Anniversaire d’un festival méritant depuis quinze ans, Garorock  se tient cette année encore à Marmande, ville printanière à une heure de Bordeaux. Souvent décrit comme un rassemblement de puceaux sauvages alcoolisés jusqu’à l’aine dès seize heures de l’après-midi dans un terrain vague asphyxié par des babos à pantalons bouffants, le festival n’en reste pas moins un événement culturel à la fois défricheur (Fortune, Bonaparte) et rassembleur (Sebastian, Busy P ,The Streets ).

«Qu’est ce que je fous ici ?»

Arrivé à Bordeaux en fin d’après-midi, la chaleur m’est intenable. Il me faut attendre sur un quai bardé de tentes et de jeunes qui inspirent plus la méfiance que la sagesse. Ah les voilà, les célèbres «punks à chiens», modèle déposé province : l’odeur âcre de la bière du Lidl et le treillis vétuste d’enfant soldat. Il ne manque plus que les hommes-pétards, mollassons comme des huîtres agonisant au fond d’intestins acides. Nous sommes au complet, le décor est planté et mon pantalon taille haute commence à serrer mes hanches transpirantes. Tous dans le train fantôme, direction la maison de l’horreur. L’alcool est déjà omniprésent avant même que le duvet n’ait pris sa place sous le museau rouge bouton des ados qui m’entourent. Les chants paillards surgissent et me suivront tout le week-end, j’en suis persuadé. Une heure plus tard, direction la navette pour nous amener au camping. «Chauffeur si t’es champion appuie sur le champignon», «je suis trop bourré les mecs !»: les hurlements de jeunes capricieux babos m’irritent, m’agacent et m’amènent à penser l’inévitable «qu’est ce que je fous ici ?». Après un long trajet des plus épuisant pour récupérer accréditation et bracelet, je décide d’installer ma tente proche du chemin démarqué du camping. Une décision pleine bon sens, après tout qu’y a-t-il de pire que de rentrer en état d’ivresse pathologique, chuter sur une bonne douzaine de tentes, et puis finir sous une toile étrangère à côté d’un poids lourd tatoué un peu trop amical ? «Appééérrooo !». Franck Dubosc et sa beaufitude malsaine a créé des adeptes; toutes les 30 minutes une bonne vingtaine de campeurs appellent à l’éthylisme de masse.

«Le monolithe blanc et rouge»

Je m’empresse de quitter un camping pour découvrir le coin VIP. Un restaurant fort avenant, des canapés dispersés qui offrent un aspect convivial et intimiste, et surtout un pot d’accueil de haut niveau. De la bière 64 en canettes, du rouge de qualité – y a intérêt, vu la région – et des toasts de foie gras qui me laissent baba. Voilà enfin une nouvelle réjouissante, le réconfort après l’effort, la promesse d’un week-end pas si terne. Oui, je suis d’humeur optimiste et c’est dingue comme un simple open bar peut donner un coup de fouet à mon moral lancinant. Après m’être rincé cordialement, à déjà vingt-deux heures il est temps d’aller découvrir le site, à première vue éperdument vide. Diviser le festival en quatre scènes a pour conséquence radicale d’éparpiller un public déjà bien maigre. Mon premier regard se porte sur the Bewitched Hands. Je suis solo. «Tu peux me rajouter du retour s’il te plaît ?». Hein ? Je n’apprécie guère ce groupe popeux survendu par NRJ qui m’avait boudé comme seul Jean Schultheis peut le faire il y a deux ans au Truskel, mais là, découvrir effaré des balances à l’heure du concert, c’est grotesque. Le degré de pathétisme décroche le dix quand le chanteur annonce que «ce n’est pas encore le concert», qu’il faut revenir plus tard quand ils seront prêts. Du jamais vu. Taillosse les patatos et adios amigos. Je suis désormais curieux de découvrir Apocalyptica. Pour moi, leur métal aux relents de violons sonne aussi faux qu’un Ricard sans glaçons (je me mets au niveau du festival). Inaudible bouillie, les reprises sont d’un ringard sans précédent. Par contre, heureuse surprise de découvrir Bonaparte quelques minutes après. Un rock barré efficace doublé d’un show humoristique bien amené. Rien de transcendant, mais accrocheur ; mon œil vacille mais reste au chevet du groupe américain jusqu’à la fin.
Mais, qu’est-ce donc que cet énorme conteneur face à la scène principale ? Intriguant au possible, le monolithe noir ou plutôt ici blanc et rouge m’attire, je ne vois que lui, mon corps vole en sa direction comme aimanté par son pouvoir, l’instinct primate du sauvage. «Non monsieur, ce n’est pas possible d’entrer, uniquement les partenaires». Nom de Zeus, enfin un défi à ma taille. Depuis le début de la journée je cherchais le Saint Graal, et voilà qu’il me tombe dessus sans prévenir. Ma force vive amaigrie, j’abandonne, queue entre les jambes. Mais demain, sûr à cent pour cent, l’accès sera mien. A cette heure tardive, j’aperçois le Rubik’s cube d’Etienne de Crecy et sa mollesse habituelle, déjà rencontré à maintes reprises (aux Transmusicales notamment). Ma connaissance en électro est certes limitée, mais il ne m’est pas difficile de critiquer ce live poreux sans mordant, sans relance et qui n’arrive pas à déclencher la furie monstrueuse guettant mes pas. Idée surprenante mais brillante, Garorock propose une quatrième scène sous le nom de «club». Franche réussite car c’est un réel plaisir de conclure sa nuit dans un lieu intimiste et cosy comme cette boîte de nuit de fortune. Fukkk offf, Designer Drugs, bonnet blanc et blanc bonnet, les kids ont fait le boulot, sachant pertinemment que demain personne ne s’en souviendra. Je suis livide, les yeux révulsés et la bouche qui bave. Des signes inquiétants qui demandent un repos imminent. Navette, marche du bourré, dalle du bourré («oh putain j’ai trop faim !»), Pringles, discordance thermique du bourré («oh putain j’ai trop froid !»), dodo et ronflements râleux.

«En quête de gratuité»

Le réveil est rude, la terre asséchée bat contre ma douce peau, le soleil qui tape et les premiers beuglements animaliers me servent de réveil. Après une attente digne d’un parc d’attractions pour une simple douche froide, je décide de gagner la ville de Marmande et de découvrir son charme sudiste. Sans intérêt il faut le dire, à part pour le ravitaillement fromage et saucisson, un plat du terroir qui me redonne la foi. Je ne perds pas de vue mon objectif principal de ce soir : le bracelet « partenaire ». Je me rends ainsi directement au coin presse pour utiliser ma voix d’enfant roi et mes yeux de chat en quête de gratuité. La gratuité m’excite, sans doute une fibre primaire transmise par la pensée fondatrice du syndicat du hype de Thierry Théolier. L’adorable Perrine, la jeune responsable communication, me fait languir car ce bracelet vaut de l’or (ambré) ; je dois attendre ce soir. Elle me signale également que je dois interviewer le groupe français Fortune à vingt-trois heures.

Il est à peine vingt heures, que déjà ma carcasse rejoint le coin VIP pour s’assurer que la dégustation de vin préalablement annoncée est à la hauteur de la région. Stupeur, on me barre l’accès. «C’est réservé aux partenaires, à la banque CIC». Encore !.. Pas de problème, ma sociabilité légendaire me permet de faire ami-ami avec un responsable, et d’ainsi briser la frontière sécuritaire. Cela valait le coup, le vin rouge est délicieux. Loin d’être un spécialiste, je sais tout de même reconnaître l’excellence du breuvage. Mais au bout du troisième verre, la crise. Elle me prend deux à trois fois par an avec des conséquences parfois conséquentes (participation aux manifestations Sud-rail, vote extrême gauche, cigarettes roulées, cheveux sales, anti-sarkozysme). Mon élan communiste m’amène à agresser une banquière, mon discours anti-capitaliste inargumenté échaude la demoiselle mais je n’en démords pas. «Les banques, vous êtes nuls, la crise c’est à cause de vous, le surendettement encore vous, alors je prône l’anarchie et le retour aux vraies valeurs que seul Olivier B. propose». Le ton monte et c’est d’un accent prononcé que son mari intervient. Je me fais raccompagner à la porte par un vigile, la tête haute, le cri victorieux. Pendant ce temps là, Ben l’Oncle Soul fait son spectacle de marionnettes pour enfants de dix ans, Miayvi emmerde le peuple avec ses beuglements nippons, The Shoes propose son goûter Nutella-croûtes de pain à la pop superflue. «Tiens Pierig, voici ton bracelet, il change chaque jour donc demain, tu pourras revenir me voir. Et n’oublie pas, vingt-trois heures à l’espace presse pour Fortune !». Pied de voûte de mon week-end et forcément de mon article, ce coin partenaires est vécu comme une délivrance. Imaginez-vous donc, des tireuses accessibles H24, des hôtesses ouvertes et souriantes !.. Et finalement, ce n’est pas là le principal à retenir : la bonne humeur, l’humour et l’entente cordiale autour d’une bonne bière. J’y croise le nouveau rédacteur en chef de Vice France, de retour dans sa région natale, et un vieux monsieur à chapeau qui n’est autre que le fondateur du festival. Notre échange est baigné de respect. Et puis des MILF accompagnées de leurs milfettes, femmes de patrons, publicités anti-rides grandeur nature, façades de luxe et paillettes érotogènes pour mineurs. Que du bonheur. L’heure tourne et la programmation de la journée me donne la chiasse. Rien de bon avant les Streets, rien de bon après non plus d’ailleurs.

Après avoir griffonné quelques questions pertinentes à l’humour exquis, je me retrouve face à Lionel, le chanteur de Fortune. L’interview, une fois réécoutée au calme, est d’une qualité exécrable, des questions inaudibles et sans intérêt. Je vous propose donc un florilège de citations.

Lionel :

« Pour tout avouer, quand j’ai vu que Gonzaï avait demandé une interview, j’étais très étonné, limite flippé.»

« Sinon, on adore Poni Hoax et on est pote avec Nicolas Ker. » (Gage de qualité indispensable, à placer dans l’ensemble des interviews avec nous – NdR)

Le reste est de moi :

« J’allais rebondir là-dessus, j’adore rebondir sur les choses.»

« Je chope beaucoup de virus contaminants, mais pas par les cheveux.»

« Tu cherches la bagarre toi ?»

–  « Oui, j’ai envie de te dire je suis racaille, j’en ai rien à foutre, je suis un ouf sans craintes des conséquences de mes actes. Mate-moi cette musculature, j’ai envie de péter la gueule aux gens. Attention à toi. »

« Le mauvais goût c’est le Blanc à rastas, ou le Blanc à casquette à visière droite. J’en vois énormément. Vous avez vu Teki latex en couverture du dernier Trax ? Monstrueux, il a des croûtes sur le visage.»

« Quel est le média après moi ? Radio Peau douce ? Vous interrompez une belle interview pour un mec de treize ans venant de Radio Peau douce, 100 pour sans boutons ?»

Je ne suis pas allé les voir, ni eux, ni personne. Le pourquoi ? Je me suis endormi sur la banquette du coin VIP, la tête au pied d’une plante, les pieds dépassant le cuir molletonné. «Monsieur, il faut y aller maintenant, le site va fermer». Un policier me tape sur l’épaule, il est sept heures du matin. Le regard vaporeux, je suis à cet instant dans une toute autre dimension spatio-temporelle. «Ah non, il n’y a plus de navette. Vous voyez, prenez le chemin par ici, tout droit pendant 1,5 km». Mon chemin de croix, trois quarts d’heure de marche pour enfin atteindre la paix. Je n’ai rien vu, rien entendu. J’ai tout bu.

«Le dictat du beat»

Le temps s’est alourdi, mon ventre aussi. Voilà maintenant trois jours que je me retiens. Il est à peine midi, la motivation n’y est plus, l’énergie disparue, mais il reste encore une dernière soirée. Bien que loup solitaire à poils drus, je fais connaissance avec mes voisins qui se posent globalement les mêmes questions que moi face à la troupe d’ivrognes de moins de seize ans qui jouxte leur tente. Un Francis Lalanne imberbe à l’attitude grotesque s’amène vers nous : «Salut à tous, je vous aime, je suis tout saoul mais je dois rentrer ce soir absolument, j’ai cours demain». Ma réponse est sans équivoque. «Ecoute, tu peux nous l’avouer, tu as quinze ans et ta mère veut que tu rentres. Et tu n’as pas cours car c’est les vacances». La sienne tout autant : «Mais oui, elle est trop chiante ma reum, on est tous obligés de rentrer, elle a peur…». Il y a de quoi. Ridiculisé par ses amis ingrats le pointant du doigt, l’andouille se vomit dessus, étalé contre une tente. Inquiet comme un jeune père de famille, je m’en vais chercher la Croix-rouge du camping, mais peu de temps après mon arrivée, il n’est plus là. Symptomatique de cette nouvelle génération «à casquettes visières droites», à peine quinze ans, les neurones déjà évincés. «Tu comprends ce soir il y a Crookers, si je ne suis pas sous taz et ivre, ça ne sert à rien». De la cigarette à la drogue, de la Manzanita au whisky-coca : pour épater les filles ? Pensez-vous, les gamines sont même pires. «Un dealer se balade dans le camping, il te donne une carte comme au restaurant. A la place de la bouffe, c’est de la drogue avec son prix au gramme. Tu trouves tout ici.». Mais pire que tout, une culture du néant, le dictat du beat qui vient tuer la curiosité du passé. L’électro pompeuse et commerciale (Crookers, Sexy Sushi, Dr Lektroluv, pour citer la programmation du soir) a les pleins pouvoirs. La génération Social Club remplace celle du Gibus depuis plus de cinq ans maintenant. A l’arrivée, une génération de légumes idiots sans références, perdus dans la défonce aux produits chimiques. Le constat est encore plus flagrant en province, qui se tourne vers le pire du pire (David Guetta, Bob Sinclar). Je suis déprimé, un peu.

«Mais à quoi ça sert putain ?»

Retour dans le coin partenaires pour admirer l’élégance naturelle du nasique par Philippe Katerine. Un show hilarant sous dix pintes, un brin pathétique à jeun. Le live est irrégulier, on retiendra les chansons de ses débuts, mais c’est tout de même bien maigre face à un dernier album foiré. Mais j’aime bien Katerine, c’est sans doute dû à un vieux souvenir adolescent rempli de douce nostalgie. A côté, Shaka Ponk rameute son monde et pourtant, la voix assourdissante de la MC vient gâcher quelque peu l’ambiance électrique des grosses basses saignantes. Malgré l’heure peu avancée, Shaka Ponk que je découvre pour la première fois se déguste cul-sec, d’une efficacité toute trouvée mais pas plus d’une demi-heure. Après, je commence à me rendre compte de ce que j’écoute et c’est flippant, ça me fait penser aux musiques d’ambiances pourraves de la FIFA. Bizarre hein ? Bref, il me tarde de rater Sexy Sushi et c’est d’ailleurs pour cela que je retourne au coin presse. La tête qui tourne, je repère une jeune femme au visage étrange, grosses lunettes noires et accoutrement forain. Je la salue et me présente. Sa réaction semble glaciale. Je regarde son badge. «Chanteur – Sexy Sushi». Ah. Je comprends maintenant le pourquoi du tic à l’annonce Gonzaï. Face à ce visage nerveux, je décide de ne pas en rajouter. «Je sens qu’on va se marrer ce soir avec vous…». Et je me retire cordialement de la joute de regards. Mais à quoi ça sert putain ? Vous avez déjà écouté Breakbot ? Au départ pris pour un interlude musical pour cause technique, des amplis qui déconnent ou un raton laveur coincé dans la prise, je me dis qu’il ne faut plus grand’chose pour monter un groupe, et surtout pas de talent. Une musique d’ambiance samplée, deux-trois discordances vocales et un rythme de beat. Mais à qui véritablement la faute ? Ceux qui programment le déchet ou ceux qui le produisent ? En tout cas, je ne critiquerai pas dans ces lignes le festival Garorock en lui-même. Comme toujours, je défends une initiative sincère, celle d’ouvrir les portes culturelles (qu’elles soient crasseuses ne remet rien en cause)  pour présenter au plus grand nombre des groupes qu’ils n’auraient peut-être jamais pu découvrir. De plus, l’ambiance conviviale et surtout l’attitude exemplaire des bénévoles en font un rendez-vous des plus agréables. Que la programmation ne suive pas, on ne peut que s’en plaindre certes. Mais l’essentiel est ailleurs. Défendons nos petits festivals de province (Garorock, Art Rock, Route du rock…) à tout prix car ils permettent pour nous de boire gratuitement un badge autour du cou, et pour tout le monde d’écouter plus d’une cinquantaine de groupes en trois jours.

Ce long week-end se conclue devant les bourrins de Crookers. La population locale du devant de scène ne devient plus viable, ça tombe, ça vomit, ça tombe en vomissant. Il est grand temps de partir. Un retour cette fois bien plus classique en navette, une nuit sous tente presque agréable, et un trajet à la gare sans hurlements. Je crois que ces trois jours ont tué nos amis adolescents, ont achevé nos potes les babos. Alors tout le monde se la ferme et pionce dans son coin. «Back to the real life». A en tirer, musicalement pas grand chose, humainement beaucoup. Et c’est bien là le plus important : des rencontres, des mauvaises blagues, des ennemis devenus amis et la certitude de ne pas avoir perdu son temps. C’était pourtant mal barré.

http://www.garorock.com/
Crédits photo: Rien à Voir Production

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