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LARRY DEBAY
Exodisc, un disquaire MonstrE

Larry Debay, ça ne vous dit rien ? A moi non plus. Jusqu’à ce que je trouve cette photo en noir et blanc : le Larry en question montrant du doigt ce qui doit être l’avenir avec T-shirt Bazooka, boots et futal de circonstance. Ou plutôt d’époque, 1977, au hasard.

Nous sommes maintenant en 2008 et notre Larry est toujours là. Il tient un magasin de disques dans le 18° arrondissement de Paris. Oui, Larry est disquaire, malgré tout, et tient l’Exodisc. Une boutique où vous pourrez aussi bien entendre un live de Nico gueuler à travers le vitrine qu’une réédition russe low cost et high quality de Cluster. J’en passe et des meilleurs.

Mais ce n’est pas tout. Larry Debay est aussi la mémoire vive de la musique de la seconde moitié du vingtième siècle. Il a vu beaucoup de choses, côtoyé beaucoup de monde.

Aujourd’hui il se fait oublier dans son antre. Ce qui est peut-être sa plus grande fierté. Gonzaï l’a retrouvé sous une pile de vinyles non identifiés.

Bonjour Larry. Quand vous êtes parti en Angleterre, c’est parce que vous sentiez le vent tourner ?

Quand j’étais gamin je faisais partie de ces privilégiés qui passaient deux ou trois mois d’été à Londres. A partir de 1966 j’allais tous les étés en Angleterre : Brighton, Bournemouth, les villes de la côte. C’était déjà les concerts, les après-midi en boîte à écouter de la soul et du reggae. Et le soir on allait voir les Troggs, les Kinks…
En France j’étais déjà un peu actif au sein d’un groupe. A un moment je me suis donc posé la question : qu’est ce que tu veux faire Larry ? Continuer à faire un groupe en France avec tous les problèmes que ça comporte? L’incompréhension…

Pourtant 68 approche…

Oui. J’étais au lycée Jacques Decour qui était très actif au niveau politique et musical. Là-bas il y avait Klaus Blasquiz qui est devenu le chanteur de Magma. Il y avait déjà un noyau dur qui discutait de musique toute la nuit. On est allé au festival d’Amougis, organisé par Actuel en 1969 et qui n’avait pas pu avoir lieu en France. Il y avait Zappa, Beefheart… La musique c’était toute notre vie, notre passion. On ne faisait qu’acheter des disques et des fringues.

Et vous avez traversé les époques, puisque vous étiez proche de Zermati, vous avez fréquenté l’Open Market…

En fait je n’étais ni hippie ni punk. Par contre dès qu’un mouvement me paraissait intéressant, j’y adhérais. Que ce soit pour des raisons politiques, sociales ou musicales. C’était une évidence. On était un petit nombre, on se reconnaissait, on se retrouvait dans les mêmes concerts. Petit à petit on a travaillé sur des projets en commun. On adorait le blues et la soul autant que les choses plus psyché. Et aujourd’hui avec Dominique -mon épouse-, les gens nous demandent encore ce qu’on aime parce qu’au magasin les choses ne sont pas claires. On aime tout. Quand le hip hop est arrivé c’était aussi important pour nous que le punk. Même chose pour la musique électro. Ca nous a intéressé. C’était là que ça battait le plus fort. On découvre des choses tous les jours. En ce moment par exemple, j’écoute l’album de Clinic deux fois par jour.

Comment expliquez-vous que ces mouvements soient toujours restés underground en France?

La France est un pays littéraire. La vieille Europe a été au cœur de la créativité au moment de la musique classique, éventuellement. Mais ce que nous on aime est lié à un triangle magique. Presque un carré en fait: l’Afrique, l’Amérique du Sud, les Etats-Unis et l’Angleterre. Ponctuellement, des pays comme l’Allemagne des 70s’ ont intégré ce carré. De manière épisodique la France a eu quelques lumières. Mais pour moi elle ne fait pas partie du carré. Des gens comme Ferré ou Gainsbourg sont des choses importantes mais se rattachant aussi a une culture littéraire. Ce qui nous a fait sauter en l’air, passer des nuits blanches ou nous traîner dans la boue sont des gens comme Beefheart, Led Zep, Can, Archie Shepp. Un des rares Français pour lequel j’aurais passé deux nuits blanches pour avoir un billet c’est Léo Ferré.

Qu’est ce qui a changé depuis pour les groupes qui veulent sortir un disque ?

Il y a trente ans c’était plus compliqué de sortir un disque parce que les structures autour de la création musicale étaient plus lourdes. On avait du matos et on pouvait répéter dans sa cave, c’est sûr. Mais on n’avait pas la possibilité de s’enregistrer comme aujourd’hui où on peut faire un album seul dans sa chambre.

Donc c’est plus facile aujourd’hui…

Je pense que c’est plus facile mais ce n’est pas forcement la meilleure des choses. Les difficultés ont fait qu’à chaque étape, les groupes réfléchissaient pour savoir si vraiment ils voulaient faire ça. Tout le monde n’est pas musicien et les gens n’ont parfois pas l’humilité de se dire : «On n’est pas bons, on fait autre chose». Je le dis parce que ça m’est arrivé. J’ai participé à une ou deux aventures. Je me suis demandé : «Est ce que tu veux être un mauvais chez les bons ou un moyen chez les mauvais?»
Je me suis dis que je pouvais apporter ma petite pierre à l’édifice en faisant autre chose que de la musique.

Vous parliez de la difficulté d’enregistrer à l’époque…quand vous écoutiez Beefheart, vous sentiez que ça deviendrait culte ?

On ne se posait pas la question. Mais on savait que c’était des choses importantes et spéciales. Même si ce n’était pas toujours des propositions commerciales intéressantes.

Et aujourd’hui, vous arrive-t-il de vous dire : « Tiens ce truc va compter dans les années futures » ?

Oui ! On se faisait la remarque il n’y a même pas une heure. Il ya certaines choses qui vont se bonifier. On parlait notamment des Beastie Boys. On prendra une claque dans dix ans en les réécoutant. De même pour le Super Discount d’Etienne de Crécy. Même si ça fait un peu cocorico de dire ça. Tu sais que dans cinq ans tu vas le ressortir et que ça fonctionnera.

Un bon disque est donc un disque intemporel ?

Absolument. Des choses les plus simples aux plus complexes.

J’ai d’ailleurs lu que vous vous étiez occupé des Flamin’ Groovies…

Alors, rendons à César ce qui est à César. En France c’est Marc Zermati qui s’en est occupé avec son label Skydog. Moi j’étais à Londres. J’avais une petite société de distribution et donc je distribuais Skydog en Angleterre et aux Etats-Unis. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans l’aventure.

Vous étiez conscient que çcela serait alors un détonateur pour les groupes punks ?

En France on n’était pas nombreux à aimer ces choses C’était plus difficile à atteindre. On faisait donc partie d’une confrérie un peu étrange. Aimer la musique ça voulait dire passer des heures à écouter son transistor la nuit pour entendre radio Caroline. Ca a forgé un groupe de gens qui étaient très pointus et extrêmes. Le jour où j’ai vu les Groovies en première partie des Stooges à Londres je savais que j’étais à un concert fondateur.

Pourquoi les gens des maisons de disques qui sont plus ou moins de votre génération ignorent cet univers ?

Les gens de ma génération ne sont plus dans les maisons de disques. Ils sont évacués. Travailler dans une maison de disque ne m’a jamais fait fantasmer. Je savais que ça voulait dire passer son temps à de la politique interne. On a quand même rencontré des gens extraordinaires et qui travaillaient pour les majors. Moi je suis admiratif des gamins français qui, en ce moment, se retroussent les manches et font des trucs contre vents et marrées. Je n’ai pas eu ce courage. Je me suis taillé en Angleterre où les gens me comprenaient tout de suite. La première personne que je rencontre à Portobello connaît Magma ! On a monté une des premières structures de distribution indépendantes en Angleterre. C’était facile.

Aujourd’hui c’est quoi votre travail ?

On est de simples fusibles. On essaye de transmettre des choses. Tout en en découvrant nous-mêmes. Voila: on découvre des choses et on les transmet. C’est très égoïste au départ. On veut aussi que le magasin soit aussi une plateforme de rencontre, ce qui a toujours été important pour un magasin de disques. Les choses les plus obscures dans la musique contemporaine anglo-saxonne ont pris naissance dans un magasin et elles y reviennent. D’ailleurs ça ma fait rire parce que Mick Jones racontait l’histoire il y a trois ans dans Rock & Folk : « On allait chez Larry qui avait le dernier Modern Lovers. J’ai écouté Roadrunner et j’ai dit c’est ça qu’on va faire. » Même si aujourd’hui on est au cœur d’un bouleversement technologique je pense qu’on restera car nous représentons une composition humaine.

Vous déplorez la chute de l’industrie du disque ou vous vous dites qu’après tout, c’est une bonne chose pour les disquaires ?

Je suis partagé. Je déplore tout en me disant que c’est tant pis pour eux. Même en travaillant dans des structures indépendantes j’ai quand même rencontré des gens fantastiques dans les majors. Des gens avec une culture superbe. Le problème c’est qu’eux-mêmes se retrouvent broyés par un système qui atteint des limites de stupidité. Mais il ne faut pas oublier que des mecs comme EMI ont monté des labels comme Harvest qui eux même ont créé des sous labels avec des D.A. très intéressants. Quand j’ai travaillé avec des majors en Angleterre, c’était d’un pragmatisme extraordinaire. Tout ce qui comptait c’était de savoir que les 45 tours des Jams ou d’Eddie and the Hot Rods étaient dans les bons magasins.

“Au risque d’être présomptueux : j’ai monté le premier raison de distribution indépendante en Angleterre. Les majors anglaises sont venues nous voir pour qu’on distribue les 45 tours des Slits ou des Groovies”.

Elles nous disaient que les 3000 qu’on allait distribuer dans les bons magasins comptaient plus que les 10 000 vendus en grande distribution.

Pourquoi les maisons de disques ne font plus ce boulot là ?

Je pense qu’ils ne sont plus maîtres de leur destin. Ils ont une pression énorme. Ce n’est pas la faute des D.A. : ce sont les gens qui ont les actions. Même si il y a encore des personnes extrêmement lucides, c’est comme ça. Il y a des groupes perdus artistiquement à cause de la pression des actionnaires. Des groupes déjà pas très intéressants sont devenus carrément nuls parce qu’on leur a dit : « les mecs ce n’est pas pour dans un an mais maintenant. On veut avoir les ventes cette année ! » En même temps on a une créativité très bridée. Il y a des groupes qui devraient en être à leur troisième ou quatrième album et qui se disent vaguement qu’ils pourraient commencer à enregistrer le second. Les enjeux économiques sont devenus tels qu’il faut absolument accrocher le single qui va amener l’équilibre financier. On est très loin des enjeux artistiques de créativité.
Cependant l’éternel truc de dire qu’il n’y a rien qui sort est faux. Il faut relativiser les choses. Bien sûr le premier Velvet ne sort pas tous les jours mais il y a encore des albums importants.

Par exemple ? Vous parliez de Turzi…

Eux, je crois qu’ils n’ont pas encore sorti leur grand album. Mais n’oublions pas que les albums importants artistiquement des Stones ou des Beatles ne sont pas les cinq premiers. C’est plutôt Revolver ou le double Blanc. Il ne faut pas oublier que les premiers albums de ces gens sont des reprises. Turzi va faire son grand disque dans deux albums peut-être. Mais c’est sûr qu’ils construisent un truc aujourd’hui.

Comment vous voyez le disque dans vingt ans ? Vous croyez au retour du vinyle ?

On revient à ce format parce qu’il fait rêver une génération. Il continue à faire rêver la nôtre mais ce n’est pas important. On est né avec mais on n’est pas des inconditionnels du vinyle. C’est aussi important pour moi de recevoir le vinyle d’un petit groupe comme les Spectrometers qui ne sort que dans ce format, que d’avoir la compilation que Ace vient de sortir sur Ardent où j’entends des trucs que j’avais toujours rêvé d’entendre : des inédits, des trucs rares de Big Star. Tant qu’on sert la musique c’est tout bon. Quand on voit des mecs avec les yeux qui brillent devant un pressage U.S. de Hendrix c’est super. C’est ce qui compte. Peu importe, vinyle ou cd, tant qu’on peut encore découvrir des trucs. C’est ça l’essentiel. Il faut que les gens se passionnent. On aimerait qu’il y ait à nouveau une effervescence. Nous, le net ou pas le net, on s’en fout. Mais c’est vrai qu’il y a un truc que je trouve triste : avant, quand le dernier Suicide sortait, les gens étaient au courant mais on ne pouvait pas l’entendre. Pendant trois semaines on demandait le nouveau Neil Young. Il y avait une vraie excitation. Maintenant on fait un clic et on a quatre morceaux. Tout le monde a entendu l’album avant qu’il ne sorte et trop souvent dans de mauvaises conditions. Les gens disent qu’ils ont écouté mais en fait, il le font très mal. Ils zappent au bout de quarante secondes. Puis ils t’en parlent comme s’ils avaient posé le disque sur la platine. Avant on était plutôt les premiers maintenant on est les derniers.

“On n’écoute jamais rien sur le net. On va voir des documents sur Youtube si on veut voir les Kinks en 71 avec une section cuivre.”

On passe des nuits à regarder des trucs avec Dominique. On peut voir tous les passages télé de Magma, des trucs qu’on avait toujours rêvé de revoir. Par contre on ne découvre rien sur le net. On trouve que ce n’est pas juste par rapport aux groupes. Tu peux te faire une idée, mais ça ne doit être qu’un point de départ vers d’autres choses.
L’exodisc //
70 rue du Mont-Genis // 75018 PARIS

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