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30 MINUTES A DISNEYLAND AVEC… LE FANTÔME DE BAMBI

Lassé d’écrire des biographies sur des vivants presque morts, ce désaxé de Pierre Mikaïloff a traversé le Styx en brasse coulée pour rencontrer nos amis les zombies du rock. Depuis des semaines, il retourne vers le futur avorté des rock stars et fait parvenir ses notes à Gonzaï, parce que, comme disait le poète Bataille Fontaine, « c’est tout ce qui compte. » Aujourd'hui, rencontre avec Bambi dans le pays d'une célèbre souris.

J’avoue, j’étais las d’interviewer des septuagénaires devenus alcooliques, fascistes ou mystiques (parfois, les trois à la fois). Dans ma chambrette, avant de m’endormir, je m’imaginais recueillant le suc de la pensée des BRNS (prononcez : BRAINS), Moodoïd, Jessica93 et autres Volcano Choir… Je subodorais que ces musiciens neurasthéniques étaient susceptibles de partager avec le lecteur ébahi quelques révélations cruciale sur le sens de la vie. Mais le rédac chef’ nourrissait d’autres projets pour moi… De son menton orné d’une barbe de trois jours, il désigna une page Facebook sur laquelle s’étalait sans vergogne un visage défiguré par la chirurgie esthétique. Le plus surprenant était que le dit visage émergeait d’un costume de chien !

– La photo a été prise dans un célèbre parc à thème, a-t-il précisé. Je pense que tu l’as reconnu ? J’aimerais que tu ailles t’assurer qu’il s’agit bien de lui. Et pas dans quinze jours ! (Car c’est ainsi que le boss s’adresse à ses pigistes quand il est de bonne humeur.)

Alors, comme ça, « lui » aussi était en vie ? Il vaquait à sa nouvelle existence de héros canin dans un parc à thèmes de Marne-la-Vallée, à l’insu de ses centaines de millions de fans. Je me souvenais de ses obsèques en grandes pompes pour les avoir commentées en direct sur une chaîne du câble. (Une chose est sûre, ce n’est pas nous qui avions captés les milliards de téléspectateurs scotchés à leur écran ce jour-là : la chaîne a fait faillite depuis.) Le personnage ne m’avait jamais particulièrement intéressé, mais cette photo volée sentait le scoop à plein nez et puis, une excursion en RER par un lundi froid et pluvieux d’hiver ne se refuse pas.

Une-MJ
Le personnel n’étant évidemment pas autorisé à donner des interviews sur son lieu de travail, il allait falloir ruser. Après avoir consulté la page Wikipédia dévolue aux costumes traditionnels, je me suis constitué un subtil déguisement de touriste japonais, à l’aide d’un kimono, d’une paire de sandales et d’un caméscope. Une fois sur place, je n’ai guère eu de mal à repérer ma proie dans son costume de Pluto. Le zèle avec lequel il cajolait les jeunes enfants que lui tendaient des parents inconscients ne laissait pas de m’inquiéter, mais j’imagine que le réseau de vidéosurveillance était en mesure de prévenir tout dérapage.

J’ai attendu qu’il parte en pause pour m’approcher. Il venait d’ôter sa tête de Pluto et allumait une Lucky bien méritée quand j’ai doucement tapoté son l’épaule.

– Ohayō ! m’a-t-il lancé dans un japonais hésitant.
– Salut Michael, tu peux garder tes salamecs pour les touristes… Je sais qui tu es et je suis venu d’interviewer.
– Oh, vous n’êtes pas vraiment japonais…
– Non, et toi, tu n’es pas vraiment mort.
– Pluto ne donne pas d’interview. Contractuellement, je suis censé japper.
– J’ai apporté deux, trois bricoles qui pourraient bien te faire changer d’avis…

J’ai tiré de mon kimono quelques publications susceptibles de l’intéresser. Quand il a aperçu les couvertures prohibées, j’ai cru que ses yeux allaient sortir de leur orbite.

– C’est pour moi ? Sans déconner ?
– Après l’interview. Alors, Michael, on peut commencer ?

Il m’a invité à le suivre dans une salle de repos réservé au personnel incarnant des héros canins, s’est laissé choir sur un fauteuil et a posé la tête de Pluto sur ses genoux. Le spectacle de son visage, à peine plus avenant que celui des zombies du clip de Thriller, était si terrifiant que je lui ai demandé de remettre son masque. Ce qu’il a exécuté sans broncher, habitué qu’il était à obéir à ses différents mentors : père, producteurs, médecins… Il n’était que temps d’appuyer sur la touche « Record » :

– Tout d’abord : pourquoi Pluto ?
– C’est pour être en contact avec les enfants. J’avais visité le parc en 2006 et j’avais remarqué qu’il y avait, heu… beaucoup d’enfants. La jeunesse m’inspire.
– Je préfère ne pas savoir quoi. Tes antécédents n’ont pas inquiété tes nouveaux employeurs ?
– Bah, vu le salaire, ils sont pas regardants… Je peux feuilleter vos magazines, maintenant ?
– Pas encore. Revenons sur ta pseudo disparition : tu trouves pas ça naze de tirer sa révérence à 50 piges ? Mourir à 27 ans, comme la plupart de tes confrères, ç’aurait tout de même eu plus d’allure…

Il s’est mis à pleurnicher. J’avais touché un point sensible.

MJ Disney
– Je disais ça pour rigoler, gros ballot ! Ta disparition, juste avant une tournée mondiale, était cool aussi.
– Merci, a-t-il aboyé.
– À part ça, quoi de neuf ? Diana Ross, t’as des nouvelles ?
– Cette vipère lubrique ? Oh, non ! Elle est vraiment trop…
– Méchante ?
– Non, je voulais dire trop…
– Salope ?
– Non, je dirais plutôt trop…
– Grosse ?
– Non, en fait, elle est tellement…
– Vieille ?
– Voilà.
– Sinon, côté musique, des projets ?
– Carrément !
– Ce serait trop te demander de m’en dire plus ?
– Je vais enregistrer une nouvelle version de We Are the World, mais avec des artistes français. J’appellerai ça Les Enfoirés.
– Souchon et Voulzy sont dans le coup ?
– Ils sont chauds bouillants.
– Ça va bastonner…
– Mais grave ! Il y aura aussi une chorale d’enfants, heu… que je dirigerai moi-même. Ça me tient particulièrement à cœur.
– J’imagine. Bon, c’est pas tout ça, j’ai un RER dans vingt minutes. T’as quelque chose à ajouter pour les lecteurs de Gonzaï ?
– Oui, que je les aime et qu’ils peuvent venir au Parc avec, heu… leurs enfants.
– Je sais pas si c’est une super idée, mais ils jugeront.

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Je me suis levé, j’ai ajusté la ceinture de mon kimono et serré la patte mollassonne qu’il me tendait.

– Hum, vous n’oubliez rien ? s’est-il inquiété.
– Ah, oui, les revues…

Et tandis que je m’éloignais dans la nuit, il s’est plongé dans la contemplation des pages lingerie du catalogue Manufrance. Pour la première fois depuis longtemps, Pluto souriait.

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