Prenez un lingot d’or et faites le fondre dans une cuve remplie de seringues jetées ici nonchalamment par une armée de junkies, déchaussez-vous lentement, foutez-vous à poil et glissez votre corps réticent entre les aiguilles contaminées pour tenter de récupérer quelques grammes du métal précieux. Si cette image déclenche en vous le frisson de l’excitation, c’est que vous êtes enfin prêt pour la musique de Matmos, discret duo américain formé en 1997 à écouter comme un véritable condensé de beauté magique et de supplice insupportable, de pop tordue comme une barre de fer et d’avant-garde broyée au mixeur ; bref, Matmos. Sorte d’OVNI dans un monde super-normal dont la capacité à réunir tous les contraires n’est plus vraiment à prouver et qui, si on voulait jouer aux petits malins pour surfer sur le nom du nouveau disque, se résumerait à la promesse qu’un couple énonce devant Dieu sans même savoir à quoi l’engage cette formule consacrée : pour le meilleur et pour le pire. Et pour le rire, on repassera.

fontChez Matmos, il y a donc les bons morceaux et les autres. Bien qu’il soit mort bien avant la naissance d’une palanquée de musiciens anticonformistes (Tortoise, Kraftwerk, Steve Reich, Charlie Oleg… chassez l’intrus) à qui Martin Schmidt and Drew Daniel doivent leur gout du révolutionnaire, Victor Hugo lâcha un jour cette phrase définitive qui pourrait résume le nouvel album de Matmos : « La musique, c’est du bruit qui pense ». C’est pas con, merci Victor. Faudrait d’ailleurs penser à tatouer la citation sur l’avant-bras des petits penseurs de l’avant-garde comme Scott Walker qui fourmillent dans l’annuaire mais qui sont depuis longtemps aux abonnés absents, mais bon, c’est pas précisément le problème à l’ordre du jour.
Trois ans après leur dernier album studio (« Treasure State ») et une décennie après avoir donné un coup de main à Björk pour se sortir les doigts du Geyser islandais, les deux théoriciens de la musique reviennent avec « The mariage of true minds » [1], disque abyssal conçu sur un coup de tête – et c’est peu de le dire – et composé sur la base d’échanges télépathiques avec des patients à qui le duo a tenté pendant plusieurs mois d’extirper des pensées en Wi-Fi mental. On pourrait s’arrêter là et faire péter le Champomy, se gargariser les synapses avec un concept ma foi bien original et puis se gratter les cheveux au moment d’écouter les chansons. Parce que les concepts albums sans morceaux valables, depuis le sacre du « Berlin » de Lou Reed comme pierre angulaire de la discographie du premier trouffion incapable d’épeler correctement le nom de Bob Ezrin, c’est un peu comme tout ces sous-disques d’ambient qui servent à faire cramer l’encens acheté par paquets de douze chez Nature et Découvertes. On trouve d’ailleurs ça et là sur « The Marriage of True Minds » quelques titres dispensables qui s’apparentent davantage à de la musique bruitiste qu’à de la pop music assimilable en 3’30. C’est précisément là tout le génie de Matmos : parvenir à semer la confusion là où tout pourrait être clair comme de l’eau de roche, réussir à distiller les grands morceaux (You, Very Large Green Triangles, une formidable reprise du E.S.P. des Buzzcocks en mode stoner claquettes) sur un disque qui pourrait bien rendre FOU toute personne normalement constituée.

Si l’on aura bien compris à ce stade que  « The Marriage of True Minds » ne s’adresse pas vraiment à la lectrice de Biba ni au fan de Muse, il faut aussi reconnaître que les neufs morceaux qui composent ce nouvel album sont parfaitement inécoutables – bel oxymore – en open space, dans le métro, au supermarché, dans les ascenseurs, pendant les jours de grève, bref voilà un disque difficile d’accès impossible à diffuser en soirée chips mais qui possède néanmoins des vertus hautement addictives dès lors qu’on se pose devant l’objet en solitaire et qu’un examen de conscience s’impose au forceps comme dans une discothèque reconvertie en confessionnal. A la question « pourquoi donc écouter ce nouveau disque de Matmos ? », pas vraiment de réponse valable. « La musique, c’est du bruit qui pense ». Chez Matmos, c’est aussi du bruit qui danse.
A bien des égards et depuis longtemps déjà, la discographie érigée – c’est le mot – par Matmos au nez et à la barbe des faiseurs de tubes est un grand écart comme on n’en connaitra plus guère dans la pop culture ; c’est l’un de ces rares instants où la facilité côtoie l’insondable, ce moment où un groupe s’avère capable d’être révélé au grand public grâce à sa collaboration avec Björk sur deux albums (« Vespertine » en 2001 puis « Medulla » en 2004) puis qui décide de faire un gros doigt à l’industrie en s’enfonçant dans la revisite de la musique médiévale (« The Civil War », 2003, attention chef d’œuvre) puis dans les profondeurs de l’expérimentation avec un EP (« Rat Relocation Program ») qui, comme son nom l’indique, doit son existence à la rencontre fortuite entre Matmos et un rat ayant élu domicile dans leur appartement.

Comme j’arrive à bout de digression et que le jour de mon interview par téléphone avec Matmos j’étais déjà très en retard, il est maintenant grand temps de laisser la parole aux principaux intéressés avec une interview où M. C. Schmidt et Drew Daniel parlent d’une seule voix, télé(sym)pathique.

Bonjour messieurs. La première question qui me vient, et c’est loin d’être la plus originale, c’est : comment en êtes-vous arrivé à vouloir composer un disque entier autour de la télépathie ?

Matmos : C’est certainement venu en réaction à la réputation qu’on nous a collé sur le dos pendant très longtemps, à savoir l’image d’un groupe ne sortant que des concepts album… Là, on avait envie que l’album naisse à l’intérieur d’un esprit, puis qu’il interagisse avec le monde extérieur ; c’est là qu’on a pensé que la télépathie pouvait être une solution idéale. C’était pas vraiment un bras d’honneur aux clichés qui nous entourent, mais plutôt une façon de s’éloigner le plus possible du processus normal de composition. On voulait trouver un autre point de départ pour l’écriture que la retranscription d’idées sur une feuille blanche.

Mais quels ont été vos cobayes pour ces expériences ?!

Matmos : Ca a débuté avec nos amis musiciens à San Francisco, parce que ça faisait sens d’inviter nos proches à la maison, après les shows, pour tripper ensemble. Le problème, c’est qu’on s’est rapidement rendu compte qu’ils étaient trop proches de nous pour que l’expérience télépathique soit vraiment concluante, il fallait qu’on poursuive l’aventure avec des cobayes non musiciens, sans quoi c’eut été trop facile. On a donc commencé à tester la télépathie au hasard, avec des types qu’on connaissait vaguement et qui bossaient dans des sex shops, des sandwicheries… Et puis nous nous sommes finalement rendus à l’université d’Oxford pour prolonger l’expérience avec des groupes d’étudiants, afin que la rencontre psychique soit véritable et qu’on ait assez d’exemples concrets pour en conclure que la communication à distance, entre cerveaux connecté, était réelle.

Au moment de débuter l’enregistrement de cet album, aviez-vous des inspirations, des modèles, en terme de télépathie ? Et d’ailleurs, avez-vous connaissance d’un disque conçu de la même façon ?

Matmos : A notre connaissance, aucun disque n’a jamais été conçu de cette façon, mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas… La source de notre inspiration vient davantage de la littérature, et notamment du livre Mental Radio de Upton Sinclair Jr, un écrivain américain qui  relate la façon dont il s’est connecté au cerveau de sa femme ; son histoire est absolument incroyable, fascinante. C’est d’ailleurs intéressant de voir à quel point la télépathie a influé sur le temps de réalisation du disque, cela a affecté la structure de notre musique, un peu comme le temps de relaxation nécessaire au patient pour se mettre dans de bonnes conditions.

Mais vous n’avez pas eu peur d’être déçus par le résultat des séances ?

Matmos : Évidemment ! Et plusieurs tentatives de communications se sont avérées infructueuses. C’était le jeu après tout, on connaissait les règles. On s’est surtout laissé guidé par la curiosité et l’instinct, et ça c’est un principe récurrent chez Matmos, si on devait baisser les bras à chaque fois qu’on entreprend quelque chose d’inédit, on ne ferait pas grand chose…

Matmos two by two

La presse évoque souvent votre rapport à la musique concrète pour vous définir ; n’est-ce pas un peu lassant d’être systématiquement réduit à cette école, à ce courant de pensée ?

Matmos : On pourrait tout aussi bien être comparé à plein d’autres musiciens méconnus et obsédés par la recherche sur le son, la musique conceptuelle et la pop tordue, des types comme Holger Hiller par exemple. Evidemment j’aime les pionniers de la musique concrète, mais franchement des artistes comme Les Paul ou Basquiat sont pour moi aussi importants que Pierre Henry

Okay, donc je suppose qu’enregistrer un disque par télépathie, c’est aussi une manière de vous réinventer, en permanence.

Matmos : Complètement. C’est notre solution pour de ne jamais tomber dans la lassitude de soi-même.Cette façon de s’exprimer se retrouve même dans notre travail de réinterprétation, c’est particulièrement vrai dans le cas de la reprise du titre E.S.P. des Buzzcocks [qui clôture le disque], on n’a pas écrit les paroles ni la mélodie, mais la manière qu’on a de la jouer sur le disque laisse d’une certaine façon notre empreinte digitale sur le titre, et dit autant de nous que du groupe à qui on rend hommage. Comme on se lasse facilement de notre propres habitudes, on essaie de ne pas trop écouter Matmos, pour rester frais, mais c’est certain qu’on est influencé inconsciemment par un tas de trucs inattendus qui ressortent tôt ou tard dans notre musique ; dans notre cas c’est le titre On Broadway des Drifters [ils commencent à chanter les chœurs du morceau] qu’on joue d’ailleurs parfois pendant nos shows…

L’importance du tracklisting et du choix des deux premiers morceaux me semble intéressant à souligner ; You et Very Large Green Triangles sont deux morceaux faciles d’accès, presque pop, et ils précèdent d’autres titres beaucoup plus abstraits, moins évidents. Est-ce là une façon de « piéger » l’auditeur ?

Matmos : Même si le concept d’un album qu’on écoute du début à la fin n’a plus vraiment de sens à l’heure de la consommation musicale à l’unité via Itunes, oui c’est vrai, nous l’avons un peu pensé comme ça, c’était important pour nous de donner une grille de lecture spécifique. Et c’est aussi pour cette raison que E.S.P. clôture le disque.

Arrêtons-nous deux minutes sur votre disque « The Civil War », qui fête actuellement ses dix ans, Comment en êtes-vous arrivé à vouloir réinventer la musique du Moyen-Age, ou du moins à l’intégrer à l’univers sonore de Matmos ?

Matmos : La réponse va certainement te décevoir,  mais ce n’était rien de plus que le résultat de plusieurs mois à écouter de la folk anglaise et des groupes comme Pentangle. J’avais d’ailleurs une K7 de John Renbourn quand j’étais gosse, y’avait rien marqué dessus et il m’a fallu quinze ans pour découvrir que le disque que j’écoutais s’appelait « Sir John A Lot of Merry Englandes Musyk Thynge and ye Grene Knyghte » [un disque de Renbourn de 1968]. Aussi, il y a aussi une raison technique qui explique « The Civil War » : à l’époque on était obsédé par l’idée que le disque devrait être intégralement composé au… piano. Donc on a acheté un piano, un énorme hein. A tel point qu’on a du dégager notre lit de la maison tellement il était grand, bref le seul problème c’est que l’acoustique du piano ne nous a pas convaincu. Du coup on s’est finalement décidé à acheter un banjo, puis une vielle à roue, une guitare acoustique, de telle sorte qu’on pouvait enfin jouer la folk qu’on avait en tête, mais à notre manière. Cet album, et j’y pense maintenant, m’a renvoyé à ma jeunesse au Kentucky, quand je passais des nuits entières à écouter du bluegrass en jouant à Donjons & Dragons… Finalement et puisqu’on en parlait tout à l’heure, notre connexion à la musique concrète nous a permis d’être complètement libéré artistiquement, puis de nous décomplexer au point qu’on a su tout se permettre, un peu comme d’horribles mutants Frankenstein… Si nous voulions jouer du banjo pour recréer une musique moyenâgeuse qui en vérité n’a jamais existé, après tout rien ne nous en empêchait ! Je suis toujours surpris que si peu d’artistes – et je ne veux pas dire par là que nous sommes les seuls – mettent à profit leur imagination pour repousser les limites du possible.

Permettez-moi de rebondir sur votre passion pour le jeu Donjons et Dragons, référence ultime pour toute une génération de nerds qui, dans les années 90, étaient encore considérés comme les parias boutonneux de la société. Vingt ans plus tard, Steve Jobs est devenu une icône quasi religieuse et la série Big Bang Theory une sorte d’institution, on peut donc affirmer sans trop se tromper que ces mêmes geeks ont pris le pouvoir. Quelque part, vous – et quand je dis « vous » je parle de toute une génération – avez pris le pouvoir. Ca vous inspire quoi ?

Matmos : AH AH AH ! Pour nous le pouvoir magique tient surtout à l’utilisation des ordinateurs, et le vrai déclencheur reste à mon sens ce moment où d’horribles personnes ont commencé à demander de l’aide aux geeks pour apprendre à se servir des nouvelles technologies. Finalement, l’arrivée des ordinateurs dans la vie quotidienne est comparable à une révolution industrielle, c’est à la fois excitant et déstabilisant, ça induit une prise de risque pour toute personne capable d’avancer sans savoir, et autant il est facile de rester le cul sur sa chaise de bureau face à un écran, autant le vrai challenge reste de se confronter à la réalité. C’est d’ailleurs pour ca que le live reste pour Matmos un véritable challenge, on éprouve le besoin de se sentir uni comme un groupe, et non comme deux geeks derrière un laptop. Quant à la prise de pouvoir dont tu parles, pour nous ça se résume à avoir pleinement conscience de notre environnement, et savoir que le changement est toujours à portée de main.

Matmos // The Marriage of true minds // Thrill Jockey (sortie le 18 février)
http://vague-terrain.com/

En concert le 22 mars à la Maroquinerie avec Fairhorns et Jonathan Fitoussi
Plus d’infos ICI

LD-gonzai


[1] C’est aussi le nom d’un sonnet de William Shakespeare (et plus précisément le sonnet 116[1]).