Le cinéma reste un acte d’amour. J’en fais les frais constamment et honteusement, j’avoue aimer ce supplice. Se retrouver devant un film qui te brouille les pistes, te retranche dans tes convictions sur un réalisateur que tu n’as pas toujours porté dans ton cœur, et finalement te mets hors-jeu, cela s’appelle vivre une rupture et c’est parfois jouissif ! Un film, "Le Prophète", un regard, Jacques Audiard et un critique de cinéma, assis quelque part dans les couloirs d’un festival, vidant ses tripes dans une lettre personnelle, sans se soucier si son destinataire la lira un jour....

Quelques mots. Quelques plans furtifs et une ombre qui se dessine, qui tranche le cadre, plongeant le spectateur dans le néant. Vos personnages sont beaux et fous. Votre idée de la vie est belle mais sévère. Votre cinéma est radical mais étrangement poétique. Vous interrogez continuellement la puissance de l’image, vous n’obtenez aucune réponse car vous ne faites que des films inachevés. Comment puisez-vous cette force démoniaque qui rend le montage de vos films aussi nerveux que la main tremblante de votre héros dans Un prophète ? En voyant vos preuves, je constate l’importance de la démence dans la fabrication de votre art. Plus le noir se fait roi, plus vous souriez. Avez-vous l’impression d’esquinter vos passions ? Certains le pensent…à tort. D’autres fuient cette psychologie de pacotille. Au milieu se terre des étrangers qui ne désirent aucunement répondre à toutes ces questions, juste se faire emballer par votre cinéma. J’en suis partisan.

Vous entrez dans le cinéma par la grande porte mais vous êtes affublé d’un nom qui peut vous déséquilibrer. Les professionnels de la profession ne sont pas très friands du cinéma de Michel (votre père, dialoguiste réputé) et préfère ceux de François ou de Jean-Luc. J’en suis aussi partisan. Je ne me suis jamais accoquiné avec les mots d’esprits, je préfère le quotidien sec et juste. Je respecte cette littérature que je ne comprends pas, mais je privilégie la jouissance d’une mise en scène. Lorsque j’entends ce beau titre Regarde les hommes tomber, je suis séduis. Puis quand j’en constate la paternité, je reçois une grosse claque. Les clichés tombent progressivement et je me relève soucieux d’en savoir plus.

Votre filmographie est inégale mais intéressante. Vous convoquez une thématique qui m’est chère et sobrement analysée par Serge Daney (critique qui n’aimait pas non plus les mots d’esprits) : la figure du père dans le cinéma. Je pense très souvent que je suis dans le cinéma car mon père ne l’a jamais été. Dépassé le stade du spectateur, j’écris sur les films afin d’échanger avec les autres, avec mon père. L’écriture est la solitude, filmer c’est la même chose et vous êtes l’un des rares cinéastes qui entraîne derrière lui toutes ces réflexions. Vos films respirent la tiédeur d’une gueule de bois ou la migraine du dimanche matin. Vos personnages sont asexués mais dégagent étrangement un érotisme discret (la séquence de « sexe » dans Sur mes lèvres en est la preuve). Les femmes sont des putes ou des mères en puissance. Et vos héros, pour exister, doivent tuer le père. J’en suis partisan.

De votre premier opus à Un prophète, de nombreuses années se sont écoulées. Vous tournez cinq films. C’est peu.

Vous côtoyez Alain Bashung, vous l’écoutez et vous en faite un clip sombre et déluré. Vous observez votre monde, vous écrivez sauvagement et vous revenez avec De battre mon cœur s’est arrêté, un polar atypique qui vous donne une réputation de cinéaste franc-tireur. De nombreuses critiques ne vous aiment pas, vous reprochant grossièrement d’esthétiser des idées pessimistes sans vouloir échanger avec votre spectateur. On voit, on gobe et on vomit ! J’en suis partisan.

De battre mon cœur s’est arrêté est le seul film pour lequel je n’arrive pas à me prononcer. Je le connais sur le bout des doigts mais je suis incapable d’en parler. Une petite musique kafkaïenne me perturbe et j’aspire un jour à détecter le mécanisme que vous avez insufflé dans ce maelström de violence pernicieuse. Une œuvre de cet acabit nécessite un sacré dosage de contemporanéité et d’outrecuidance. Suivre ce personnage au corps fragile mais à la dialectique excessive, virevolter l’image comme vous le faites et poser des silences contemplatifs sont autant de chaises musicales que vous semez dans des cases cinématographiques. Vous filmez la vie sans temps mort et vous aimez cela. Vous filmez comme si votre propre vie en dépendait. Vous craignez ne plus avoir le temps escompté pour prononcer votre discours abscons. De batte mon cœur s’est arrêté est certainement votre film le plus personnel mais aussi le plus brouillon car il est impossible pour un créateur de dessiner définitivement ses peurs.

Un Prophète est une machine à tuer.

Vous allez certainement conforter tous les indécis en leur clamant haut et fort : « Je suis capable du meilleur comme du pire. Vous allez adorer le pire. Dommage ! » Un prophète est un grand film car à aucun moment, vous ne doutez de vos craintes. Vous les harmonisez sans être dans la distance. Ce film, vous le partagez, vous le proposez sans pour autant adoucir nos mœurs. Et c’est ici plutôt que tout se situe votre génie, dans la rapidité d’exécution de votre sentence. Votre cinéma est certes éloigné d’un Desplechin ou d’une Pascale Ferran, mais vous les égalez lorsque vous réfléchissez sur la teneur d’une scène dite « d’action ». Vous êtes un auteur à part entière avec des références américaines comme le furent Truffaut (Tirez sur le pianiste) et Godard (A bout de souffle), vous avez donc le droit d’être réévalué, d’être ressenti, d’être admis.

Votre cinéma, enfin, me terrorise car vous filmez comme personne en France la figure paternelle. Se faire rattraper par sa propre histoire est bien sûr terriblement néfaste. En confrontant souvent vos personnages avec une figure dominante, donc le père, vous posez les bases d’une filiation aigüe avec le cinéma. Comment faire exister ce qui ne pourrait être filmé ? En violentant tous leurs échanges en milieu tempéré donc en les séparant progressivement du cadre (souvenez-vous de cette séquence où Romain Duris constate la mort de son père dans De battre mon cœur s’est arrêté). Chaque film narre les pérégrinations d’un jeune rejeton qui tente de donner un sens à sa vie, excepté Sur mes lèvres où le père est remplacé par une femme…sourde. Il y a donc toujours un obstacle qui vise le héros, qui lui fait comprendre que pour exister, il faut tuer. Qu’elle soit frontale (Un prophète), fantasmée (Un héros très discret), sacralisée (De battre mon cœur s’est arrêté), la rupture est très vite consommée et suscite un soulagement total. A ce moment-là, votre caméra se fond en un requiem qui va distiller un apaisement mortuaire telle une chrysalide qui se transformerait selon les lois de la Nature en un beau papillon. Les chutes narratives de vos films se caractérisent donc par des renaissances.

J’en suis définitivement partisan.

1 commentaire

  1. Yep.
    « Regarde les hommes tomber  » n’est pas seulement un titre magique, c’est un grand film, c’est la consécration éblouissante dans les 15 première minutes du film(en forme d’adieu) de M. Jean Yanne, que seuls les cons prenaient pour un rigolo.
    Et puis certes, M. Audiard fils est un Monsieur. Quelqu’un qui appréciait l’homme Bashung ne peut pas étre entièrement mauvais.

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