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Paul Kalkbrenner : la réussite à tout prix, mode d’emploi

L'artiste phare de la minimal allemande vient de sortir un huitième album studio. On pourrait se réjouir, mais non : ça sonne toujours comme son "Berlin Calling" d'il y a 10 ans. On pourrait aussi penser qu'il ne le fait pas exprès, mais en réalité il y a une stratégie derrière tout ça. Et même une grosse et vilaine major impliquée.

Pour un paquet de kids européens des années 90, Paul Kalkbrenner c’est l’Alexanderplatz, la Fernsehturm de Berlin ou, si on pousse le truc un peu trop loin, Hitler ; c’est un symbole de l’Allemagne. Un DJ chauve fan de foot qui a réussi à faire banquer toutes les mères, saoulées par leurs mioches qui les tannaient d’acheter non seulement le DVD, mais aussi la B.O. du film Berlin Calling, film de 2008 d’un réalisateur dont personne n’a jamais su le nom parce que c’était « le film de Kalkbrenner » (je raconte des conneries, en 2008, on téléchargeait tous sur LimeWire). En plus d’en avoir produit tous les morceaux, il y incarnait le personnage principal d’Ickarus, DJ star qui en a trop pris et qui doit vite se calmer à l’asile sinon il finira comme Avicii.

Bref, Berlin Calling c’était la première fois qu’on voyait un film rock’n’roll mais avec des 808; et en y réfléchissant bien, peut-être fut-il ce qui enterra les rockeurs à mèches crado et intronisa les DJs en col en V. Mais c’était aussi et surtout un excellent film doublé d’un excellent album qui a imprimé le « son Kalkbrenner » sur l’étendard de la techno minimale allemande ; une porte d’entrée plaquée or sur la musique électronique pour toute une génération d’adolescents et de jeunes adultes qui tiltent encore sur ce pattern rythmique aussi mythique que le « We Will Rock You » de Queen pour les quinqua, celui de « Sky And Sand » (« tou-ti-dou-dou-ti »).

Le souci, c’est que c’était il y a dix ans.

Et que, non seulement ce n’est jamais agréable de se prendre un coup de vieux, mais on s’aperçoit qu’on est bien incapable de citer le nom d’un seul de ses albums qui ont suivi Berlin Calling. Pourtant, il en a fait trois et même que le quatrième vient de sortir, mais tout le monde s’en tape. Et ce n’est pas faute de ne pas avoir mis le paquet, « Parts Of Life » est le second long-format du natif de Leipzig a être publié sur une major. « Quoi, une major pour de la musique électronique underground ?! » clabaudez-vous. Et bien oui car, d’abord, Kalkbrenner ou sa musique n’ont jamais été underground et puis parce que derrière cet album il faut y voir la continuité d’une manœuvre (totalement assumée) enclenchée depuis son précédent disque « 7 » de 2015 qui est de percer le marché américain et de conquérir de nouveaux territoires. Malheureusement pour lui et tout un tas de petits connards grassouillets qui ne jurent que par des playlists EDM Spotify, si on regarde un peu ses dates de tournée sur Resident Advisor, celui qui chialait dans une interview pour Trax de n’avoir aux États-Unis son nom « qu’en minuscule et tout en bas des line-up » n’y est visiblement pas encore parvenu.

Alors en façade, on change de concept. Si pour « 7 » Sony lui a gentiment donné les clés de son immense catalogue histoire de se fournir en samples gratos, pour ce huitième essai, la major a misé sur la dernière innovation marketing à la mode : la « star nature » (coucou Miley Cyrus, coucou Cardi B), proche de nous, les prolos, où elle s’affiche telle qu’elle est à la sortie du lit, au naturel, sans artifice – où elle est elle-même autant qu’une Youtubeuse est « elle-même ». L’artiste l’énonce dans son communiqué de presse, cet album se veut son album le plus personnel. Ce qui explique le bordel dans la tracklist et l’infâme croute peinte par son oncle en guise d’artwork. Sinon la production sonore (mixage, mastering) sent la valise de bifton et musicalement on se bouffe un énième Berlin Calling.

Mais pourquoi encore Berlin Calling, Paulo ?

N’es-tu pas capable d’autre chose ? Pourquoi est-ce que ça fait dix ans qu’à chaque fois qu’on écoute un de tes nouveaux morceaux un néon s’allume en plein milieu de notre cerveau avec écrit dessus « Berlin Calling » ou « Sky And Sand » ? Ce film te colle à la peau depuis dix piges mais tu n’as pas l’air de vouloir changer ça. Mais n’est-elle pas évidente, la réponse ? Parce que c’est son plus grand succès, sa vitrine, sa carte de visite et sa meilleure chance de conquête. S’il a réussi à envahir l’Europe avec, pourquoi pas le reste du monde ? Mais c’est aussi – et c’est ce qui est triste – le plus gros et sûrement ultime temps fort de sa carrière. Son apogée. Alors je pose la question : avec un son si reconnaissable, jusqu’à quand Kalkbrenner va-t-il nous prendre pour des idiots à nous le ressortir sans qu’on bronche ? Et j’y réponds : jusqu’à ce qu’il arrive à ses fins, soit vendre un max et être célèbre partout dans le monde. On repassera pour l’underground.

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La vérité, c’est qu’on comprend la démarche, on ne peut même pas le lui reprocher, tout artiste aspire à être écouter par un maximum de monde. Mais le fait est qu’au bout du huitième album, non seulement on est gonflé, mais on a carrément de la peine pour lui, de le voir galérer, lui et sa grosse maison de disque, à retourner le truc dans tous les sens pour essayer d’être célèbre à tout prix. Pendant que nous, les fans européens qui connaissons déjà bien sa musique, sommes témoins de ce qu’il essaye de faire, regardons ce mec essayer de faire rentrer une sphère dans un orifice carré et remuons le tête, les yeux plein de pitié et les bras ballants. Comme ce pote qui s’est remis 50 fois avec son ex, on aurait envie de lui tapoter l’épaule et lui dire : « Mec, passe à autre chose, non ? » Mais de l’autre côté on compatit. On se dit que s’il y arrive, ce sera bien pour lui et surement pour nous tous finalement : peut-être nous lâchera-t-il enfin la grappe avec Berlin Calling, peut-être qu’il passera enfin à autre chose. Peut-être aura-t-il d’autres bonnes idées comme ses mixtapes dédiées aux raves des années 90 ? Peut-être fera-t-il évoluer la musique électronique dans le bon sens, disons pour voir, révolutionner l’EDM et congédier les Swedish House Mafia et consorts ? En attendant que ça arrive, il faut se préparer à bouffer du Ickarus pendant encore un moment.

Paul Kalkbrenner // Parts of Life // B1
http://paulkalkbrenner.net/

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