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Iain Sinclair : un auteur à la dérive

Après la sortie de « London Overground » aux Editions Inculte, et suite à la publication d’un extrait dans le Gonzaï n°17, il restait encore à rencontrer Iain Sinclair, l’auteur que J. G. Ballard comme le meilleur écrivain anglais encore en vie. On a voulu marcher avec lui dans Paris mais fatalement, tout ne s’est pas passé comme prévu.

J’étais persuadé qu’il porterait des Columbia, ou ce genre de chaussures, celles qu’on ne sent pas au bout du pied, mais qui, malheureusement, se voient à des kilomètres. Première erreur. Iain Sinclair portait des chaussures de ville, des mocassins marron, quelque chose de tellement banal que je n’arrive déjà plus à me souvenir quoi. C’est de ma faute : un cliché m’avait fait penser qu’un auteur anglais connu pour parcourir des kilomètres à pied allait tomber dans le panneau du confort anglo-saxon. Mais Iain Sinclair a su s’éloigner des poncifs : il boit la bière en demi et déteste la littérature anglaise. Nous étions faits pour nous entendre.

Sinclair-Overground-Couv-1Quant à ma « grande idée » d’interview, elle est rapidement tombé à l’eau : comme Sinclair est connue pour ses livres sous forme de « ballades  » (à pied, autour du périph’ Londonien, le long de la ligne de métro Overground, ect…), je pensais faire le malin en lui proposant une interview ambulante, entre la porte de Clignancourt et le palais de justice. Cinq kilomètres de ligne droite vers le cœur de la ville, soit un peu moins d’une heure pour des marcheurs de notre espèce. Bien sûr, tous les « confrères » lui avaient déjà fait le coup. Il rentrait de chez nos amis liégeois qui l’avaient trimbalé de terrain vague en chantier Wallifonien. Lors de l’exposé du projet, il m’a regardé d’un air navré : « Or we can just drink a beer ? ». Voilà. Il a souri. Je lui ai proposé un bar de l’autre côté de la Gare de l’Est.

À peine avions-nous traversé la rue qu’il a sorti son appareil photo pour immortaliser un tag. « You know, je prépare un livre sur la disparition de Londres, le fait qu’elle devienne comme toutes les villes. Ce tag-là aurait pu aussi bien être à Berlin, qu’a Madrid, ou… Londres. » Il a prononcé cette phrase en cadrant une descente de parking. Celle-là aussi, on l’a vue partout, tant de fois qu’on n’y pense plus. Mon sang n’a fait qu’un tour : ce que l’on pressent à la lecture de London Orbitral, son pavé sur le périphérique londonien, ou son nouvel ouvrage, London Overground, s’avérait juste : Iain Sinclair est l’écrivain de l’aplanissement du monde, de la « mise aux normes » définitive des villes et des modes de vies des habitants. Il ne m’en fallait pas plus pour que je lui débite mon aversion de New York et de Londres, ces cités d’argent où, jamais on ne se sent vraiment étranger. Il m’a répondu d’un geste : son doit pointé vers une bouteille de coca vide, gisant sur le bitume. Puis nous avons traversé la gare et il a été pris d’un fou rire en voyant la tête de Bridget Jones flottant au-dessus des nôtres. J’essayais de lui raconter, la Gare de l’Est, les soldats français, les bergers allemands et les familles retrouvant les prisonniers de guerre. Rien à foutre. Tout ce qui l’intéressait, c’était que les producteurs aient choisi une Texane pour jouer une Londonienne. Il en pouvait plus. Il m’a raconté en détail comment elle avait appris l’accent anglais. Le Stalag pouvait bien attendre.

Ecrivain pour écrivain

Son traducteur, Maxime Berrée, a eu cette formule parfaite pour définir Sinclair : c’est un écrivain pour écrivain. En France, il est un peu connu des lecteurs de J.G Ballard, d’Alan Moore, ou des fans de KLF, le fameux groupe ayant brulé 1 million de livres sterling de royalties. Ses livres sont difficiles, à peine compréhensibles pour un non-Anglais tant les références à la culture et l’histoire britannique s’y agglutinent. À vrai dire, la seule personne que j’ai rencontrée ayant pris du plaisir a sa lecture reste Larry Debay, notre disquaire préféré, retrouvant sous la plume de Sinclair sa ville de cœur.

« Je n’ai jamais aimé les auteurs anglais. »

L’exil, c’est leur point commun : Iain Sinclair n’est pas londonien. Il est né à Cardiff en 1943 et a étudié à Dublin. Il est arrivé dans la capitale du Royaume-Uni en 1966. « Right Place, Right Time ». Sur la petite ile catholique, il a publié Burroughs. Sur la grande anglicane, il a réalisé un film avec Allen Ginsberg. Difficile d’échapper à l’influence des Beat pour un écrivain de cette génération. « J’aimais Kerouac pour cette prose qui bouge dans les rues. Ses romans n’étaient pas des romans : il y parlait de ses amis, de sa vie, et assemblait tout cela sous une forme romanesque ». Iain Sinclair cherche des artistes parlant autrement de la ville dont il a fait son sujet d’étude. Ce qui l’amènera, bien jeune, à Céline : « Well, lire Celine en anglais… il y a cette énergie, cette dynamique, une manière de faire bouger les lèvres… Puis il a écrit ces deux livres à propos de Londres – Guignols Band et London Bridge, Nda – comme personne ne le faisait en Angleterre. Je n’ai jamais aimé les auteurs anglais. Les Anglais sont obsédés par les classes sociales et la satyre. Ou le système universitaire. It doesn’t interest me. Les seuls bons auteurs anglais étaient… polonais comme Conrad. Mais j’aime les Irlandais, Joyce et Becket, ces gens. Puis Céline donc, Rimbaud, Simenon. Simenon, j’adore sa manière de bouger dans Paris… Parfois, ses livres ne sont que l’histoire d’un type qui en suit un autre dans les rues de Paris, et qui s’arrête de bar en bar. Love That. »
Remarquable, n’est-ce pas ? Cette cohérence du propos littéraire : tous les auteurs cités par Iain Sinclair ont un lien puissant avec le voyage, le mouvement, l’exploration. Les écrivains, ces points fixes devant en passer par la séquestration pour constituer leurs œuvres, possèdent une intimité avec le mouvement. Ils voyagent et choisissent leurs destinations de manière particulière, comme un auteur qui fascine Sinclair, un certain Francis Stuart: « You don’t know him ? Franciss Stiouwaart, ES-T-IOU-AH-AIR-TI ! Il avait cette approche de l’apocalypse proche de Dostoïevski : il voulait être au pire endroit au pire moment. C’est pour cela qu’il a emménagé à Berlin pendant la guerre. Puis, quand l’Allemagne allait tomber, il a voulu partir à Moscou. I mean, même du temps de la guerre civile irlandaise, il a réussi à se retrouver du mauvais côté ». Autre époque, autre méthodologie, Iain Sinclair s’étonne encore de la manière dont procède son « confrère » et ami, Alan Moore, dont vous entendrez bientôt parler dans Gonzaï Magazine : « Vous êtes déjà allée chez lui à Northampton ? Il est assis sur la même chaise depuis des années. Et autour de sa chaise, le tapi est brulé, des taches partout, à cause du huge amount of dope qu’il fume toute la journée. Alan est assis sur sa chaise ; il lit et voyage ainsi ».

Illustration : Valentin Pinel

Illustration : Valentin Pinel

La carte est le territoire

Différentes méthodes pour différents esprits. Iain Sinclair, lui, a été rangé dans une boite. On la nomme psychogéographie. Inventée par les situationnistes français, cette matière utilise « la dérive » (soit le fait d’errer sans but dans la ville) pour retranscrire, sur des cartes ou dans des écrits, l’urbanisme tel qu’il est vécu et non selon sont organisation formelle. Étrangement, cette matière qui était surtout le prétexte aux situationnistes pour dériver ivre dans les rues de Paris fut récupérée dans les années 80 par des auteurs anglais : « Dans les années 60, quand tout le monde lisait Guy Debord, son influence ne fut pas déterminante sur moi. Puis, plus tard, dans les années 80, certains auteurs et artistes ont appliqué cette méthode pour Londres. Nous étions très intéressés par les rythmes géographiques, les liens entre les lieux occultes. C’est à ce moment là que j’ai commencé à utiliser le mot ‘’psychogéographie’’. Maintenant c’est horrible, parce que c’est devenu une marque, comme Nike. On est à des années-lumière de la ou ça a commencé. » Iain Sinclair à commencé sa carrière dans la contre-culture, essentiellement par sa poésie, quelques films, puis des romans. Dans les années 90, le roman est démodé. Le monde anglo-saxon ne jure plus que par la non fiction. Quand on lui raconte que cette tendance gagne actuellement du terrain en France, il nous regarde d’un air navré. « It’s huge en Angleterre. Déjà, parce qu’il y a une tradition des écrivains voyageur mais… tout le monde ne fait plus que ça désormais. It’s a fashion. Pourtant, les romans peuvent absorber cette forme de littérature. C’est pour cela que j’aime que le mot ‘’roman’’ soit écrit sur l’édition française de mon livre ». Ses premiers écrits du genre, Iain en a l’idée alors qu’il est jardinier pour la ville de Londres. Il tond l’herbe autour des églises de l’architecte Nicholas Hawksmoor et se rend compte que la disposition de ses dernières forme un plan. Il dessine des cartes et découvre d’étranges meurtres autour de ces églises. Peu de temps après, Peter Ackroyd écrit un bestseller sur Hawksmoor. Le travail des deux hommes servira à Alan Moore pour le chapitre quatre de From Hell, l’un des écrits les plus impressionnants de l’auteur.

« Les gens bougent dans les rues, mais ils naviguent à travers leurs téléphones. »

La logique des cercles

IainSinclair-AnnaSinclairDésormais, le travail de Sinclair prend la ville de Londres et les plus infimes de ses spécificités comme un miroir de l’avancée du monde. Longtemps intéressé par les endroits où l’on ne va jamais – zone industrielle, terrain vague, zone périphérique – Sinclair a changé d’itinéraire à cause des J.O de Londres. Il s’est tracé un nouveau chemin : « je me suis retrouvé au bord du chemin de fer de la London Overground par hasard. C’est un cercle qui va dans des parties de Londres que je ne connaissais pas vraiment. Et le plus je marchais, le plus je me rendais compte qu’il dessinait un nouveau Londres. Le fait d’être sur cette ligne ou en dehors est très important, pour la valeur de l’immobilier par exemple. Londres est si profondément divisé entre les riches et les pauvres… Ce métro me semblait symboliser parfaitement ce phénomène. L’autre chose intéressante était ces arches qui se trouvent sous le chemin de fer, ce système de cave qui constitue les sous-sols de Londres. Usually, on y mettait ce que personne ne voulait voir. Les arnaques, des garages… Maintenant, tout cela a été remplacé par des clubs de gym, de café, des artisans, des croissants, des studios de design. Une culture à elle seule »

Un nouveau chapitre s’ouvre : les villes du monde bégayent en cœur, formant cette répétition de mêmes lieux, de mêmes objets, et donc, de mêmes comportements. Le monde extérieur constitue le reflet du monde intérieur : les villes identiques nous signalent que les esprits humains deviennent identiques. Voici notre cauchemar et notre plus grand péril : le contemporain se porte volontaire pour devenir répliquant. Cela lui évitera bien des soucis et des nœuds au cerveau. À l’exposé de cette pensée, Iain Sinclair délivre le mot de la fin : « I feel it very strongly. Je pense que cela est dû en grande partie à la technologie. Les gens bougent dans les rues, mais ils naviguent à travers leurs téléphones. C’est ce qui m’a fatigué ce matin dans la marche que j’ai faite avec ce journaliste bruxellois… J’étais à Liège depuis peu, mais j’arrivais encore à lui montrer certaines choses qu’il n’avait pas vues ; car lui était constamment en train de regarder son GPS. But actually… » Il se retourne, fait un geste de mains désignant la rue. Autour de nous, des gens, le cordon blanc jusqu’aux oreilles, observe le monde à travers leurs écrans. Une multitude de regards ne croisant qu’une seule vision : celle dictée par Apple et Google.

Iain Sinclair, London Overground aux Editions Inculte.
http://www.inculte.fr/auteurs/iain-sinclair/

3 Comments

  1. john S.

    8 novembre 2016 at 17 h 34 min

    brothers, sisters, friends, ennemies, police, thieves, we’re ALL MOTHERFUCKERS! ALL!

  2. brut de sprut

    9 novembre 2016 at 20 h 22 min

    5 morts, 50 blessés dans 1 tram in Croydon (sud de Londres) tu l’a vu venir ?

  3. n t t

    12 novembre 2016 at 17 h 30 min

    brûle T trumpsses

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