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LES DROGUÉS DU SYNTHÉ

Multiformes, les drogues de synthèse surprennent toujours. La preuve avec des camés du clavier qu'on n'avait pas forcément vu venir. Comment leur éviter de sombrer dans le monophonique ou le modulaire ? Notre réponse avec les témoignages de deux junkies : Johan Girard de Dorian Pimpernel et Thibault Picard de School Daze.

Devenir un junkie du clavier, ça peut arriver à tout le monde. Commencez d’abord par vous méfier des noms bizarres piochés ici ou là dans les crédits d’albums jonchant vos étagères Ikea : CS 80, ARP 2500, DX7, Minimoog model D, K2000, K2500, K2600, K2661, PC3, Waldorf Q, Studio electronics Omega 8, Moog modular system 55, Juno 60, Emulator 2, JX8P, Korg Kronos, Jupiter 8, Virus TI, Roland JD 800, M1, OBX, K2600… Autant de substances pourtant licites que des dealers toujours plus imaginatifs tentent de fourguer aux plus fragiles.

Un seul but : les rendre accrocs. Une lecture trop assidue de ces crédits donne rapidement envie d’en savoir plus, au risque de devenir sans s’en rendre compte un digger du synthé, un obsédé de l’onde. Pas facile de résister. De Pink Floyd à Pulp en passant par Jean-Michel Jarre, des noms reviennent plus souvent qu’une pub de chez Sarenza : les pianos Wurlitzer, les orgues Farfisa, les Moog, le Trident… Difficile de ne pas craquer devant des modèles si mystérieux qu’ils finissent par faire plus rêver que les groupes qui les utilisent.

Autre source d’addiction synthétique : la famille. Le nom de Dan Armandy ne vous dit peut être pas grand-chose, mais cet homme est le cousin du papa de Johann Girard, féroce addict aux synthétiseurs et membre de Dorian Pimpernel. Dans les années 70, donc, Armandy fabrique des synthés. Et obtient un petit succès d’estime dans le milieu en créant une carte qui permet d’étendre les potentialités du DX7 de chez Yamaha, soit le synthé le plus vendu des années 80 et un des plus utilisés depuis (MGMT, David Bowie, Talk Talk, Vincent Delerm… Rien que ça). Rien de plus normal dès lors que son neveu Johan sombre dès l’adolescence dans une fascination quasi maladive du synthétiseur. Au risque de tomber accroc.

« Tout y passait. Mes économies de noël, l’argent qu’on me donnait à mes anniversaires ». (Dorian Pimpernel)

Alors, où choper de la bonne came et renouveler son stock ?

Règle de base : pour trouver du bon synth, il faut un bon dealer. Au milieu des années 90, la dope synthétique se trouve encore assez facilement et à prix relativement modique. On ne parle pas encore de revival ou d’obsession vintage, mais le magazine américain Keyboard s’inscrit déjà en prescripteur et sort quelques hors-séries consacrés aux vieux synthés. Esthétiquement, ces objets fascinent. Bien plus en tout cas que les machines japonaises qui ont envahi les 80’s. Fascinants, et pas encore hors de prix. Mais super difficiles à trouver, la faute à un world wide web encore balbutiant. Pour dénicher l’objet rare, une seule solution : éplucher les petites annonces de la presse locale et aller voir sur place ce qu’il en est. Les cotes ne sont pas encore trop connues et on peut facilement trouver des machines à 500 balles que des petits malins revendent déjà 10 fois plus cher via des canaux spécialisés.

Les magasins de musique de province regorgent aussi encore de vieux coucous dont personne ne veut. Alors certains donnent tout. « Tout y passait. Mes économies de noël, l’argent qu’on me donnait à mes anniversaires. A 16-17 ans, j’ai demandé à mes parents de monter à Paris pour trouver des synthés d’occase pas chers car l’offre était plus importante qu’à Lyon où on habitait. J’ai fini par les convaincre de m’y emmener régulièrement pour m’approvisionner», se souvient Johan, songeur dans son studio parisien. Une grande pièce aux murs tapissés… .de dizaines de synthés, résultat encombrant de vingt ans de passion dévorante. Des fruits à peine protégés de la poussière par quelques étuis en peau de chamois.

Après une période bénie où les Cash Converters ressemblent encore à la caverne d’Ali-Baba et pas à une succursale d’Emmaüs, place à la spéculation à outrance permise par Ebay ou Le bon coin. Rapidement, la naïveté des débuts et les bonnes affaires aux puces laissent la place aux spéculateurs connaisseurs. Les bonnes affaires disparaissent pendant que les prix montent. Le vintage devient trop cher pour beaucoup. Le drogué du synthé se retrouve alors nez à nez avec les deux problèmes majeurs de tout junkie qui ne se respecte plus beaucoup : l’oseille. Et le manque.

« La première chose que je fais tous les jours en ouvrant mon ordinateur, c’est d’aller sur Audiofanzine et Matrixsynth. » (School Daze)

Et dieu inventa la méthadone pour drogués du synthé

Pour Thibault Picard, compositeur du groupe School Daze, l’addiction au synthé semble encore plus importante que celle de la branlette du matin si on en juge par son rituel immuable. « C’est assez triste. Chaque jour, je vais sur plein de sites : Synthopia, Sonicstate, Soundonsound (NDLR : dont l’abréviation est un révélateur : SOS), Sovietchild… Je suis toujours à « seeker » la nouveauté que les autres n’ont pas encore, à consulter les sites d’enchères. La première chose que je fais tous les jours en ouvrant mon ordinateur, c’est d’aller sur Audiofanzine et Matrixsynth. Parfois je me dis que je ferais mieux de lire des bouquins ».

Pour trouver touche à son doigt, chaque camé regarde donc son site internet favori. Au hasard mais pas vraiment, on retiendra Matrix synths, blog qui recense les sorties de nouveaux modèles et toutes les enchères du moment sur Ebay. Ou encore Synthfind qui liste les ventes ebay de synthés assez rares avec une méthode marrante : une marque par jour de la semaine. Les dingues de Moog s’y connecteront le lundi, ceux de Korg le samedi. Sans oublier Keyboard, sempiternelle magazine américain et sainte bible des fidèles.

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A gauche Thibault Picard de School Daze, à droite Johan de Dorian Pimpernel (Crédit Astrid Karoual)

L’offre ne manque pas mais voilà, aujourd’hui, tout coûte un bras (embêtant pour un joueur de synthés), et pour trouver sa dose quand on ne roule pas sur les billets violets, il faut forcément se diriger vers un produit de substitution. Pour le sevrage complet, on verra plus tard. La méthadone synthétique ne porte pas encore de noms mais tentons tout de même de l’identifier. Un site comme Muffwiggler contient plus de discussions codées qu’un message confidentiel russe pendant la guerre froide. Au milieu de ce magma, quelques discussions où des nerds expliquent qu’ils fabriquent des kits permettant de reconstituer à l’identique tel ou tel synthé mythique en mode do it yourself. Une possibilité qui n’est pas tombée à côté du clavier du compositeur de Dorian Pimpernel. « Je viens de commander des éléments à un mec d’Europe de l’Est pour refaire un synthé anglais des années 70, le Wasp d’Electronic Dream Plant. L’idée est de le refaire à l’identique. Je devrais encore trouver les composants pour le remplir mais tout est là ou presque ». Si tu veux reconstruire les synthés déments du BBC Radiophonic Workshop, service de la BBC chargé de produire des effets sonores pour la radio de 1958 à 1988, rien de plus simple : commande tout ça sur le net et fais peut-être appel à un pote bricolo (« J’ai essayé d’en fabriquer, mais ça a toujours été une catastrophe. Quand il y a un composant à ressouder, j’arrive à comprendre comment ça marche, mais au-delà de ça, j’avoue mon impuissance. Les rares fois où j’ai essayé, c’était un désastre »). Méfiance tout de même, car le danger guette.

« Le synthé modulaire, je me suis vite aperçu que c’était un danger pour ma vie sociale. » (Dorian Pimpernel)

Le modulaire, la drogue dure

S’il avoue rarement sombrer dans une forme de fétichisme, le nerd du synthé aime les choses rares. La drogue de monsieur tout le monde (le DX7, le Juno 60,…), il y a déjà goûté. Il s’agit donc de passer à des mets plus fins, plus rares. Et peut-être plus snobs pour consolider son fameux cabinet des curiosités. Alors après avoir testé les produits de base, certains addicts passent aux drogues dures. Dans le monde du synthé, le Graal porte un nom : le synthé modulaire. Un truc cool au début mais à manipuler avec modération sous peine de schizophrénie menaçante. Toute ressemblance avec la découverte des drogues dures est ici purement fortuite. Même si le modulaire trône certainement tout en haut du classement des sujets de discussion préférés des réunions de synthétiseurs anonymes en pleine cure de désintox.

Un synthé, c’est théoriquement un objet manufacturé, fini en droit. Le modulaire, c’est autre chose, une ouverture sur le monde. Ou plus prosaïquement un grand boitier que le junkie remplit selon ses souhaits (et ses moyens financiers) avec différents modules (oscillateurs, filtres, enveloppes, voire des choses plus exotiques genre séquenceurs). Potentiellement, un modulaire peut rendre fou. Une sorte de synth-in-progress qui n’atteindrait jamais le stade terminal chez un nerd en manque de doses. Le modulaire, objet infini qui peut occuper des pièces entières et mobiliser l’attention pendant des nuits entières, porte parfois l’addiction à un niveau rarement acceptable sur la vie quotidienne de son propriétaire. Au risque de perdre sa femme, de revendre sa maison. Du synthé et du musicien, qui alors devient l’instrument de l’autre ? Vous avez deux heures pour répondre à cette épineuse question.

« Si je me retrouvais dans une communauté hippie ou l’utilisation de l’électricité était interdite, je continuerai à utiliser mes synthés » (School Daze)

Le pire, c’est qu’en fabriquer un semble aussi évident que de déchiffrer une mélodie de La Femme. Inutile donc de disposer d’un brevet de bricoleur pour y arriver, le modulaire reste simple à créer, sauf pour ceux qui veulent se lancer dans du DIY complet. Un challenge pour têtes brûlées, dont Johann fait évidemment parti. « J’ai commencé à toucher au modulaire. Je me suis vite aperçu que c’était un danger pour ma vie sociale. Je n’avais pas forcément envie de braquer des vieilles ou enlever un fils d’émir pour financer la confection de ma machine, alors j’ai rapidement arrêté et j’ai tout revendu». Les yeux dans le vague, Thibault a une vision encore plus radicale du modulaire « Le modulaire, c’est pire que du crack, c’est une vraie merde. Quand tu mets le nez dedans, t’arrives rarement à t’en sortir. Ca n’a pas échappé aux grandes marques. Elles ont bien vu que plein de couillons se mettaient au modulaire et ont commencé à en faire. Même Roland s’y est mis».

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(C) Astrid Karoual

Comment s’en sortir ?

Même si Rod Stewart aurait mieux fait de mourir avant l’invention du synthé pour rester crédible, les junkies du clavier méritent notre clémence. Difficile pour eux de sortir du loop infernal sans consulter un psy. A défaut, se rendre sur Discogs et s’occuper l’esprit en mettant en ligne l’intégralité de sa collection de disques peut constituer un bon palliatif pour décrocher en douceur. Pour s’endormir, le nerd continuera peut-être à égrener ses marques favorites (Korg, Roland, Yamaha, Oberheim, Kurzweil,…) pour s’endormir. Et à rêver d’un Mellotron. Pas encore prêt pour entrer en période de sevrage, Thibault n’envisage rien de tout ça. « Si je me retrouvais dans une communauté hippie ou l’utilisation de l’électricité était interdite, je continuerai à utiliser mes synthés. Quitte à pédaler toute la journée pour les alimenter ». Courage, messieurs. Pensez qu’en ce moment même, Romain Turzi est peut-être en train d’en fabriquer un au fond d’une cave parisienne.

3 Comments

  1. je suis jesus qui suce

    13 novembre 2016 at 10 h 41 min

    Ikea, cOgs, $UCK$! & U tOO-

  2. Albert Potiron

    16 décembre 2016 at 15 h 06 min

    Mais encore?

  3. David Korn

    28 octobre 2017 at 13 h 44 min

    Les hors series vieux synthés, c’etait pas dans le Keyboard americain, c’etait dans le Keyboards français, je le sais pasque c’est moi qui les ai fait!

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