Avec Les Belles Manières, j’étais resté – bien calé entre la salope au top et le branleur de salon – sur un avis positif et arrêté sur l’univers d’Eric Falce. Retour à la case départ, My Concubine invite aujourd’hui à s’asseoir sur la chaise – électrique – de Ted Bundy, serial killer et gendre idéal. Et moi d’être effrayé par la Falce copie, la possibilité de rester coincé à la case « prison » et de passer en boucle de torture une possible redite du précédent album.

J’ai reniflé la pochette longtemps – c’est ce que je fais à chaque fois que je reçois le disque d’un french songwriter – un peu inquiet et déconfit, avant de glisser l’album dans la fente de mon lecteur, devenu au fil des années de plus en plus sensible et susceptible. Un parfum exhale ses premiers accords et moi je me contracte, j’entends la Falce copieuse qui se met doucement en route. Je hume comme une odeur de rengaine, basse rampante et guitare rance aux cordes savonneuses, j’en étais sûr, je suis déçu. La première écoute du disque est un fiasco. J’aurais pu en rester là, me servir un verre de Johnny Walker, me complaire dans ma nébuleuse d’auto-suffisance et soupirer comme un pauvre mec en faisant semblant d’oublier tous les petits détails qui font finalement les grands instants de bonheur musical. Mais je m’y refuse, et je me souviens qu’il faut parfois du temps pour pénétrer un univers.
Même si le tandem expérimenté Arnaud/Falce joue parfois la facilité, les arrangements sont plus que travaillés. En voiture avec Ted étirée en ballade interminablement bonne, ou Addictive au refrain obsédant, deviennent très vite incontournables. Puis Un Parfum finit par monter à la tête, distillant insidieusement ses effluves qui s’épicent et ses paroles qui s’affûtent. Je commence à sentir le sang, l’odeur de la mort qui rode en Coccinelle, je monte à côté de Ted Bundy et je roule à la recherche d’une victime. Je ne peux continuer cette chronique sans au moins trouver de la chair fraîche à découper. Alors, au carillon des horreurs, je repense à tous ces animateurs radio qui me servent du Lavoine ou du Goldman à longueur d’année sur mon vieil autoradio usé. Je leur présenterais bien la hache de Ted, et en profiterais pour passer à la France entière, avec un grand éclat de rire satanique, les Timberland imbibées de sang, En voiture avec Ted – et pourquoi pas aussi Rouge est mon nom d’Alex Rossi, et Les amants morts de Cheval Blanc !

Après avoir chanté haut et fort, sur Les Belles Manières, que « quand j’entamerai le refrain des vieux cons, tranchez-moi la langue…», ma tentation était grande de saisir la hache de Bundy et d’exécuter la sentence à grands coups de verbe hautain et de métaphores douteuses. Faire d’Une chaise pour Ted, et en quelques poncifs, l’exemple parfait de ce qu’est devenue la chanson française, incapable de se renouveler, prisonnière du passé, adulant Gainsbourg et Ferré, nous laissant définitivement seuls avec le temps, à ressasser nos Nelson mélodies. Mais à force d’écoutes, My Concubine finit par convaincre que la chanson française, bien vivante et créative, n’est pas qu’un vague souvenir. Et s’il faut aller la chercher en distillant, à tout va, des grands coups de haches dans le système établi, on le fera et on élèvera une statue à Ted Bundy et à tous ces musical killers qu’on rêve parfois de devenir, sur la route des ondes.

My Concubine // Une chaise pour Ted // Happy Home Rec.
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