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La trahison érotique

Ce qui relie les “hirondelles” du KGB, les “Roméo” de la Stasi, Marcela Iacub ou Valérie Trierweiler ? L’excès de capital érotique déployé pour déposséder son partenaire de ses informations, de son argent ou de sa réputation. Bienvenue dans le sexe en guerre : Roméo contre Juliette.

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Préférant ne pas entacher nos plaisirs d’un surplus de méfiance, nous faisons volontiers confiance aux corps qui nous semblent tendres. Nombreux sont les hommes et femmes de pouvoir à s’être ainsi fait avoir par celles ou ceux qu’ils pensaient eux-mêmes baiser – se confiant à l’autre sans deviner que c’était, en réalité, à l’ennemi qu’ils se livraient.

L’espionne qui m’a tiré

Ainsi des “hirondelles” de Russie, ce réseau du KGB constitué de jolies femmes chargées de séduire diplomates et espions non-communistes. L’histoire retient surtout la femme qui coucha avec Robert Oppenheimer, le directeur scientifique et américain du Projet Manhattan, afin de lui dérober, via un complice, le plan de la bombe atomique. Depuis le lit, celle-ci changeait la face du monde : l’URSS disposait désormais de l’arme nucléaire. Autre petite bombe célèbre, “Lydia Khovanskaia”, une prétendue traductrice avec qui flirta le diplomate proche de De Gaulle Maurice Dejean, jusqu’à ce qu’il se fasse surprendre par son épouse et rapatrier à l’Élysée par le général Charles sur un smart “Alors Dejean, on couche maintenant ?”. Disposées à soutirer des informations sur le coin de l’oreiller, les espionnes pouvaient être de tous types : des actrices françaises, des danseuses de cabaret américaines, quelques femmes de lettres russes ou de simples “miss danoises”. En 1941, le FBI découvrait ainsi qu’un jeune lieutenant de la marine de Washington, un certain John F. Kennedy, fréquentait Inga Arvad, soupçonnée d’être une “hirondelle nazie”, une espionne allemande. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les services secrets français allèrent, quant à eux, jusqu’à utiliser directement des aristocrates racées, “grandes patriotes”, pour arriver à leurs fins. Puis il y avait des hommes. Mais cette fois en Allemagne, cette fois sous la houlette de la Stasi, et plus précisément de Markus Wolf, qui en fut à la tête à partir de 1958 et qui, s’inspirant du régime soviétique des hirondelles, rassembla sous son aile de beaux parleurs appelés les “Roméo”, qu’il chargea de séduire les secrétaires des personnalités du régime occidental pour leur arracher des secrets d’alcôve. L’une de ces victimes, Leonore Heinz, qui travaillait au bureau des Affaires étrangères à Bonn, acquit d’ailleurs une triste célébrité pour s’être suicidée après avoir appris que son mari ne l’avait pas épousée par amour, mais pour dérober le secret des cartes de l’Ouest. Si le nombre de femmes ainsi dupées par les gentlemen de la Stasi demeure vague, on dénombre toutefois quarante procès de secrétaires qui, suite à une relation avec un agent de la RDA sous couverture, furent jugées pour espionnage dans la RFA – quand elles s’étaient seulement fait avoir par des gigolos en civil maîtrisant la ruse du physique.

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L’arme du sexe

Dans son essai Erotic Capital, qui, mystérieusement, n’a toujours pas été traduit en français, la sociologue anglaise Catherine Hakim propose justement d’ajouter à la liste des capitaux symboliques exposés par Bourdieu dans La Distinction – Critique sociale du jugement un autre type de capital. S’appuyant sur les critères de la beauté, de l’attraction, des compétences sociales, de la vivacité, du comportement, de la sexualité et de la fertilité, c’est l’atout principal des traîtres qui nous intéresse ici : le capital érotique. Celui-ci, selon la sociologue, étant davantage le fait des femmes que des hommes, les seconds étant “plus portés sur le sexe” que les premières, les premières plus “portées sur les apparences” que les seconds. Un capital rémunérateur pour les utérus donc, qui peuvent l’envisager comme leur instrument de guerre propre – “l’arme du sexe”. La limite de ce “soft power” étant la totale dépendance au désir d’autrui qu’il implique. Pour séduire, la femme s’appuiera sur la perception qu’a autrui d’elle-même, et non sur sa propre perception, ce qui l’enjoindra à agir pour satisfaire le plaisir des autres avant le sien. Toute une vie orchestrée sur ce capital expose vite la femme au risque de l’aliénation.

La belle et le bête

Pas toujours, néanmoins. C’est du moins ce que défend Marcela Iacub, pour qui le sexe peut être mis en location, comme le sont le cerveau ou les bras, sans qu’il y ait pour autant de problème éthique. L’essentiel, pour ne pas sombrer dans l’esclavage, étant l’accord initial du/de la prostitué(e) – accord grâce auquel la fin justifiera tous les moyens. C’est donc décomplexée que la chercheuse franco-argentine s’est servie de ses formes pour assouvir un projet littéraire sur DSK. On connaît l’histoire : un livre, Belle et bête, est publié en 2013 aux éditions Stock, livre qui entend faire un portrait bestial de la domination masculine à travers le récit autofictionnel de l’histoire d’amour vécue par la chercheuse libertaire et l’ancien patron du FMI. On connaît aussi les dérives de l’histoire : la lettre “d’excuses” de Marcela à DSK, lue lors du procès que ce dernier lui intente (et qu’il remportera d’ailleurs, empochant au passage 50 000 euros de dommages et intérêts) pour “atteinte à la vie privée” – lettre dans laquelle Marcela déplore s’être “laissée entraîner d’une manière un peu légère dans un projet le concernant auquel elle n’aurait pas dû participer”. Tel est pris qui croyait prendre, en somme, et plutôt trois fois qu’une, Marcela victime (de DSK) devenant coupable (de trahison) redevenant victime (de sa maison d’édition) – comme si, une fois la première trahison exercée, une farandole de perfidie venait nécessairement lui succéder.

Non merci pour ce moment

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Ainsi de l’affaire de double, triple, quadruple trahison entre François Hollande et Valérie Trierweiler. Cette dernière publiant aux éditions les Arènes un essai autobiographique, Merci pour ce moment, relatant, en toute violation de vie privée, la relation de l’ex-journaliste de Paris Match avec le président de la République, celui-là même qui avait violé son cœur. Un livre de contre-offensive donc, dont la parution ne fut annoncée que deux jours avant la date et dont l’auteur avait jusque-là pour pseudonyme John Milton, un livre qui fut rédigé à la sueur du poignet sur un ordinateur coupé d’Internet, dans la confidence de quatre personnes s’échangeant une clé USB sous le manteau… Bref, un livre de haute trahison qui bénéficia de mesures de sécurité dignes (comme l’affirma Olivier Royant) des “plus grands romans d’espionnage” et qui, dès sa sortie, allait, lui aussi, engendrer une chevauchée de contre-­trahisons, notamment à partir de l’histoire des “sans-dents”.

La publicisation du privé

Or, dans toutes les affaires de traîtrise sexuelle, érotique ou amoureuse précédemment citées, la trahison ne tient pas au seul mensonge, tristement banal, d’un individu à l’autre, mais surtout à la confusion des sphères, au mélange des cercles privés et publics – à la publicisation du privé. Le manque de fair-play de la figure de l’espionne érotique consiste surtout en ce qu’elle manipule corps et désirs privés pour les utiliser à des fins publiques. C’est jouer de la faiblesse intime d’un l’individu pour faire tomber un homme d’État, et c’est de surcroît le faire en niant sa propre intimité (comme l’a montré la lettre de Marcela). Il est, en ce sens, rassurant que certains individus, comme Margarita Konenkova, dite “Nina” – cette espionne qui entretint une relation passionnée avec Einstein et abandonna ses recherches sur lui pour se consacrer à l’amour — ne soient pas allés au bout de leur mission parce qu’ils reconnaissaient, en cours de trahison, l’existence en eux d’une bulle d’intimité qu’ils ne pouvaient trahir sans se trahir eux-mêmes.

illustration : Maxime Roy
Photo : DR

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