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LE PRIX DES INDÉS
Médaille d’or du foutage de gueule

Entre un post incendiaire sur La Femme et un article sur Donald Trump, vous avez peut-être entendu parler du « Prix des indés », petit frère rebelle des Victoires de la musique qui se veut le représentant des artistes et des labels « indépendants ». Dit comme ça, ça sonne plutôt bien, presque punk même. Sauf qu’en y regardant de plus près, Jul qui reçoit le prix du « titre le plus streamé », Christine and the Queens le prix du « meilleur album à l’export » et ce bon vieux Jack Lang qui reçoit un prix d’honneur, on se dit gentiment que tout ça a l’air aussi rebelle qu’une vieille rombière à la Manif pour Tous.

Dans l’industrie musicale, lorsque l’on parle de maison de disque, on a coutume de différencier les majors (aujourd’hui au nombre de trois : Sony, Universal et Warner) de tous les autres que l’on appelle les « indépendantes » (ou« majorettes » lorsqu’elles sont moyennement grosses). Et pour cause, ces trois entités réunies représentent à elles seules plus de 70 % du chiffre d’affaires sur le marché musical mondial. Dans l’imaginaire collectif, les majors, c’est un peu l’Empire dans Star Wars, ceux qui ont le pouvoir, la puissance, le contrôle. Ceux qui signent les artistes « commerciaux », et qui ne sont là que pour faire du fric. Les labels indépendants, eux, sont là pour l’amour de la musique, pour défendre les artistes « authentiques » et luttent vaillamment pour organiser la résistance, et tenter de faire péter l’Etoile noire pour rebâtir un monde plus juste et plus libre. Sauf qu’on est dans la vraie vie et non pas dans un fantasme manichéen de Georges Lucas (on imaginait déjà Pascal Nègre en Palpatine et Manoukian en Chewbacca) et que certains gros labels indépendants se comportent de plus en plus comme des majors. Le « Prix des indés » étant la partie émergée de l’iceberg, tellement grossière qu’on a vraiment eu envie de plonger la tête dans l’eau pour voir ce qu’il y avait dessous, et comme on s’y attendait, l’eau était sacrément marron.

SPPF / SCPP

« La SPPF organise le premier prix des producteurs indépendants, le Prix des Indés, le 11 octobre 2016 à la Cigale ». SPPF ? Société civile des producteurs de phonogrammes en France. A ne pas confondre avec la SCPP : Société civile des producteurs phonographiques. Le nom est quasiment le même et leur rôle assez identique : gérer, collecter et répartir les droits des producteurs (un peu comme la SACEM ou la SACD pour les droits d’auteur des artistes). Pour comprendre la différence entre les deux sociétés, il suffit de regarder leur conseil d’administration. A la SCPP, on retrouve à la tête du conseil les dirigeants de Sony, Universal et Warner, les trois majors. Au conseil d’administration de la SPPF, on retrouve les dirigeants de At(h)ome, Because, Believe, Naïve, PIAS, Tôt ou Tard, Wagram et quelques autres, soit les plus gros labels indépendants français. Ce sont donc ces labels, par l’intermédiaire de la SPPF qu’ils contrôlent, qui organisent le Prix des Indés. C’est le moment d’ouvrir une parenthèse.

Booster les ventes en trois étapes

Comment faire pour augmenter les ventes d’un produit quelconque ? D’abord on crée une société ou une association qui regroupe les différents acteurs d’un marché. Par exemple la FICT (fédération des entreprises de charcuterie) ou bien la Fédération de la Maille et de la Lingerie (si vous êtes acteur de la filière soutien-gorge). On peut même aller plus loin en créant des fédérations de fédération comme le GFI (Groupe des Fédérations Industrielles) qui fédère 18 fédérations (avec dedans l’Union Française des Entreprises Pétrolières ou bien la Fédération des Entreprises de Beauté). Fascinant non ? C’est l’une de ces structures qui fera office de société écran lorsqu’on fera du lobby auprès des pouvoirs publics, ou qu’on organisera un concours bidon. On donnera ainsi l’impression à tout le monde qu’on agit pour le bien commun, ou en tout cas qu’on est là pour défendre une cause importante et non pas pour les bénéfices d’une entreprise en particulier.

La deuxième étape, c’est de créer un prix, un concours que l’on contrôle de A à Z, ou presque, et qui va récompenser plusieurs produits phares. La fédération va elle même choisir les trois-quatre poulains « nommés » dans chaque catégorie, qui feront évidemment partie d’une des entreprises composant la fédération. On choisit un jury pour le fun, avec des personnalités médiatiques et une certaine respectabilité dans le milieu si possible. Leur choix sera finalement peu important, dans tous les cas, ce sera le poulain de l’écurie A dans telle catégorie, l’écurie B sera récompensée dans une autre catégorie ou au pire l’année prochaine et tout le monde sera content.

La troisième étape se fait toute seule, les journalistes vont relayer l’info sur le concours, les lauréats, les vainqueurs et se féliciter que la filière se porte bien. Les chargés de com’ pourront se targuer du prix machin pour leur produit et rajouter des étiquettes funky avec une médaille d’or ou un fer à cheval. Et enfin le quidam dans le rayon du supermarché au moment de choisir ce qu’il met dans son caddie pourra acheter en toute sérénité un produit « labellisé » et récompensé par des experts. Refermons ici la parenthèse pour en ouvrir une autre (depuis que j’ai vu Inception, je me refuse catégoriquement à ouvrir une parenthèse dans une autre).

Parenthèse sur le pinard

On a tous acheté un jour une bouteille de jaja qui avait gagné la médaille d’or d’une région dans laquelle on n’avait jamais foutu les pieds. Et on s’est tous dit la même chose, s’il a eu la médaille, il ne doit pas être trop mauvais. Sauf que les médailles dans les concours vinicoles ne fonctionnent pas vraiment comme aux JO. Pour être légal, un concours agricole ne doit pas décerner un nombre de médaille supérieur au tiers des participants. Sur 3000 vins présentés, on peut donc quand même en médailler 1000, pratique. Et pour la centaine de concours de piquettes qu’il y a en France, le taux de médaille est toujours compris entre 25 et 33 %, sans jamais ou très rarement descendre en dessous. Mais peu importe les méthodes quand on peut accoler un sticker brillant sur sa bouteille qui garantit de booster les ventes. Et pourquoi s’en priver ? Ca, les dirigeants de nos labels indépendants l’ont bien compris apparemment. Mais d’ailleurs, qui dirige la fameuse SPPF, qui organise aujourd’hui ce superbe Prix des Indés ?

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Because the night

Le président de la SPPF s’appelle Emmanuel de Buretel, le big boss de Because Group. Because Group, c’est d’abord le label Because Music, qu’on considère comme un des plus gros labels indépendants français et qui regroupe dans son catalogue au hasard Manu Chao, Keziah Jones, Catherine Ringer, Selah Sue, Moby, Metronomy. Because Group, c’est également trois éditeurs de musique : Because Editions, dans lequel on retrouve Daft Punk, Sexion d’Assaut, Stromae ou encore The Foals, mais également le catalogue du label électro Ed Banger (Justice, Mr Oizo, Cassius), c’est important pour la suite, Choï Music, qui selon sa page internet a participé aux succès de Thomas Dutronc et de David Guetta, a co-produit avec Universal Mercury l’album de Claire Keim, et manage la gagnante de la Nouvelle Star 2008, et enfin Jeune Musique, la société d’édition fondée en 1967 par Claude François, et que Because a fièrement rachetée en association avec Xavier Niel (le patron de Illiad/Free) pour posséder les droits de My Way, l’un des copyrights les plus juteux du marché, et aussi Alexandrie / Alexandra qui devait être dans le pack. Because Group, c’est également l’actionnaire majoritaire de Corida, producteur et organisateur de spectacle (allez, au hasard, les tournées de Charlie Winston, Emilie Simon, Christine & the Queens, Gaëtan Roussel mais aussi Radiohead, Ben Harper, Eric Clapton, Mark Knopfler), le gérant de la Cigale et de la Boule Noire, et pour finir, le co-créateur (avec Sony et We Love Art) du festival We Love Green.

C’est donc ça, le portrait de la musique indé en 2016. Si vous imaginiez autre chose, c’est que vous n’êtes qu’une bande de punks anarchistes, retournez boire des bières tièdes dans vos squats en écoutant Noir Boy George et laissez bosser les vrais acteurs de la filière indépendante. Ah oui j’oubliais, si on regarde bien, c’est en fait le holding basé à Londres OEE Limited qui possède Because, (dont Emanuel Buretel est le CEO), lui même propriété de Ocean Music Entreprises Ltd basé aux Iles Caïman. Fascinant. En même temps, que pouvait-on attendre d’un ancien directeur de Virgin et de EMI ? Il n’allait pas ouvrir un bar associatif avec des concerts à prix libres.

Prix des Indés

Organisé par la SPPF donc, elle même dirigée par Because, Naïve, Tôt ou Tard, Believe, PIAS, et quelques autres, la soirée se déroulait à la Cigale (gérée par Because), animée par Leïla Kaddour (chroniqueuse de Nagui sur France Inter et nouvellement joker de Laurent Delahousse sur le JT de France 2) et avec un jury présidé par Didier Varrod, directeur artistique et de la musique sur France Inter. Tout le monde a salué le Prix du meilleur album décerné à Jeanne Added (Naïve), le prix de l’album révélation décerné à Radio Elvis (PIAS), le prix du meilleur vidéoclip à Odezenne (Tôt ou Tard), le prix du meilleur album à l’export à Christine & the Queens (Because), le meilleur petit label à Ed Banger (edité par Because). Même dans l’industrie de la charcuterie, on prend plus de pincettes avant de se décerner des prix à soi-même. On m’a dit un jour en plaisantant que les dirigeants des labels en France étaient probablement dans les derniers de leur promo à HEC, sinon ils auraient probablement choisi une filière plus rentable. Je croyais à une blague mais maintenant, je ne me pose plus la question.

Ne soyons pas mauvaise langue, il y a quand même le prix de l’album audacieux qui a été décerné à Bachar Mar Khalifé (InFiné) et qui n’a a priori aucun lien avec la Cosa Nostra, et aussi (et surtout) Jul pour le titre le plus streamé, et là vraiment ça mérite toute votre attention.

Déjà la catégorie « Titre le plus streamé », pour un concours qui veut « fédérer autour de valeurs communes propres à l’ensemble de la filière musicale indépendante », il y a comme un truc qui cloche. Pourquoi pas à ce compte-là, directement faire un prix de « l’album le plus vendu » ou alors du « clip qui est le plus de fois passé sur NRJ 12 » ou encore du « groupe qui a le plus de likes sur Facebook » ? C’est à peu près du même tonneau… Mais revenons à notre lauréat : Jul et son titre Amnesia, s’il ne devait y avoir qu’un seul morceau indé à emmener dans ton iPhone sur une île déserte, ce serait sans aucun doute ça :

La fête aurait pu s’arrêter là, mais ça aurait été comme une affaire judiciaire sans Nicolas Sarkozy, on aurait trouvé ça louche. Le Prix d’honneur a été donné à Jack Lang, sans doute pour de bonnes raisons. Il y a encore un français sur cinq qui pense qu’il est ministre de la Culture, ne l’oublions pas. Et puis quand même c’est grâce à lui qu’on a la fête de la Musique alors RESPECT. Ce jour béni ou n’importe quelle personne pour qui la musique compte vraiment a envie de se trancher l’oreille façon Van Gogh. Ce jour fabuleux qui rend les 364 autres jours de l’année implicitement silencieux. Merci Jack.

Un, des, pendants

Tant mieux si des labels indépendants existent, et si certains de leurs artistes se vendent bien. Tant mieux si le monde musical n’est pas contrôlé que par trois énormes entreprises. Bien entendu. Mais à force de reluquer les majors avec des yeux jaloux, les gros labels indépendants français sont en train de recréer un système tout aussi néfaste mais avec en plus le cynisme d’endosser le costume du preux chevalier qui se bat pour la liberté artistique. C’est risible mais aussi dangereux, car cela décrédibilise tous les petits labels et artistes qui sont dans une logique d’artisanat et non industrielle. On aimerait que ces représentants visibles des « indépendants » aient d’autres objectifs que d’espérer obtenir la quatrième place après les majors. Mais c’est peut-être trop demander. La première phrase qui apparaît sur le site de Believe, nouveau patron du label Naïve racheté en août dernier  : « We are the largest fully independent digital distributor », on est le PLUS GROS distributeur digital indépendant. Bravo les gars, on est content pour vous.

http://leprixdesindes.com/

12 Comments

  1. triponsentripotegwado

    18 octobre 2016 at 15 h 30 min

    Merci !

  2. mk is Watoomk

    18 octobre 2016 at 17 h 01 min

    Ahah, c’est vrai et c’est drôle (enfin, drôle & pathétique)

  3. Yann

    18 octobre 2016 at 17 h 17 min

    Bravo

  4. ergerg

    18 octobre 2016 at 20 h 40 min

    Bravo

  5. Nono

    18 octobre 2016 at 21 h 48 min

    Bel article sur un bien triste événement. Mais alors c’est qui les « petits labels et artistes qui sont dans une logique d’artisanat » en France ? Est-ce qu’être dans les petits papiers de la SPPF rend un label complice ou du moins financeur de cette mascarade ?

    • Olivier

      19 octobre 2016 at 10 h 20 min

      pour des musiques électroniques, check Exploration music, forecast label, dko, Rose et Rosé…ils sont dans cette logique 😉

  6. Rebecca Lujah

    19 octobre 2016 at 0 h 55 min

    Non pas du tout, c’est comme un artiste à la Sacem, c’est juste un système de redistribution de droit, on s’en cogne un peu en fait. C’est comme un pinard qui participe à un concours, c’est pas grave :) Et Radio Elvis c’est plutôt cool… Et pour les petits labels, il y en a tellement, je me garderai bien de donner des noms ici ! Quand on fait des chroniques (pour Gonzai ou autre), c’est à dire qu’on passe des heures à essayer trouver les mots pour parler d’un disque, on essaie humblement de faire ça, de donner un coup de pouce, un peu de lumière à un truc qui nous a ému…. Une pensée aussi pour les artistes qui n’ont pas de label même tout petit, qui ne rentrent pas dans les bonnes cases et qui font parfois des trucs géniaux. Ne soyons jamais blasés!! Un groupe génial enregistre un putain de disque quelque part, c’est sur, la question est juste d’être suffisamment curieux pour le découvrir!

    • Cary T. Brown

      19 octobre 2016 at 9 h 18 min

      Bonjour,
      Article lu. A vrai dire, pour ceux qui garde un oeil sur la « Musique Actuelle »,il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
      Rebecca, est ce que je peux t’envoyer du son. J’ai un album qui va sortir au mois de février et je tombe justement dans le case « artistes qui n’ont pas de label même tout petit, qui ne rentrent pas dans les bonnes cases et qui font parfois des trucs géniaux. » Donc un « un humble coup de pouce » serait très apprécié.
      Cary T. Brown – ill River

    • Stephane

      19 octobre 2016 at 21 h 07 min

      Merci et merci :)

  7. Cecile

    30 octobre 2016 at 12 h 08 min

    Super article, mais alors selon toi comment devrais fonctionner un label indépendant qui porterait bien son nom?

  8. Rebecca Lujah

    30 octobre 2016 at 14 h 02 min

    Merci. Vaste question, je n’aurai pas la prétention d’y répondre en deux mots, mais voici quelques éléments de réflexion….Ce qui est compliqué avec les mots indépendants, alternatifs etc… c’est que ce sont avant tout des notions presque utopiques, des valeurs qui traduisent une envie de faire autrement et de ne pas se contenter de ce qui existe. Et comme dans toute utopie, dès qu’on essaie de la concrétiser, on se retrouve face à des contradictions. A partir du moment ou on veut défendre une musique, on va vouloir qu’elle soit diffusée, entendue, et soyons fous qu’elle génère un peu d’argent, au moins pour rembourser les frais, payer les différents protagonistes etc… Les petits labels se retrouvent donc à faire de la pub, à parfois demander des subventions, à se réjouir que tel artiste se soit super bien vendu… c’est bien normal, mais ça fait parfois oublier les valeurs du départ et c’est parfois bon de se reposer la question pourquoi fait on tout ça? Pas pour devenir le plus gros et écraser les autres. Pas pour engranger un maximum de pognon. Mais juste parce qu’on s’est dit un jour que telle ou telle musique méritait d’être entendue et reconnue. Et donc se méfier du moment ou l’on se sert de l’étiquette « indépendant » comme argument commercial, il y a un truc qui cloche. Un label indépendant qui porte bien son nom est avant tout celui qui va nous donner de la super musique à entendre, et qui, à sa manière, trouve une façon atypique de produire et diffuser sa musique. La notion d’artisanat m’intéresse beaucoup dans ce débat. Ne pas s’obliger à embrasser les codes de l’industrie musicale et s’autoriser à faire des projets à petite échelle. Un menuisier n’est pas obligé de vouloir remplacer IKEA. Mais ça fera peut être l’objet d’un prochain article tout ça…. :)

    • Yann

      30 octobre 2016 at 16 h 30 min

      A la base indé voulait dire en dehors des majors.C’est devenu une etiquette de style musical parce que le non indé est formaté. Etre indé,ca serait faire autrement que le système franc mac,qui diffuse de la musique dans son réseau omniprésent,sans forcement apprecier cette musique,parce que dans une optique de controle des masses.
      Un label indé,sans reseau fm,qui fait de la merde commerciale indée reste indé,s’il aime la musique qu’il diffuse,s’il n’a aucune volonté cachée.
      Point.

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