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MADATO : UNKNOWN PLEASURES

En 2015, les quadras se jettent sur le dernier New Order moisi afin de l'exhiber en photo sur Instagram. En attendant les likes, que dirais-tu de ne pas perdre ton temps et de soutenir un jeune punk italien qui vient de délivrer, en toute surprise, rien de moins qu'un des disques de l'année?

Madato : « Crafted »

Sérieusement. Ce n’est pas ce que tu cherches au fond? Sentir la peau chaude d’un jeune homme en blue jean. Percevoir la lutte des ombres, le frisson de la peur, la réalité de demain? Parler de New Order n’est pas anodin. On pourrait penser que l’on ne sortira jamais des années 80. J’ai même envie de dire, qu’en écoutant la production musicale indie depuis 1998, les années new wave sont celles qui ont le plus duré. On n’en sort plus. Peut-être parce que la génération des baby-boomers soixante-huitards d’hier a enfin laissé son siège en cuir aux quadras fans de Joy Division. Exit Woodstock, welcome Sheffield. A Berlin, par exemple, on peut trouver des t-shirts d’Unknown Pleasures dans les magasins de souvenirs à côté des cartes postales de la porte de Brandebourg. La pochette créée par Peter Saville est curieusement devenue une sorte de totem générationnel. Crise oblige, les valeurs véhiculées par le post-punk sont toujours d’actualité. Mais malheureusement, à écouter pléthore de productions actuelles on s’arrête très souvent au vernis, à l’emballage: Des mecs qui tirent la gueule sur les photos, vêtus de pantalons trop courts, de mocassins sans chaussettes et à la coupe de cheveux berlinoise désormais obligatoire. Pire: certains portent des tote bag en bandoulière. Avec toujours ces mêmes arpèges de synthés tirés du premier titre album de Yazoo, on en vient presque à regretter Guns’N’Roses et les santiags en peau de serpent.

Et c’est là que déboule très discrètement ce disque de Madato: «Crafted».

Andrea D’Amato de son vrai nom, est un jeune napolitain qui vient du monde de la dance music. Il est la preuve, encore, qu’en l’an 2015, les artistes qui font bander ne sont plus des rockers. Après avoir sorti seulement une poignée de remixes et de maxis techno (son énorme Model 27 il y a quatre ans), on avait perdu la trace de l’italien en 2012. Depuis, plus de nouvelles, et pour vous dire honnêtement, on l’avait complètement oublié. Signé sur le label Items & Things, on ne s’attendait à rien avec ce disque sorti ultra discrètement. Et surtout pas à une telle claque.

A l’écoute de ce disque, on imagine le jeune italien dans une villa sur les hauteurs du Monte Sacro de Rome. De là, il observe le ballet des jeunes camés qui cherchent des traces de poudre blanche aux abords des Thermes de Caracalla, à deux pas du quartier Di Garbarella. Comme dans le film Luna de Bertolucci, où ces jeunes désœuvrés trainent leur spleen dans une lumière bleue édénique signé Vittorio Storaro. Ou encore, ce sont ces jeunes males prostitues, qui sortent du Club Virgillio à l’aube. Ces ragazzis cher à Pasolini que l’on peut entendre sur la track brutale My Fellini.

Madato rumine sur la génération clubbing d’Ibiza. Celle des bracelets VIP fluo et des selfies à lunettes Fendi. Ce fashion vulgaire et tape à l’œil des collections Versace circa 1984. Les vestes à épaulettes grises motif léopard, assorties de gants résille blanc qu’arbore Madonna dans le film Recherche Susan Désespérément. Il tente l’œuvre ultime de la génération des nouveaux punks: Celle qui s’emmerde en rechargeant sa timeline, et qui attend que quelque chose arrive. «Le siècle exige de la violence, mais nous ne récoltons que des explosions avortés», nous prévenait Henry Miller.

Ce disque baigne dans l’ambiance de mort putride synth-wave du Ministry du début, celui de Overkill en 1981, avec son orgue farfisa psychobilly et son chant désincarné. Madato a donc décidé de refaire les essais solos d’un Colin Newman échappé de Wire en 80. Et surtout, il y est arrivé sans ressortir les éternelles lignes de basse du Korg 770 de Human League.

Luxe glacé d’une génération qui veut tout sans effort, mimétisme copyrighté de l’arrogance anglaise. Et une non sexualité assumée. En 1980, Gary Numan qui s’inventait la version replicant de Bowie, à base de sexualité ambiguë, déviante, faite de chair, de tôle froissée, de pulsions sadiques robotiques et d’excentricité vénérienne. Avec Madato, au contraire, tout est tendu, glaçant et désinvolte.

Les morceaux sonnent à la perfection entre la pop et la dance la plus audacieuse et exigeante. L’école mancunienne de A Certain Ratio que l’on discerne sur l’incroyable 17 miles. Ou la No Wave de James Chance sur le morceau Oh Lover. Mais aussi celle de figures plus proches comme ses compatriotes italiens oubliés des années néons de Spirocheta Pergoli, Danielle Ciullini ou Gaz Nevada. Ceux-là qui, derrière leur façade désinvolte, au fond, lançaient un appel au secours. Ils voulaient s’en sortir, eux aussi. Et puis, la télé berlusconienne a fait voler en éclats l’illusion d’un éventuel lendemain meilleur. Une technologie cheap et fluo s’est répandue. Et l’époque des playbacks italo-dance misogynes sur des plateaux télé aux couleurs criardes a vu le jour, sous les applaudissements d’un public aveuglé par le pognon, la dernière Alfa Roméo GTV6 et une paire de Cerruti en daim blanc. C’est le hit mainstream funèbres Dolce Vita chanté par un Ryan Paris. Ou le Cialo de Daniela Poggi: machine à fumée pour masquer l’ennui d’une funk électronique en roue libre.

C’est avec tout ça que Madato veut en finir, au fond. On sent ce dégout, cette haine de soi, cette folie sur ce disque. Les chants sont incantatoires, à la limite de la schizophrénie. Et on l’écoute avec régal faire son petit numéro de jeune européen insolent, qui en a juste rien à foutre.

Madato // Crafted // Items & Things records
https://soundcloud.com/madato

1 Comment

  1. Beth

    11 octobre 2015 at 14 h 47 min

    gros coup de coeur par ici

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