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Promenons-nous dans le sous-bois de la folk anglaise avec Comus

Parmi tous les concept-albums chelous enfantés durant les opiacées seventies, il en est un dont le caractère vicieux, païen, ouvertement malfaisant, résonne de manière distinctement sardonique depuis les profondeurs sylvicoles de l'inconscient folk.

Inspiré du personnage de John Milton du même nom – un sorcier/ satyre opprimant les vierges égarées dans les futaies -, le groupe Comus brasse dans son premier album « First Utterance » (1971) des thèmes aussi scabreux que la folie, la corruption, le viol, le paganisme et le meurtre, avec pour effets corollaires de faire un flop total à sa sortie et de devenir culte au fil des ans, grâce notamment aux hérauts du death-metal progressif suédois d’Opeth, dont le chanteur n’aura de cesse de revendiquer l’influence majeure des précurseurs du « wyrd folk ».

Entité paillarde aux pouvoirs occultes

Les guitaristes Roger Wootton et Glenn Goring font connaissance en 1967 au Ravensbourne College of Art dans le Kent. Ils partagent une passion pour le folk baroque de Bert Jansch et John Renbourn ainsi que pour les dissonances et la perversité du Velvet Underground. Deux influences antithétiques dont ils ambitionnent de réaliser la synthèse : une musique à la fois ancrée dans une tradition folk, mais d’une radicalité avant-gardiste, aussi bien hiératique que débauchée, d’une grande exigence formelle, mais s’accordant des privautés avec l’harmonie ;  à la fois terriblement sérieuse et diablement grotesque ; ampoulée et brute.

Un projet esthétique qui va se concrétiser avec l’inclusion d’un violoniste, d’un bassiste et d’une voix haut-perchée en les personnes respectivement de Colin Pearson, Andy Hellmann et Bobbie Watson. Le premier est un confrère de Ravensbourne. Le second est repéré au Beckenham Arts Lab, un club dont l’organisateur n’est autre que… David Bowie, et dans lequel Wootton et Goring se produisent régulièrement. La troisième n’a que 16 ans quand un ami la présente aux membres du groupe, avec lesquels elle emménage dans la foulée. Une petite annonce placée dans le Melody Maker apporte au groupe son sixième et dernier membre, le flûtiste Michael Bammi Rose. Peu impliqué, celui-ci sera remplacé par Rob Young, un ami de Colin et Bobbie, avant l’enregistrement du premier album.

Le nom du groupe est suggéré par son futur manager Chris Youle, un autre colocataire de Ravensbourne versé dans la littérature. C’est la référence parfaite. Une entité paillarde aux pouvoirs occultes, allégorie des pulsions bestiales d’une nature obscène enracinées dans notre inconscient.

Et c’est la parfaite illustration de couverture. comus 250 3Une créature fuligineuse au corps noueux et au faciès mutant, mi-gorille, mi-frère Bogdanov, les côtes décharnées mais les bras saillants de vigueur fiévreuse, étendue dans une attitude convulsive évoquant une jouissance étanchée dans les pires douleurs, haletant comme après une lutte, une larme au coin de l’œil dont on ne sait si elle traduit la culpabilité et la certitude de la damnation ou si elle conclut des quintes de rires carnassiers. En soi, cette peinture de Roger Wootton est déjà une œuvre en puissance. Elle dégage des vibrations malsaines, propres à niquer le Feng-Shui de n’importe quel salon.

Après plusieurs dates au Beckenham Arts Lab, puis à Londres en première partie de Bowie qui cartonne alors avec « Space Oddity »,  Comus entre en studio sous l’égide d’abord de RCA, qui lâche les musiciens en cours d’enregistrement, puis de Pye qui met à leur disposition ses studios d’Edgware Road à Londres. L’album parait dans l’indifférence générale courant 1971. Le label n’y consacre aucune promotion. Comment promeut-on une œuvre traitant de magie noire, de claustration, de torture, de viol, quand on est l’écurie de Petula Clark, Sandie Shaw et Status Quo ? Même au début des années 70, l’affaire ne va pas de soi. Certes, Pye, c’est aussi Donovan et les Kinks, mais c’est une subversion plus légère, qui n’a rien à voir avec la morbidité foncière de Comus. À cela viennent encore s’ajouter des problèmes de distribution, et un pressage limité qui a fait du vinyle original un trésor convoité avec le temps et les réévaluations.

Subornation complète du terroir

Dès les premières mesures du morceau d’ouverture, le single Diana, l’auditeur sait qu’il est sur quelque chose de particulier. Un violon sinueux suggère d’emblée la traque et la fourberie, confirmée par un premier couplet chanté d’une voix bêlante « Lust he follows virtue close, through the steeeeeaming woooooodlands / His darkened blood through bulging veins, through the steeeeeaming wooooooooooodlands. » ponctué par un chœur lancinant tout droit sorti d’une de ces cérémonies d’antan dans lesquelles des protagonistes vêtus de masques d’animaux batifolaient en regardant calciner  la vierge propitiatoire.

« La la la la la, la la la la la » fredonne la proie ingénument, sans prêter attention à des avertissements qui se font de plus en plus pressants : « Diana Diana kick your feet up / Lust bares his teeth and whines / For he’s picked up the scent of virtue / And he knows the panic signs. » En vain. La bête s’emballe sur un staccato impromptu. Il est déjà trop tard. La course s’engage, dans une frénésie de bongos et un crescendo de vociférations. « Luuuuust cries  running with his eeeeeeyes the white-clad figure fleeting / Mud burns his eyes but desire burns his mind / Fear in her eyes as the forest grins through the steaming woodlands / Lust now his soul destroyed with enmity disarmed. ». L’ambition est posée. Les moyens, étalés. Tous les tics du folk-rock et folk-prog de l’époque seront dévoyés en une farce sinistre: roulements des « r » outranciers, élocution agricole, roucoulades de vestale, pratique des bongos et autres tambourins, usage des flûtiaux, emploi de gammes médiévales, giclées de crincrin, vocabulaire de grimoire – le tout exacerbé par une interprétation dont l’intensité confine à la démence, aboutissant à une subornation complète du terroir, au bad trip vicelard d’un Jean-Pierre Pernaut défoncé au peyotl.

Un interlude élégiaque de douze minutes vient permettre à l’auditeur de reprendre ses esprits. C’est The Herald, épopée acoustique formidablement évocatoire, dans laquelle Goring se fait fort d’émuler ses modèles du Pentangle – et touche au sublime avec un solo lyrique, dévotieux. Bobbie Watson y vocalise d’une voix prodigieusement haute et Pearson agrémente le voyage de ruminations orageuses.

L’horreur fait son retour au troisième sillon avec Drip, Drip. Ce qui dégoutte là-dedans, on s’en doute, n’est pas le lait de la tendresse humaine sur les riantes prairies. Drip, Drip, c’est le cœur putréfié du programme ; la clé de voûte biscornue de la crypte. Soit un cabotinage maniaque, enchevêtré dans un fatras de sonorités tortueuses, disloquées, versant dans des stridences éprouvantes, aboutissant à une parade nuptiale hystérique. « Yea, shall I cut you down / Yes ‘twould be a last physical communion / I’ll be gentle I’ll be gentle I’ll be gentle I’ll be gentle I’ll be gentle / And not hurt you and not hurt you / And not hurt you na-na-na-na-na-na-na-na. »

Song To Comus fait débuter la deuxième face de la plus pastorale des manières : contrepoints de guitare enchanteurs, flûte cabriolante, intonations guillerettes. « Bright the sunlight summer day / Comus wakes he starts to play / Virgin fair smiles so sweet / Comus’ heart begins to beat / Rise up Comus, sing your song / Bewitch the maiden the day is long ».

Le bonheur serait-il dans le pré ? Comus troquerait-il la déglingue pour les églogues ? Loin s’en faut. Le naturel revient sur un galop de flûte. Foin de gambades, sus aux pucelles… Soudain Wootton fulmine comme un faune en rut. Rob Young convoque les derviches tourneurs. Et Pearson fait crisser son violon comme une griffe sur un vitrail.

The Bite maintient un rythme de bacchanale effrénée pendant cinq minutes et demie, le temps de solder les comptes avec la chrétienté dans une atmosphère délurée de gigue païenne. Un instrumental aux palpitations sinistres s’ensuit (Bitten), puis ce sont les emperlements d’arpèges de guitare de The Prisoner, badinerie psychiatrique s’achevant dans une frénésie de hurlements soldant l’héritage du disque : « INSANE ! INSANE ! INSANE ! INSANE ! INSANE ! INSANE ! INSANE ! »

Sortie de coma

Malgré l’insuccès de son opéra-bouffe satanique, Comus travaille dans un premier temps sur un deuxième album dans la même veine noire que son « premier énoncé ». Mais les désistements de Rob Young d’abord, puis du producteur  Chris Youle, signent la mort du projet. Comus est dissous en 1972. Il ne subsistera malheureusement de cette entreprise qu’un enregistrement live d’une pièce magistrale intitulée « The Malgaard Suite ».

En 1974, Wootton, Watson et Hellaby reforment le groupe avec de nouveaux musiciens (dont Didier Malherbe de Gong) pour enregistrer un album d’obédience glam-prog, « To Keep From Crying ». Anecdotique, l’affaire est classée sans suite… Jusqu’à 2008. Poussé au cul par des programmateurs proches des gens d’Opeth, Glenn Goring entreprend de recontacter ses anciens camarades de la première incarnation de Comus. Tous répondent à l’appel, hormis Rob Young, qui est remplacé au pied levé par le mari de Bobbie Watson, Jon Seagrott. Le groupe ainsi reformé donne une série de concerts triomphaux qui l’incitent à plancher sur un troisième album.

« Out Of The Coma » paraît en 2012. C’est un retour au freak-folk outrancier des origines. Un « Second Utterance ? » Pas tout à fait. Pour commencer, la voix de Wootton a changé avec les années, et les béguètements hallucinés qui faisaient le sel du premier album se sont mués en des grognements rauques, beaucoup moins jubilatoires hélas. L’adjonction d’un saxophone peut aussi déconcerter à première écoute. Et puis l’album est court : trois morceaux originaux seulement, avec en bonus la fameuse Malgaard Suite captée lors d’un concert de 1972, dont il y a lieu malheureusement de regretter la qualité sonore, d’autant plus que ce qu’on en distingue est exceptionnel. C’est néanmoins une réussite, de la part d’un groupe que plus personne n’attendait. Les compositions restent fortes ; elles sont exécutées avec une maîtrise non-démentie par le poids des ans.

Et depuis ? La bête semble avoir regagné sa tanière. Tapie dans l’ombre, elle attend. « And somewhere in the black distance / Another herald puts down his flute / And the dewy dawn creeps on /And the night withdraws »…

 

5 Comments

  1. la31emefranchise

    13 janvier 2017 at 18 h 48 min

    C’est pas mal et un tantinet malsain.
    La dernière oscille entre un long voyage sinueux sur le Mékong et un documentaire genre Strip Tease sur le San Francisco sexuellement libéré et enfumé par des effluves de dope et de chanvre durant les années 60/70.
    Effectivement, du mal à comprendre qu’on soit passé à côté.

  2. saint germain a deux mains

    13 janvier 2017 at 18 h 58 min

    troll it, troll it, troll it, troll it, troll it, in the hole of hitz-

  3. SPQR

    14 janvier 2017 at 10 h 31 min

    Merci pour cet article bien gaulé. J’ai découvert et vu Comus en 2011 à Villette Sonique, en première partie de Current 93 (David Tibet en est fan également), à qui ils ont clairement volé la vedette. Perso je retrouve un peu ces ambiances malsaines dans un autre groupe folk de l’époque : Incredible String Band.

  4. Horseface O Brien

    14 janvier 2017 at 16 h 46 min

    Le premier album de Spirogyra, « St Radingus », s’en rapproche beaucoup également. Chaudement recommandé.

    • SPQR

      14 janvier 2017 at 21 h 12 min

      Pas mal le Spirogyra ! Merci pour le conseil.

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