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Les « Hantises » de Jacques Duvall, dix ans après

Ventriloque en manque de Calcium pour d’autres (Lio, Chamfort, The Runaways et même Kim Fowley) et éternel parolier au regard désespérément optimiste, Jacques Duvall signait en 2006 un drôle d’album complètement flingué, « Hantises », dont on reparle ces jours-ci pour sa réédition anniversaire. Occasion d’un duel avec le cowboy belge pour un duel où l’on tue, surtout, le temps.

Hantise, nom féminin : Souvenir ou pensée triste et morbide dont on ne peut se défaire malgré sa volonté.

FRVR02-HANTISES-NEW.inddComme de tous temps, l’époque est aux anniversaires. Ces jours-ci, c’est le chiffre dix qui est à l’honneur. Dix ans de Pan European Recordings, In Finé, Gonzaï même, mais c’est aussi une première décade terminée pour Freaksville, le label belge le plus indescriptible qui soit, et dont nous faisions alors la connaissance au moment même où nous faisions nos débuts. Un disque, plus particulièrement, allait retenir en 2006 toute notre attention : « Hantises » de Jacques Duvall, disque d’ambulancier pyromane où celui qui était jusque-là resté tapi dans l’ombre pour d’autres (Banana Split et Les brunes ne comptent pas pour des prunes de Lio, oui c’est lui, mais c’est l’arbre qui cache la forêt à syllabes) décochait neuf balles en or dans une époque plus prompte à célébrer le rock anglais que les cowboys belges désossant la vieille Buick dans des versions blues minimalistes.

Il est du reste intéressant de noter que la hantise est un mot féminin. Nul doute que Duvall, dont la carrière en tant que parolier s’est souvent matérialisée dans la gorge (sic) de ses chanteuses (Marie France, notamment) saurait en apprécier toute l’ironie. Mais cette fois-là, pas de paravent ni de subterfuge : c’est Duvall qui tient le micro et gueule ses textes, dans la droite lignée du talk-over gainsbourien avec ce râle de colère typique du blues en plus, sur un disque enregistré dans un coin paumé de Liège en une après-midi à peine. Miraculeux, on ne sait pas, mais disque de miraculé, certainement. Évidemment, et comme on n’explique jamais vraiment parfaitement ni les bonnes blagues belges, ni les tours de magie, l’interview qui suit n’explique pas tout de ce disque du cowboy next door, celui qu’on pouvait croiser en prenant un Thalys, assis en terrasse ou au bar d’un bordel.

Peut-être alors étions-nous dix, cent, mille peut-être, à trouver cette Hantise délicieuse. Dix ans après, et alors que Benjamin Schoos, patron de Freaksville et homme orchestre derrière Duvall, réalise ses exercices d’aérobic en caleçon dans mon dos, Duvall et moi tentons de revenir sur cet accident qui allait paradoxalement sauver des vies.

Hello Jacques, te rappelles-tu comment tout a commencé pour « Hantises » ?

Euh, tu ne veux pas qu’on fasse plutôt une interview sur comment j’ai rencontré Marie France ?

Ahem, non parlons plutôt de toi [je suis à ce moment-là dans l’incapacité d’expliquer au grand Jacques que j’ai trouvé son dernier album pour Marie France, le bien nommé « Marie France chante Jacques Duvall », inécoutable], on y reviendra plus tard.

Ah, okay.

Il se trouve que 2006, c’est une année aussi importante pour nous car c’est aussi celle de nos débuts et c’est par cet album qu’on est entré dans la troisième dimension Freaksville, après quoi on a pu découvrir Marie France et tous ces artistes hors normes.

Oui, oui, je me souviens de ce moment… Est-ce que tu sais que Benjamin [Schoos] et moi on s’est rencontrés à cause de la country music ? Il était occupé à préparer un album avec des reprises du genre et comme il y a très peu de fans de country, on s’est retrouvés un soir après un concert de Miossec au Botanique et on a commencé à bosser sur deux-trois adaptations. Sont passés quelques mois et j’ai finalement reçu un jour dans ma boite mail les backing tracks de ce premier album qui n’existait pas encore. Benjamin m’y expliquait qu’ils avaient composé ces morceaux sans savoir trouvé le chanteur et donc, ils me demandaient si cela m’intéressait. Alors bon, j’écoute, persuadé que j’allais botter en touche et puis, en écoutant, je me dis que putain, non, je ne peux vraiment pas laisser passer un truc pareil. Je me souviens très bien, à l’époque j’avais deux colocataires à la maison et moi leur disant : « Je vais à Liège pour enregistrer un truc, on va voir. » Moralité, je suis parti là-bas avec neuf textes et suis rentré le soir même en leur disant : « Bah voilà, on a fait un album. » On avait même trouvé le temps de shooter la pochette dans le restaurant où l’on avait été le midi, chez un Chinois sosie d’Henri Salvador.

C’est donc le disque le plus rapidement enregistré de toute l’histoire ?

Quasiment ouais. Ça m’a évidemment surpris, d’autant plus parce que je sortais du schéma inverse, du temps où la variété avait plein de moyens et où on t’envoyait pendant des mois en studio. Aujourd’hui il n’y a plus que Polnareff pour avoir accès à ces conditions d’enregistrement…

« J’ai écrit des chansons noires avant d’avoir touché le fond. »

Si je bossais pour la presse people façon NME, je dirais même que « Hantises » est un peu l’album qui t’a sauvé la vie… De l’extérieur, on a l’impression que tu étais au fond du trou.

Oui. Et c’est d’ailleurs « rigolo » car j’y ai repensé récemment. Il est vrai de dire que j’ai été au fond du trou. J’ai habité quelques mois chez Dan Lacksman, ingénieur du son des albums de Lio – le mec qui a vraiment trouvé le son, c’était lui, no offense pour Marc Moulin – et c’est une époque où, oui, j’allais super mal. Mais c’est précisément au moment où j’étais éventuellement prêt à refaire quelque chose que Benjamin est sorti de nulle part, comme par hasard. Juste avant cette prise de contact, je bossais avec Bashung qui devait faire un duo avec Jane Birkin. Lui aussi pensait à faire un truc un peu country. Bon, finalement ce duo ne s’est jamais fait mais j’avais dit à Bashung et Birkin que je connaissais un groupe belge un peu country qui a matraqué un titre pendant l’été à la radio et c’était cet enfoiré de Benjamin que je ne connaissais pas encore ! C’était quoi déjà le titre du morceau, Benjamin ?

[Benjamin Schoos, en train de faire son stretching d’avant concert, dans mon dos : « Je me rappelle plus ! »]

Je repense à cette étiquette que tu t’es toi-même collé dans le dos, celle « d’expert en désespoir ». C’est un peu comme la boule de flipper de Corynne Charby. Et donc, à quel moment as-tu réussi à apprivoiser cette noirceur pour en faire quelque chose de constructif, à savoir, des textes pour les autres ?

Bizarrement, je crois que les choses se sont faites à l’envers. Il m’arrive très souvent de vivre personnellement des choses que j’ai écrites avant ; par exemple, le titre Une douleur sans égal a été posé alors que je pense pouvoir dire qu’à l’époque je ne savais pas trop ce que c’était que la douleur. Et quelques années après, quand tu es au fond du trou, tu repenses au morceau en question avec un regard différent, ah ah ! J’ai donc écrit des chansons noires avant d’avoir touché le fond. Les chansons, de manière générale, me viennent un peu mystérieusement ; les mots viennent en écoutant les musiques. Même le répertoire composé pour Lio, à part les deux grands tubes, il est quand même foncièrement pessimiste.

« Avec Marie France, je n’ai jamais pris la noirceur au sérieux. »

Parlant de Lio, on a d’ailleurs l’impression que plus que les poupées de son de Gainsbourg, tu aimes faire chanter des poupées cassées. Par exemple, comment écrit-on pour Marie France ?

Avec elle, je n’ai jamais pris la noirceur au sérieux. Et quand bien même j’essaierais, elle refuserait ou tiquerait, d’une manière ou d’une autre. Je me souviens de la première fois où j’ai vu Lio, elle me semblait triste – quand bien même elle dégage pour ceux qui la connaissent l’exact inverse de la tristesse. Donc c’est une affaire de balance. Il doit toujours y avoir compensation entre la noirceur et l’humour ; même un disque que j’aime particulièrement, « Berlin » de Lou Reed, à sa sortie je m’étais dit que c’était vraiment too much dans le pathos.

Tu te rappelles de ta première rencontre avec Marie France ?

Ça devait être en 1976. Avec Jay, on s’était simplement pointé devant chez elle ; on avait sonné après avoir cherché son adresse pendant plus d’un an. On lui a expliqué qu’on avait des chansons pour elle, elle s’est assise et nous a écoutés. Nous, on cherchait une interprète depuis longtemps, les New Yorks Dolls étaient venus pour la première fois à Paris [en 73, au Bataclan, ndlr] quelques mois plus tôt, bref on s’est quasi mis au boulot tout de suite, jusqu’au moment où l’on entend du bruit dehors : c’était une manif, une des premières du genre, pour l’égalité des droits sexuels. Les mecs connaissaient Marie France et gueulaient en bas de chez elle. Marie France n’était, comme nous, pas très politisée – moins que Hélène Hazera en tout cas.

Tu n’as jamais été tenté de t’accaparer tes chanteuses, comme Gainsbourg jouant le rôle du pygmalion avec ses protégées ?

Non. Je me rapproche davantage de Lee Hazlewood avec Nancy Sinatra. Et puis contrairement à ce que les gens pensent, je n’ai par exemple jamais eu le contrôle total sur Lio ; sauf que lorsque tu la connais… Ah ah ! Mais le truc qu’elle et Marie France m’ont donné tout de suite, c’est la confiance. Surtout qu’à l’époque de notre rencontre [avec Marie France, ndlr] Jay Alanski et moi on était des nobody. Avec Lio, c’était peut-être plus logique : quand on a commencé à travailler ensemble, j’étais son petit copain. Et le plus fou, c’est qu’aucun de nous n’aurait osé rêver ça. Moi, je me souviens à l’époque, le truc le plus fou que j’imaginais c’était d’avoir droit à une seule ligne dans le canard le plus rock de Bruxelles, que personne ne connaît à Paris, Télé Moustique. Mon nom dans ce journal, je pouvais crever après ça ! Mais le plus drôle, ce sont tous les refus de directeurs artistiques de maisons de disques qui ne comprenaient absolument pas nos chansons. Et tout d’un coup, tu passes du statut d’artiste totalement invendable à vendeur de millions d’exemplaires, c’est très étrange… Gainsbourg est un très bon exemple à ce niveau-là. Le jour où je l’ai vu dire chez Denise Fabre qu’il avait trahi son univers originel [la rive gauche, ndlr] et retourné sa veste pour découvrir qu’elle était en vison, moi j’avais envie de crier que c’était tout l’inverse, parce que c’est précisément quand il a pondu des hits qu’il était en phase avec l’époque !

Pour conclure sur « Hantises », comment est venu le nom de l’album ?

C’est venu comme ça, en regardant des Comics que Benjamin avait ramenés, avec un fantôme hantant une pauvre fille. Mais je comprends le sens de ta question ; à ce moment-là j’étais en plein dans la résurrection – sans le savoir – et j’avais déjà dépassé le stade de la hantise.

Jacques Duvall // Hantises // Réédition anniversaire 10 ans chez Freaksville
http://jacquesduvall.com/album/hantises-feat-phantom

1 Comment

  1. dani

    16 décembre 2016 at 21 h 35 min

    merci pour cette noble découverte !

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