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GIORGIO MORODER
À la recherche du tempo perdu

En 2012, le pape du disco à diodes et à moustache décidait d'ouvrir les vannes en publiant gratos sur Soundcloud la quasi intégralité de sa discographie, mais aussi des inédits et un bon nombre de pépites. Quatre ans plus tard, une question se pose : à quoi bon ? Et pour gagner quoi ? Après son comeback inattendu avec les Daft Punk et à quelques jours d'un retour encore plus improbable à l'Olympia, Gonzaï s’est fait petite souris (optique) et revient sur les motivations de ce choix à la fois génial et complètement anachronique.

Au moment d’uploader le premier titre de son tout nouveau compte Soundcloud, Girogio Moroder se tenait droit devant l’écran de son ordinateur, perplexe. Sa main droite, celle qui avait composé The Chase, baladait la souris de droite à gauche puis de gauche à droite depuis plusieurs minutes. Il se demandait ce qu’il foutait sur ce site. Il avait été à un moment donné à l’avant-garde et pensait à sa carrière, à cet après-midi qu’il avait passé à se la couler douce sur son bateau en compagnie d’Arnold Schwarzenegger. À la différence de son ami autrichien, sa masse musculaire lui permettait facilement de se gratter la tête au moment de prendre une décision. Il cliqua et mit en ligne la version longue de Push It to the Limit.

Il en était sûr, et il avait raison : des milliers de bloggeurs allaient s’empresser de partager les mises en ligne qu’il allait effectuer comme autant de mises au point. Versions longues, titres rares ou méconnus des sixties… Soundcloud était pour lui une manière de revoir sa carrière en accéléré. Cent téléchargements gratuits en 320 kbps et des écoutes illimitées de chaque titre, c’était l’idée. Pas la sienne, non, ça faisait longtemps qu’il ne se souciait plus beaucoup de l’actualité de l’industrie musicale et de ses méthodes. Conquis cependant par toutes les possibilités qu’offre la plateforme suédoise, il s’imaginait déjà au micro de la conférence qui lui serait consacrée au prochain South By Southwest. Il ferait mine d’être agacé quand on viendrait lui parler de disco. « Ah ah non, il n’y a pas eu que la disco et les machines pour rythmer mon existence, gros naze », qu’il jetterait au premier journaliste à lui poser la question. Le grand Giorgio Moroder s’apprêtait à gâter l’Internet de plusieurs comptes Soundcloud remplis à ras-bord. Ceux qui se moqueraient de son geste après avoir écouté des titres comme Mah Na Mah Na ou Zigaretten und Mädchen und Wein (Des cigarettes, des femmes et du vin), Giorgio s’en fichait comme de sa première moustache. C’était de bons souvenirs et il était bien. La vie avait été bonne et généreuse avec lui.

Berliner Zigaretten & Mädchen

Pendant qu’il hésitait à mettre en ligne ce premier titre, il s’était rappelé son arrivée à Munich, pour ainsi dire son second lieu de naissance. Il en gardait surtout le souvenir de sa rencontre avec Donna Summer. Il le reconnaissait en parlant de lui à la troisième personne, Giorgio ne serait pas devenu aussi riche et personne ne s’intéresserait à sa page Soundcloud s’il ne l’avait pas rencontrée. Excité par la rapidité à laquelle le nombre de followers augmentait, il la revoyait si jeune, si belle et mince, en train d’enregistrer Love To Love You Baby. Il commença à bander et fut pris d’un fou rire. Il se rappelait bien du calcul qu’il avait fait avec son ami Pete Bellotte. Quelle putain de bonne idée ils avaient eu de lui faire chanter l’orgasme le plus fabuleux de toute l’histoire de l’orgasme ! Bien installé dans son fauteuil en cuir, Giorgio eut une bouffée de chaleur qui fit couler une goutte de sueur le long de sa tempe grisée par les soixante-seize années qu’il avait vécues à fond la caisse.


Il s’était rapidement habitué au succès commercial, qu’il avait confirmé deux ans plus tard avec I Feel Love. Donna devenait une icône sexuelle et Giorgio venait d’accoupler l’avant-garde synthétique avec la mode du disco. Il recevait fleurs et couronnes pour les services rendus aux dancefloors du monde entier. Mis à part ces deux disques et The Chase, dont on ne cessait de lui parler, il n’avait jamais vraiment réécouté son travail depuis deux décennies au moins. Les disques de Roberta Kelly ou des Sparks, ‘From Here to Eternity’ ou ‘Einzelgänger’ n’étaient plus pour lui qu’une suite d’anecdotes et, contrairement aux fesses de Donna, elles étaient plus ennuyeuses les unes que les autres.

Il réfléchissait à d’autres titres à mettre en ligne, releva la tête et ne put s’empêcher de s’attarder sur les trois statuettes plaquées or qui le fixent à chaque fois qu’il vient consulter ses mails. Il contemplait les Oscars obtenus pour la B.O. de Midnight Express, Flashdance ou le titre Take My Breath Away pour Top Gun, avec fierté. Si chefs-d’œuvre il y avait, c’était ceux-là sans aucun doute. Ça le rendait malade de n’avoir reçu aucune récompense pour le score de Scarface, même pas une seule pour Push It to the Limit qui venait de terminer son chargement. À l’époque, le climax de sa carrière était déjà derrière lui, mais il espérait toujours une autre récompense, un autre succès. Il s’était planté en bossant avec De Palma et, même s’il trouvait a posteriori génial d’être au générique de plusieurs GTA, il préférait se caresser la moustache du bas devant les milliers de followers que comptait maintenant son compte Soundcloud. Il avait appris à réagir aux exigences de son entrejambe ; il avait essayé de croiser les jambes en se tortillant sur son fauteuil pour arrêter l’afflux sanguin, mais il était beaucoup trop nerveux pour contrôler son érection.

Push (h)it(s) to the limit

À mesure que son sexe se remplissait de sang, plusieurs questions lui montaient à la tête. Qu’auraient fait les autres à sa place ? Est-ce qu’un jour les ayant-droits de John Cage publieraient une versions longue de 4’33’’ ? Est-ce que Philip Glass se tâtait pour balancer des versions uncut ? Sinon, pourquoi ce binoclard allait justement sortir ‘Rework‘, un album de remixes par Amon Tobin ou Beck ? La pop music appartenait-elle encore à une élite ? Il se sentait un peu honteux en fait, maintenant que tout le monde avait percé le secret de la tourne de basse disco et de ses arpeggios les plus vibrants. Quelle était désormais la véritable valeur de son travail ? Il n’en savait plus rien et préférait se demander s’il fallait mettre en ligne une version extra-longue de Love To Love You Baby pour les peine-à-jouir. Giorgio n’était plus là pour la gloire, ni pour l’argent. Il avait connu l’industrie musicale toute-puissante, celle qui lui avait permis d’acheter ce yacht qu’il chérissait tant en claquant des doigts. Il avait remarqué que l’arrivée des réseaux sociaux chez les musiciens n’était en réalité qu’une grande séance de masturbation collective. Mais il n’avait aucune raison de ne pas prendre sa part du gâteau. Lui aussi voulait son nom en caractères gras sur tous les blogs, et au présent s’il vous plaît, alors pourquoi ne pas profiter de sa réputation et d’une carrière qu’aucun des musiciens actuels ne pourrait jamais connaître ? Comme eux, il ne pouvait prédire quelle allait être la suite pour l’industrie musicale, mais il sentait qu’il avait l’expérience de son côté et qu’il était temps de prendre le train en marche.

Cet élan de virilité et l’amour de milliers d’inconnus connectés à sa page lui rappelaient son premier disque d’or, le vertige des chiffres de ventes en moins. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas eu la possibilité de se sentir aussi supérieur et il savait désormais pourquoi il s’était connecté à Soundcloud. Il savait qu’il possédait assez de matière pour remplir des comptes et des comptes. C’était une pointure, un génie visionnaire autant qu’un businessman et il ne pouvait s’empêcher de se masturber la bouche ouverte au maximum au moment de régler la note de son compte premium. Il goûtait au plaisir de l’autopromotion et Giorgio remerciait Dieu de ne pas avoir encore lâché la purée sur le clavier de son ordinateur. À chaque nouveau titre en ligne, il accélérait la cadence et c’est à l’ouverture de son deuxième compte pro qu’il vit son sexe tourner sur lui-même. Ça lui rappelait cette scène de Ghost entre Patrick Swayze et Demi Moore, sauf qu’en guise de poterie, c’est Donna qui apparaissait entre ses doigts. Il avait encore du mal à digérer son décès mais ne put s’empêcher de rire aux éclats une seconde fois en la voyant se dandiner pour lui chanter I Feel Love.

Il fut expulsé à l’autre bout de la pièce alors qu’il éjaculait ses sept années d’impuissance comme le plus gros fuck à la face de ses échecs. Soundcloud le rendait heureux, il s’agissait de son passé mais au moins c’était du concret. Il se rappelait les paroles de Push It to the Limit et se mit à chanter aussi fort qu’il le pouvait. « Open up the limit, past the point of no return. You’ve reached the top but still you gotta learn how to keep iiiiiit ! » Giorgio battait maintenant la mesure de ses mains gluantes. Il imaginait l’avenir avec Nicki Minaj ou Rihanna et pesait le pour et le contre d’un Pinterest officiel.

https://soundcloud.com/giorgiomoroder
En concert à l’Olympia le 11 juillet

Visuel-Moroder-Final-web

1 Comment

  1. Yazid Manou

    23 juin 2016 at 12 h 28 min

    Grand merci pour cet article. Il faut préciser que 2 jours avant l’Olympia, Giorgio Moroder participera à la grande nuit électro « SUPERB » qui se déroulera au Grand Palais de 19h à 6h du matin (9 juillet). Il sera sur scène pour un DJ set vers 1h30 en compagnie de Zazie, Charli XCX et bien d’autres !

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