C’est l’histoire d’un type passionné de musique qui en rencontre un autre et qui, plutôt que de passer à sa vie à attendre qu’un son nouveau ne vienne, décide de prendre le destin par le cou pour lui faire cracher des notes au bassinet. Vous la connaissez déjà cette histoire ? Fondé en 2010 par Morgan et Onito, le label français Hands in The Dark profite du grand vide actuel – plus de magasins, plus d’argent, plus de clients – pour lui donner une nouvelle chute.

Sans titreC’est toujours un peu la même chanson quand deux mélomanes unissent leurs forces pour dériver à contre-courant. Ces gens pourraient s’appeler Mick (Jagger) et Keith (Richards), Jerry (Leiber) et Mike (Stoller), James (Murphy) et Tim (Goldsworthy) que le scénario resterait le même. Si la musique est faite pour être écoutée, elle est aussi faite pour se concevoir à plusieurs, que le point de départ soit un garage, une chambre de bonne, un sous-sol cradingue ; peu importe l’endroit du moment qu’il est miteux, dénué de tout luxe, apte à faire rêver d’ailleurs deux gamins paumés. L’histoire de ne dit pas Morgan et Onito ont grandi avec des chaussettes trouées en dévorant, fascinés, le DIY des années 90, en revanche le catalogue de leur label crée avec trois francs six sous affiche en trois années d’existence un quasi sans faute : Lumerians, Death and Vanilla, Cankun, Mind Over Mirrors, A Fight for Love, ou encore plus récemment Robedoor ou Mayerling… Vous ne connaissez aucun de ces groupes et vous avez l’impression d’avoir subitement atterri au Pakistan avec le champ lexical de Cyril Hanouna pour seul dictionnaire ? Détendez-vous les gars, rien d’inquiétant. Enfin si. Inquiétant que de si bons groupes soient pour l’instant cantonnés à un relatif anonymat quand leur musique est – pour paraphraser JJ Goldman – si bonne. Mais rassurant, quelque part, qu’un label français puisse avoir le nez aussi creux et les oreilles aussi grandes, et que chacun de leurs pressages – tous sold-out au passage – s’écoulent au maximum à 750 exemplaires, tout cela en dehors des circuits traditionnels, loin de la Fnac et des ondes radios. Moussaillons, il est temps de lever l’encre pour comprendre comment ce duo est parvenu à dénicher de nouveaux continents.

A l’Est, du nouveau

L’histoire n’a pourtant rien d’extraordinaire. Originaires de Besançon, Onito et Morgan aiment simplement les mêmes groupes, les mêmes sous-genres que tant de leurs voisins méprisent d’un pouce baissé. Autant dire qu’on est loin du storytelling à paillettes que d’autres duos – coucou Kitsuné – tentent d’imposer pour écouler des disques tricotés à la truelle. Conçu « sans charte ni manifeste » dixit Morgan, Hands In The Dark nait donc dans l’obscurité avec pour seule conviction qu’en cette époque où musique, contre-culture et pornographie sont à portée de main (sic), il y a matière à démarcation. Ca tient donc à pas grand chose. « On a simplement été guidé par l’instinct, le plaisir et l’excitation de sortir des disques en lesquels on croyait ». Pas grand chose je vous dis. Croire aux disques qu’on sort, c’est pourtant bien là l’essentiel et ceux de Hands In The Dark contrastent assez fortement avec la merde en boite qu’on reçoit quotidiennement au bureau sans pourtant rien avoir fait pour mériter ça. Du psyché californien des Lumerians à la pop embuée – pour ne pas dire givrée – des suédois de Death and Vanilla, de la dance pour crackheads de Cankun aux sonorités métallo-flippantes de Robedoor, une esthétique qui fait mouche, qui touche. Qui louche ? Vers autre chose. Ce truc qui sonnerait comme les recherches expérimentales de l’IRCAM, mais en plus bariolé.
Ne pas se fier au logo du label, franc-maçonnique à souhait, les racines de Hands in the Dark sont solidement ancrées dans le psychédélisme, au sens large, qu’il s’agisse des grands frères anglais DC Recordings, Invada, ou des cousins germains, eux aussi français, nommés Le Turc Mécanique, Cranes Records ou Yuk-Fü. « Nous avons commencé le label par des tirages très limités car nous avions conscience que les disques qu’on sortirait ne toucheraient pas un large public » confie modeste Morgan, co-gérant de la petite boutique. Si la demande n’est pas démentielle et que les deux ne roulent pas encore en décapotable, Hands In The Dark va bien – merci c’est sympa de demander – et c’est un peu ébahi qu’on découvre, au fil des clics, des artistes inconnus au bataillon prêts à guérir de tous les maux, et ce pour un prix plus modique qu’un aller-retour en bus à Lourdes.

Artisan(alogique)

Arrêtez-moi si je me plante, mais des labels connus par trois pelés et un tondu sortant des artistes inconnus munis de jolies pochettes colorées dans le plus pur style Martine fume du shit en écoutant Jefferson Airplane, on en a déjà vu passer des wagons et notre vie n’a pas changé pour autant. Tout cela pour dire que Hands In The Dark a tout l’air, pour le novice, d’être un énième label sponsorisé par l’éphémère de l’amicale des hipsters s’amusant à citer des groupes connus par personne dans l’espoir de briller auprès de tout le monde. Sauf qu’encore une fois, c’est tout l’inverse. A mille lieux des Singles Club développés depuis l’âge d’or de Sub Pop et récupérés ça et là par d’autres pour consommer du single sans lendemain, le label français construit des relations durables et fonctionne à l’ancienne. « Dans 95% des cas, nous contactons directement les artistes avec qui nous souhaitons travailler. Si le contact passe bien, on décide d’aller plus loin. Il est nécessaire que la confiance s’installe. On ne pourrait pas bosser sans ça. On ne fait pas signer de contrat aux artistes par exemple ». Allez dire ça aux juristes d’Universal, pour rire…

Sans avoir à en faire des tonnes sur la proximité et la nécessité des valeurs humaines, Hands In The Dark ne fait pas dans l’esbroufe et leur écurie ressemble à s’en fouetter le cul à un haras de purs-sangs ; dernière preuve en date avec leur série « Travel Expop Series vol.2 » où l’on retrouve par exemple The Oscillation pour deux titres hallucinés. Et que dire de Robedoor, de sa pochette impeccable qui donne envie de fouiller au fond des poches pour se procurer l’EP fraichement paru, de son shoegaze industriel qui donne envie de couler le bitume sur les prairies comme le goudron sur la concurrence ? Comme on devinera rapidement que les deux illuminés ne vivent pas de leur art et que Hands In The Dark est une petite entreprise qui a grandit dans la crise, l’aventure est encore plus respectable. Tout cela sent bon l’acétate et les pressages artisanaux, les copeaux de bois et les sérigraphies collector. « Au niveau de la distribution, jusqu’ici, on faisait tout nous même: du contact avec les magasins à l’envoi des colis » dit Morgan. « Mais depuis peu, on a un distributeur en Angleterre. On distribue en gros 70% de nos disques à l’étranger, majoritairement aux USA et en Angleterre. Néanmoins, dernièrement, les commandes en provenance de France sont de plus en plus nombreuses ». Disponible dans seulement quatre boutiques en France – Les balades Sonores, Pop Culture et L’international à Paris, la Face Cachée à Metz – les vinyles de ces amateurs du do hits yourself gagnent à être connus, vendus, volés, que sais-je, faites un effort pour ouvrir la boite de Pandore. « On travaille sans relâche pour créer quelque chose autour de nos sorties et qu’elles soient écoutées et distribuées de manière correcte. Au final, on s’inscrit comme une proposition alternative à ce qu’on nous donne à écouter dans les circuits traditionnels ». Terrassé par le courage inconscient de ces deux apôtres de Joe Meek et Julian Cope, on se prend à rêver d’un monde moins médiocre dans lequel les maisons de disque arrêteraient d’avoir le doigt pointé sur la braguette et les yeux sur le compteur à clics. « L’imprévisible est assez excitant » conclue le patron de Hands In The Dark. Avec eux, on a subitement moins peur dans le noir.

http://handsinthedarkrecords.tumblr.com
Parus récemment : les albums de Robedoor, Mayerling et Mind Over Mirrors, à commander en cliquant ici.

9 commentaires

  1. Ah!

    C’est des bons HITD.
    Je poke.

    xoxo
    Guitou

    ps : putain, j’ai lu le mot kitsuné au milieu de l’article, j’ai failli vomir. Chelou.

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