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EGO TWISTER
Histoire d’un cordonnier mal chaussé

Planqué à Angers où, réfugié derrière ses machines, il imagine un futur sans guitares ni carte de visite, Yan Hart-Lemonnier façonne depuis dix ans déjà un petit label nommé Ego Twister, une « majorette » comme on dit dans le milieu, une maison de disques sans sou d’où sortent plusieurs fois par an des artistes dont personne – ou presque – ne parle. Au fur et à mesure que l’histoire s’écrit, elle s’évapore aussitôt. La faute à qui, la faute à quoi ? Certainement pas à l’ambition de son fondateur, et encore moins à ses artistes. Dans leur petit coin, ces modestes artisans composent leurs musiques en silence, et plus paradoxalement encore, sans ego.

Planqué à Angers où, réfugié derrière ses machines, il imagine un futur sans guitares ni carte de visite, Yan Hart-Lemonnier façonne depuis dix ans déjà un petit label nommé Ego Twister, une « majorette » comme on dit dans le milieu, une maison de disques sans sou d’où sortent plusieurs fois par an des artistes dont personne – ou presque – ne parle. Au fur et à mesure que l’histoire s’écrit, elle s’évapore aussitôt. La faute à qui, la faute à quoi ? Certainement pas à l’ambition de son fondateur, et encore moins à ses artistes. Dans leur petit coin, ces modestes artisans composent leurs musiques en silence, et plus paradoxalement encore, sans ego.

a1674404101_10Ce n’est pas vraiment la caverne d’Ali Bobo chez Yan Hart-Lemonnier, c’est pas la cour des miraculés. Contrairement à d’autres pour qui sortir des disques du four s’avère plus aisé parce que le jeu des copinages médiatique est devenu une seconde nature maintenant que le « faire » ne suffit plus, qu’il faut « faire et dire » pour bien faire et faire dire, que la moitié de la blogosphère se contente de vulgaires copiés-collés pour parler de la même chose que tout le monde, Yan se contente de signer à un rythme régulier des artistes aux noms aussi improbables que Niwouinwouin, Gratuit, Bernard Grancher ou bientôt Acid Witch Mountain. Pour chacun d’eux, il imagine des pochettes délirantes – ici un chevalier perché sur un monstre digne du Muppet Show, là un vieux vomissant du pétrole sur deux enfants sortis d’un calendrier de la Poste des années 70 – et s’imagine que les médias français, toujours avides de nouveautés nouvelles, sauront s’en faire l’écho dans leurs colonnes.

Quelque part, Yan est un con. Il continue de croire, comme tous les gens de sa génération pré-internet, qu’il suffit d’avoir une oreille pour se faire entendre, et que le bon vieux schéma de Shannon consistant en une communication claire entre l’émetteur et le récepteur suffit à transmettre un message ambitieux. Tant d’innocence frôle l’amateurisme. D’autres ont moins de complexes à déballer leurs cartons de disques sur le trottoir, mal fagotés et la dignité remontée ras la jupe, pour un résultat si ce n’est meilleur, du moins plus facile à prostituer.

Danger à Angers

Si le fondateur d’Ego Twister est un con, c’est aussi un sacré génie. Incompris, certes, mais à l’insu de son plein gré. Le fait qu’il fait fallu attendre sa 24e sortie –  l’incroyable disque « Masters » d’un duo anglais nommé Acid Witch Mountain – pour s’intéresser au travail de fourmis de ce label français, c’est déjà la preuve d’un certain malaise, d’une certaine ignorance. L’artwork, déjà, est un poème. Un fakir et un magicien collés comme deux bonbons, quelque part à cheval entre les contes de Voltaire et le Bain Turc d’Ingres. La musique ensuite, sans concession aucune, à la fois instrumentale et grandiloquente en dépit des faibles moyens mis à disposition, inspirant la cavalcade de chevaliers médiévaux à qui on aurait greffé une six cordes en lieu et place des épées. Le résultat, indescriptible, laisse pantois. On pense à Grails, au « TNT » de Tortoise transporté dans les contrées écossaises, à ce pan de mythologie celtique ravivé par Jimmy Page du temps où il se passionnait pour la littérature d’Aleister Crowley ; on pense à plein de choses en fait. Acid Witch Mountain, c’est d’une part l’ex-guitariste du groupe Agaskodo Teliverek, mais aussi un dénommé Christos Fanaras dont on apprend qu’il a récemment travaillé avec Adrian Utley de Portishead pour son projet de reprise de « In C » de Terry Riley. Les morceaux s’enchaînent, le tour de magie opère. Brian Jones au pays des fakirs.

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Sauf que sans l’intervention du patron d’Ego Twister, le groupe aurait pu comme tant d’autres se prendre les pieds dans le tapis. « M. K. Hauser, que j’avais eu l’occasion de rencontrer à Londres et qui jouait auparavant dans un groupe que j’aimais beaucoup, m’avait envoyé leur album Acid Witch Mountain, juste histoire de me le faire écouter, sans même forcément penser que je le sortirais.

 Je l’avais beaucoup aimé, mais c’était tellement différent de ce que j’avais sorti jusque-là que je m’étais dit que je ne saurai pas forcément le défendre. Et puis pas mal de temps après cette première écoute, je suis revenu vers ce disque. Le groupe n’avait finalement sorti qu’une édition CDr très limitée. Et j’ai trouvé dommage qu’aucun autre label ne les ai soutenus ».

 C’est ici l’une des premières clefs de l’énigme, on retrouve sur Ego Twister, non pas des rebus de la société, mais quelques uns des groupes les plus frappadingues du circuit ; ces freaks dont personne ne veut, parce que leur sombre destinée de groupe invendable dissuade la plupart de miser le moindre kopeck dessus. Moralité, le disque d’Acid Witch Mountain est préfinancé via un appel à souscription avec un objectif dérisoire d’au moins soixante-dix illuminés prêts à mettre 20 € pour un objet si précieux. Dans le mauvais sens, on croit rêver. A force de voir le village global s’étendre, cruelle impression que le nombre de cerveaux en état de marche diminue.

Dans une autre monde, disons dans une autre époque, un label artisanal comme Ego Twister aurait été l’équivalent de ce que fut Shandar – label de Philip Glass, Terry Riley, Pandit Pran Nath, Sun Ra, Dashiell Hedayat, Charlemagne Palestine, etc. – en son temps, un refuge pour artistes mineurs luttant contre la facilité, contre vents et marées. Sans pousser la comparaison plus loin, et parce que la mondialisation de la musique a surtout rétréci la curiosité de l’auditeur, le monde a changé. A force de vanter la démultiplication des sources et l’accessibilité de l’artiste 24/24 comme une station essence, plus personne ne s’intéresse à la marge, ni au boulot réalisé à même pas trois heures de train par un manitou du calibre de Yan Hart-Lemonnier, par ailleurs lui-même musicien, cordonnier mal chaussé. « J’ai grandi et rêvé de musique avec les disques que j’achetais depuis gamin, parce que j’ai grandi dans une ville minuscule en Allemagne, où je ne voyais jamais de concerts. Mais lorsque j’ai commencé, je ne savais à la fois pas du tout comment ça marchait, ni où ça allait me mener. Et c’est toujours un peu le cas. 

J’ai donc juste dépensé un peu d’argent et sorti un maxi avec six titres de moi, trouvé un distributeur un peu spécialisé dans l’electronica, monté un site et une page Myspace. Je n’ai même pas cherché à faire de concert et à vrai dire j’ai pratiquement arrêté de faire de la musique ensuite, jusqu’en 2012 ! 
Mais sans réussir à vendre des tonnes de cet EP, il a quand même été un peu diffusé et m’a permis de rencontrer des musiciens sur les Internets comme à Angers, où je vis depuis une vingtaine d’années ». Voilà pour les origines d’Ego Twister, son manifeste appelant les auditeurs à danser autrement. Car l’ADN du label, c’est avant tout l’électronique bizarre, la même qu’on retrouve encore aujourd’hui affichée chez des nerds de la trempe de Mutant Sounds, et qui frénétiquement remuent la queue dès qu’une tête dépasse du rang.

Twister Vs Twitter

Hic dans la mécanique, et deuxième clef du relatif anonymat qui entoure Ego Twister, c’est l’incapacité du maitre d’œuvre à faire parler de lui. Sa musique, et celle des artistes qu’il signe, c’est malheureux mais Yan ne sait pas en parler ; et comment lui jeter la pierre alors que dans un monde idéal il suffirait d’avoir à envoyer des disques à ceux qui sont payés pour les écouter ? « Je ne sais pas parler de musique. Et je ne sais pas non plus parler à la presse. 

Et comme je suis incapable de faire des relances, de prendre mon téléphone et d’harceler tout le monde, 99,99 % de mes mails sont ignorés. Il n’y a que depuis récemment que le label suscite une attention régulière de quelques personnes dans quelques médias (…) Mais c’est parfois dur pour moi, comme pour les artistes. Je suis du genre à être assailli par le doute, tout le temps, pour chaque chose que j’entreprends. Alors quand j’ai un bon coup de fatigue, je me dis que je ferais aussi bien de tout laisser tomber, que je ne suis pas fait pour ça. Et puis non, je continue. Comme si je ne pouvais plus faire autrement maintenant (…) Ce label est très important pour moi, parce que j’existe en grande partie à travers lui ».
 Yan ne se plaint pas, mais on sent bien qu’il en a gros sur la patate, qu’il aimerait bien que ses disques parlent pour lui, qu’ils soient expédiés par Canadair aux quatre coins de la France, et que ce statut d’artisan confidentiel ce n’est pas trop sa tasse de thé. Alors comme un ébéniste ou un carreleur, il se répète chaque jour le poème de Nicolas Boileau : « Hâtez-vous lentement ; et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Ca, c’est le mérite même de l’artisan qui bosse pendant qu’un autre braille. Depuis quelques temps, le rythme de croisière d’Ego Twister c’est environ trois disques par an, une certaine philosophie DIY, des réussites comme « La main invisible » de San Carol, des choses plus inaudibles comme Syndrome WPW ; quoiqu’il en soit une certaine esthétique, méritante, telle qu’on aimerait la voir mise à l’honneur en lieu et place du petit who’s who mondain et consanguin où journalistes et attachés de presse trinquent à la santé d’artistes qu’on aura oubliés dès demain. « Est-ce que les gens auront envie de redécouvrir les disques du label dans vingt ans ? » s’interroge le patron d’Ego Twister quand je lui parle de postérité « Seront-ils devenus des collectors comme peuvent l’être n’importe quel obscur disque de synthwave des années 80 aujourd’hui ? Franchement, je n’en sais rien et je m’en tape un peu. Je préférerais qu’ils vivent maintenant ».
 Face aux médias de masse à la masse, un titre d’Amnésie, autre créature électronique signée sur le label, résume bien la problématique. A trop croire qu’il est facile de vivre de sa musique quand on est à la marge, on finit par oublier que le temps est souvent, comme les mesures, compté.

Extension du domaine de la lutte

Arrivé à ce stade de l’histoire, vous aurez bien évidemment le droit de pouffer face à cette fable d’un autre temps avec ce type seul dans son coin qui continue de poinçonner ses disques comme des écus. La vérité nue, c’est que Yan Hart-Lemonnier, comme Rubin Steiner ou Ricky Hollywood dans d’autres registres, est l’un des acteurs de la petite histoire des musiques underground, au même titre que ces labels qui l’ont marqué à ses débuts – Gagarin, le label de Felix Kubin, ou Noodles Discotheque – ou ceux qui continuent de se serrer la ceinture – Doki Doki, Da Heard it, Darling Dada ou Lentonia – pour ne pas fermer boutique.
Le quotidien de l’ensemble de ces labels, loin du cliché, ce sont des palettes à décharger, des bons de commande à remplir, des mails auxquels il faut répondre tard le soir avec un casque sur les oreilles parce le petit dort à côté et que demain il y a école ; c’est un petit bout de réel qui se dilue dans un océan de rêves de gosse avec à la clef une discographie qui se regarde droit dans les oreilles. Et qui, surtout, contraste d’avec la mythologie héritée de l’âge d’or, où l’on pouvait encore faire fortune et une overdose grâce aux royalties. Chez Ego Twister, exit le rock’n’roll suicide : « Je crois que tous les artistes du label sont étrangers au mythe du rock’n’roll, ces musiciens qui ne font qu’un avec leur musique, les mecs qui souffrent, crèvent d’overdose ou se suicident. Ou survivent et deviennent des légendes. Ce truc ne nous fait pas fantasmer. 
Nous sommes tous parfaitement normaux, et en particulier ceux qui ont fait les trucs les plus barrés que j’ai pu sortir. 
Il y a peu de musiciens professionnels chez Ego Twister. Il y des pères de famille, des gens avec un bon boulot et une vie rangée, et d’autres qui rament un peu. La musique est notre échappatoire. Elle m’a aussi permis de rester sociable dans des moments assez sombres de ma vie, et d’essayer d’être créatif alors que je n’en vis pas et que j’ai plutôt l’âge d’arrêter ces conneries. Ca me donne parfois l’impression de faire quelque chose d’un peu noble, dans une vie où ma seule perspective serait d’être employé de bureau ». 
Paumé dans un monde hyper-normal, le patron d’Ego Twister continue donc de sortir des disques pas normaux. Ca ne changera peut-être pas ta vie, mais ça change la sienne. Par les temps qui courent, c’est déjà pas si mal. Et si tu crois que Yan Hart-Lemonnier est un con, laisse moi te dire que toi t’en vaux au moins deux.

http://www.egotwister.com/
http://egotwisterrecords.bandcamp.com

Acid Witch Mountain // « Masters » // Sortie le 10 avril
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