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LEMMY CROQUE (LA) MORT

La mort de Lemmy chroniquée deux mois trop tard à partir d’un livre sorti avant même que son héros ne soit déclaré officiellement mort. De l’humour noir ?

Avec plusieurs semaines de retard, Jean-Noel a finalement répondu à ma question. Son sentiment au moment où l’on apprenait la mort du leader de Motörhead, alors qu’il s’apprêtait à publier un recueil de nouvelles qui justement était consacré au mythique bassiste ? Ne surtout pas surfer sur la triste annonce. C’était le début de la fête des morts célèbres mais on ne le savait pas encore. On ne savait pas qu’après Lemmy il y aurait Pierre, Michel et puis David, encore Michel et, enfin, Edmonde. On en était encore à Motörhead et ces 24 histoires, non pas « sur » mais « pour » Lemmy. Un truc de fans évidemment, typique de ce que l’on aimait faire dans les années 90 entre copains à plumes affûtées. Un truc de vieux qui suinte le sexe, la drogue et le rock’n roll. Yeah ? Yeah !! Des » nouvelles » si vous voyez l’idée, entre 500 et 5000 mots de pur jus de crâne. Des machins écrits entre deux autres machins, entre les gosses et les vacances, aux toilettes peut-être, pourquoi pas ?

Hey Jean-No, t’imagine Lemmy dans un vaisseau spatial en train de saturer de guitare la planète pour la sauver d’une invasion extraterrestre ? T’imagines le délire en pleine promo Star Wars !? (Overkill de Pierre Mikaïloff et Ace of Spade de Patrick Foulhoux)

Pour autant, est-ce que le recueil éclaire un peu l’histoire du personnage ? Est-ce que Lemy a vraiment pratiqué le surf dans sa jeunesse ? Peut-être pas notez mais l’idée est quand même joliment poétique. Lemmy en slip de bain, possédé par le surf, dealer sur le mode Point BreakLemmy, le livre, c’est donc une suite de nouvelles de docu-fiction sans trop d’analyses musicologiques. Juste une ambiance et cette idée du chiffre 24, série chronologique aux titres de chansons plus ou moins connues qui croquent l’imaginaire du personnage par le petit bout du texte. Quelques mots d’amour dans le genre anti-wikipédia ; Lagarde et Michard au pays du speed.

Vingt quatre fois racontés donc, Lemmy apparaît chaque fois dans une aspérité de petit voyou qui aurait loupé le train du XXIème siècle, celui du bel algorithme de la célébrité et de l’espérance de vie qui vous pose en icône, en tête de gondole plutôt qu’en « tête de moteur ». Lemmy, ce qu’il en reste, c’est un gars qui ferait vraiment son âge (mais qui ne ferait pas de pub pour Vuitton), un simple condamné de droit commun sans excuse politique ou psychosociale qui pourrait relativiser sa bêtise. Une brave racaille blanche d’après-guerre, totalement hors du coup sinon pour se défoncer. Rôle-modèle malheureusement impénétrable ou figure de pur salaud dépeint par Karine Medrano, l’une des deux seules nanas à signer ici, welcome to Angoulême ! Medrano dont on sent presque la petite transpiration derrière l’écriture qui l’entr’aperçoit dans le Londres de 1977/1978 où il apparaît comme un fieffé connard pas du tout sexy qui veut juste taper un peu de fric. Lemmy Lem’, autrement dit Lend Me a fiver c’est-à-dire « Prête-moi un biffeton ». Lemmy qui ouvre la porte en ricanant dans sa petite défonce, dans un club où l’on croise un Sid Vicious qui a même l’air intelligent et que pourtant le « héros » ne remarque pas. D’un côté William Shakespeare de l’autre Malcolm McLaren. Au milieu : l’Angleterre.

Lemmy ? Un « détail » de l’histoire de la Seconde guerre mondiale

lemmymaxiC’est donc juste ça Lemmy jementapedetagueule, le souvenir lointain d’un mec qui s’est bien foutu de toi. Mais c’est quand même « quelqu’un » dont la simple présence physique peut modifier le réel, un gros signifiant pour qui on demande aujourd’hui non pas une quelconque breloque de Chevalier des Arts mais un Nom. Un nom propre (Lemmy) qui deviendrait commun (Leminium) pour baptiser l’un des quatre métaux lourds récemment découverts. Une pétition signée par 40 000 personnes a d’ailleurs été adressée en ce sens à l’Union internationale de chimie pure et appliquée. Duff McKagan, l’ancien bassiste de GunsN’Roses a signé. Et toi pendant ce temps, tu fais quoi ?

Lemmy, au fond, est un principe (d’où son côté à la fois réac et révolutionnaire), un précipité qui permet de réaliser d’improbables connexions spatio-temporelles, ici dans ce club où Medrano essaye désespérément de trouver « de l’amour et du sexe » ; plus loin dans cet espace-temps en forme de couloir qui relie le heavy metal et le punk, le hippy et le beggar, le geste de retrait communautaire. Je vais pas faire moi-même dans mon coin un truc mieux que ton truc tu comprends, je vais juste t’enculer et encore, pas sûr, peut-être juste rien, je vais juste rien faire (anonyme). Donc vraiment comme on peut le constater avec ce genre de slogan que je viens d’inventer pour les besoins du récit mais qui est très dans le ton je crois, on est vraiment loin du blabla des « gens de mémoire », de cette liesse média qui fait dire que la mort de certaines personnes pourrait induire qu’un siècle serait vraiment arrivé à sa fin, du genre « le XXème siècle est vraiment mort ». Avec Lemmy, on a de la chance pour le coup, parce que ce n’est vraiment pas ça du tout. On a envie de dire que Lemmy est presque un « détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale » (il est né en 1945). Du reste, si David Bowie enterre le siècle passé (notez la cruauté à l’égard d’un mec qui s’est toujours vendu comme un trend-setter) alors est-ce qu’il n’y a pas un vrai risque que l’on se suicide tous lorsque Brian Eno et Mick Jagger passeront l’arme à gauche? (Comme dans la bonne daube Phénomènes de Night Shyamalan).

 « Comme une vieille paire de couilles qui aurait trop traîné dans l’eau froide » (Thomas Fleitour, On Parole).

Lemmy est ailleurs, avec John Bonham ou John Lydon à limer la chaîne de l’histoire avec les éperons de ses bottes de sept lieux qui le ramènent des bordures de la Mer Celtique. Sacré Lemmy, quelque part tu ressembles davantage à Pierre Boulez parce que tu es méchant et parce que tu es bruyant, même si effectivement tu es un génial chef d’orchestre. C’est vrai qu’il faut regarder attentivement les photos pour réaliser que ce gars là est à fois magnifique et dangereusement défait ; pour capter sa morgue de roadie, de délinquant sexuel et d’impayable queutard contre qui les filles peuvent se défouler à plaisir, se taper un homme comme l’on se taperait le monde entier. Femen avant l’heure comme cette lolita moulée dans un tee-shirt des Pixies qui veut défier le gars devant sa piscine, FranckSinatrou ou John Des fentes qu’importe la dénomination, c’est lui qui finira par l’enterrer vivante après lui avoir fait tondre son gazon (admirez la métaphore sexuelle). Et tout ça sans l’ombre d’une pensée parce que voilà, l’histoire punk est déjà là, dans cette façon de « bien jouer » des trucs sans grand intérêt. Cette absence d’ambition fait paradoxolement toute la présence du bonhomme et de sa torpeur de défoncé, son érotisme las et violent qui tantôt dégouline tantôt se fige dans un accès de violence. Lemmy on imagine bien qu’il ne va pas rencontrer Mathieu Pigasse et les cadors du CAC 40 qui aiment raconter qu’ils adorent le rock, Lemmy ce n’est pas une storytelling et ce n’est pas non plus un truc de pédés dans le genre David et Iggy, China Girl etc … c’est juste quelqu’un qui pue la clope et la transpiration de vieux singe. Quelqu’un qui au fond était déjà mort, retraité dans les ténèbres de cette mécanique de moteur qui pense « en tant que moteur » Vroum vroum, faut-il le préciser, ça n’a pas la grâce d’une pierre qui roule non ? Mais du coup voilà, rest in peace my brother. 24 nouvelles, 24 heures et puis plus rien sinon un enterrement retransmis sur Youtube pendant plus de deux heures ; sans doute ce qui restera ton premier et dernier chef d’oeuvre expérimental.

24 histoire pour Lemmy, sous la direction de Jean-Noël Levavasseur // éditions du Camion Blanc

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