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LES EDITIONS MARCHIALY : LE LONG COURS RETROUVÉ

A même pas 30 ans, trois Saintongeais et un Francilien se lancent aujourd'hui dans l’édition de livres et se logeant dans une niche littéraire (presque) inoccupée : la creative nonfiction. Interview.

Et parce que ces gens de bons goûts doivent aimer la difficulté, ils lancent leur collection avec Tokyo Vice, une enquête de 500 pages sur les yakuzas par Jake Adelstein, premier étranger à avoir intégré en 1993 la rédaction du prestigieux Yomiuri Shinbun. Rencontre avec Christophe de cette nouvelle et prometteuse maison d’édition au nom d’artagnantesque.

Démarrons l’histoire par son début. Comment sont nées les éditions Marchialy ?

C’était un projet de revue lorsqu’on était  étudiant à Bordeaux, il y a sept ans. Ce devait être de longs formats narratifs.  On avait même créé une association qui s’appelait les Éditions Marchialy. Marchialy, c’est le nom de l’homme au masque de fer, un fait historique et un fait divers qui a donné lieu à énormément de littératures. C’est un peu aussi le point de départ de la creative nonfiction. Nous avons donc pris ce Marchialy comme figure tutélaire et décidé de porter sa flamme. Mais on n’a jamais rien publié. Tokyo Vice a réenclenché Marchialy. On s’est dit qu’il fallait absolument le sortir. On a fermé l’association et on a créé une société pour publier le livre.

Et comment êtes-vous tombé sur Tokyo Vice ?

C’est Cyril, le traducteur du texte. Il fait énormément de prospection, car il est traducteur en freelance. Il a, par exemple, apporté et traduit Moi Cheeta, une autobiographie hollywoodienne au Nouvel Attila. Un jour, il est tombé sur un très gros article dans le New Yorker consacré à Jake Adelstein, qui s’appelait All Due Respect. Pour Tokyo Vice, nous voulions imprimer un beau livre, pensé de A à Z. La typographie utilisée est du Cheltenham, la même que celle du New York Times. C’est un clin d’œil et un hommage au journalisme à l’américaine. Le texte de la quatrième de couverture est rédigé en colonnes et les notes de bas de page sont des colonnes encastrées dans le texte, comme dans la presse. Et les entrées de chapitre sont toutes verticales, car la ville l’est aussi.

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Quelle est la ligne éditoriale de Marchialy ?

Il faut que ce soit de la littérature, on ne fait pas d’essai. Et il faut que ce soit tiré de faits réels et documentés. De la créative nonfiction, donc.

« Si tu vois un livre avec marqué dessus « Ceci est un documentaire littéraire », ça ne fait pas rêver. »

Pourquoi conserver le terme de creative nonfiction et pas narrative journalism ou même narrative nonfiction ?

Tout ça, finalement, parle de la même chose. En lançant Marchialy, on a eu une grosse difficulté à présenter le genre.  On s’est d’abord pris la tête à traduire : « Documentaire littéraire » ?  Si tu vois un livre avec marqué dessus « Ceci est un documentaire littéraire », ça ne fait pas rêver. T’es pas sûr de l’acheter. Comme on n’a pas trouvé de traduction satisfaisante, on a décidé de garder le terme américain. Après tout, c’est un genre historiquement américain, alors assumons.  Avec le mot « creative », il y a l’idée que cette littérature peut prendre plein de formes différentes : si quelqu’un nous apporte une pièce de théâtre ou de la poésie faite à partir d’une enquête documentée, c’est de la creative nonfiction.

L’autre jour, à Gibert, j’ai demandé au vendeur les anthologies poches de la revue Feuilleton. Il a galéré à les retrouver : planquées dans un coin avec les autres publications des Éditions du Sous-sol. « On sait pas où les mettre alors on les met là » m’a-t-il dit.

Dans certaines librairies, c’est effectivement compliqué de savoir où trouver ce type de littérature. Elles n’ont pas de rayon nonfiction dans la littérature…. Nous, on a envie de défendre ce genre totalement transversal, le faire exister, qu’il ne soit pas rangé dans le rayon perdu des essais ou autres. On se sent proche de feu 13e Note avec des bouquins comme No Angel de Jay Dobyns, ou de Gallmeister qui édite John McPhee ou Pete Fromm.

Quand elles deviennent un fonds de commerce, les histoires de drogues, de putes et de cul sont la plaie du journalisme. Qu’en pense-t-on chez Marchialy ?

On ne veut pas faire du True Crime. C’est le fait divers romancé, qui est un genre de la narrative nonfiction. Tokyo Vice s’en rapproche, certes, mais on ne va pas faire que des livres de gangsters avec des kalachnikovs et de la cocaïne.

Du coup, quels sont vos prochains livres dans les cartons ?

On sort en mai trois reportages de Titaÿna, dont un inédit exhumé des archives du magazine VU de la BNF. Titaÿna était une aventurière des années 30. Dans l’un des reportages, elle part vivre dans une tribu cannibale en Indonésie. C’est un texte magnifique, presque de l’anthropologie poétique. Le troisième livre sera un d’Alberto Salcedo Ramos, un jeune auteur colombien qui part à la recherche de son héros d’enfance : Kid Pambélé, le plus grand boxeur de Colombie, fauché par la célébrité et disparu des radars depuis. On a envie de publier des auteurs latino-américains, car là-bas il y a une grande tradition de nonfiction qui est méconnue chez nous.

Tokyo Vice de Jake Adelstein, Édition Marchialy sortie le 04 février.
http://editions-marchialy.fr/

Les conseils lecture de créative nonfiction  de la famille Marchialy :

Indian Creek de Pete Fromm, éd. Gallmeister
Un long silence de Mikal Gilmore, éd. Sonatine
The Yankee Comandante de David Grann, éd. Allia
Le quai Wigan de George Orwell, éd. Champ Libre
L’adversaire d’Émmanuel Carrère, éd. P.O.L.
Pêcheurs d’éponges de Yasar Kemal, éd. Bleu Autour
Le Bal au Kremlin de Curzio Malaparte, éd. Gallimard
De la Boxe, de Joyce Carol Oates, éd. Tristram
Vanishing experiment d’Evan Ratliff publiée dans Wired 

2 Comments

  1. Anonyme III

    5 février 2016 at 22 h 06 min

    Et bien bravo !
    je kiffe.
    C’est un genre que je goûte particulièrement.
    Et si je n’étais pas économiquement faible, mon support prendrait une forme autre que… bêtement écrite.
    Mon point d’entrée en creative-nonfiction a sans doute été « La consolation des grands espaces » de Gretel Ehrlich. Un pur moment de grace.
    (mais je place aussi haut dans mes appréciations : des bio (night train / Nick Tosches), des quasi enquêtes (Tarnac / David Dufresne), des presque essais tordus (Tomates / Nathalie Quintane) etc.)
    Si se trouve demain l’occasion de découvrir chez Marchialy des oeuvres pas encore traduites (Joe Bageant : Deer Hunting With Jesus, Adrienne Martini : Hillbilly Gothic, a memoir of madness and motherhood, Billy Childish : My fault, Gretel Ehrlich : A match to the heart), je doublerai mes bravi (un bravo, des bravi), triplerai mes encouragements et triturerai même, dans les limites de l’autosurvivance, les éléments de ma faiblesse économique.
    Anyway : good luck !

  2. Chantal.pin

    27 août 2016 at 14 h 45 min

    C’est ce beau gros bloc de papier et sa typo qui m’ont attiré.
    Puis le titre, le sujet, le fait qu’il soit le premier d’une (j’espère) riche série.
    Enfin un créneau passionnant.
    Quant au texte de J A, palpitant.
    Bravo,et merci

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