the champions – my friends / And we’ll keep on fighting – till the end »

Ce n’est pas pour rien que We are the Champions est devenu un hymne de stade, clôturant à la fois les concerts de Queen et les grandes finales de football. La communion patriotique par excellence, dans la victoire comme la défaite. Plus souvent la défaite d’ailleurs, en ce qui concerne l’équipe d’Angleterre. Mais peu importe : nous sommes les champions, car nous le fûmes en 1966 et cette victoire vaut pour l’éternité. Et que cette communion s’incarne dans un immigré de Zanzibar d’origine indienne (en fait Pârsî), qui n’est pas vraiment le parangon de la virilité, a quelque chose d’incroyable. Et cela va même plus loin. Final du concert à Wembley de 86, Freddie Mercury revient sur scène avec une cape royale sur les épaules, une couronne au-dessus sa tête et un pied de micro comme sceptre, tout cela sur les accords de God save the Queen. La juxtaposition des deux morceaux n’était pas anodine : il s’agissait de promulguer We are the Champions comme le nouvel hymne national. Nous assistions au sacre de Freddie Mercury, reine éternelle de l’Angleterre.

« I consider it a challenge before the whole human race / And I ain’t gonna lose« 

Finalement c’est Jhony qui avait raison. Bohemian Rhapsody appartient à tous, au chercheur du CNRS le jour, candidat de The Voice le samedi, tout comme à ce canadien qui se lança ivre mort dans l’interprétation intégrale du titre à l’arrière de la voiture de police. Deux décennies après ses funérailles, la couronne de Freddie scintille encore en mille lieux du globe, mille Bohemian Rhapsody retentissant chaque jour, sous les douches, dans les karaokés ou dans les pires émissions de télévision.