Toujours quelque part, toujours ailleurs, FOL est difficile à faire tenir en place, impossible à piéger. Née autour d’un café enfumé, l’idée d’en savoir plus sur cet électron libre s’est poursuivie par mail à travers les montagnes du sud de la France et de l’Espagne pour enfin atterrir sur le bureau de Gonzaï.

« Ce qui nous intéresse, c’est ce que les écrivains vivants sont susceptibles de nous dire de ce temps »

Qu’est-ce qu’E-Fractions ?

28b73cb131e8a464dc6f3cf54744224aUne maison d’édition exclusivement et radicalement tournée vers la littérature contemporaine. Cet endroit où la vérité s’arrache dans et par la langue des écrivains, ce qui nous permet d’échapper ne serait-ce que fugacement au discours clos de l’universel reportage. C’est ce qui a, par exemple, donné naissance à notre envie de développer une collection particulière, « Carnets contemporains« , qui souhaite offrir la possibilité aux écrivains de s’atteler, dans leur langue, à dire l’époque. La langue comme pied-de-biche peut-être plus encore que le scénario d’une fiction…
Nous publions en format numérique et papier selon le principe suivant : le livre numérique comme remplaçant du livre de poche à un tarif n’excédant pas 6€, en première édition et non en seconde en vertu du succès d’un titre, de manière à offrir aux lecteurs « la possibilité d’une prise de risque ». Notre réflexion étant basée sur nos propres expériences. Personnellement je suis un gros lecteur, pourtant, parfois, lorsque mes finances coincent, que mon banquier n’en est plus à me faire les gros yeux mais à envisager les hommes de main, je peux sérieusement hésiter voir carrément reculer à découvrir un nouvel auteur devant le prix d’un livre (entre 15 et 24€)… En général ça me met de très mauvaise humeur… Je voulais trouver un moyen d’éviter qu’il y en ait d’autres dans cette situation…
La publication papier, quant à elle, est pensée en série limitée avec le souci d’une réflexion sur les formats, la qualité des papiers et des couvertures, l’innovation lorsqu’il est question d’intégrer à un texte une BO, comme pour le recueil collectif Aimer c’est résister ou La Solitude de l’ours polaire de Louis-Stéphane Ulysse, deux titres accompagnés d’une musique originale composée par Caroline Duris Metatechno…

« Une maison d’édition […] j’ai tendance à la considérer comme des machines de guerre ».

Pourquoi et comment avez-vous créé cette maison d’édition ?

Alors au pourquoi je vous répondrai que c’est sans doute le seul point sur lequel je rejoins Marx : l’appropriation des moyens de productions est pour moi la base et la clef de l’autonomie et donc de l’indépendance. Une maison d’édition, comme le collectif artistique disposant d’une licence de production, j’ai tendance à les considérer comme des machines de guerre… Quelle guerre ? Celle de l’art, du goût, d’une certaine idée de l’humanisme sorti du vase-clos de la « bien pensance » et du neutre… Nos points de vue sont parfaitement subjectifs et ne tendent pas une seconde à l’illusion de l’universel… Pas plus que nous ne versons dans la quête de La Vérité… Nous essayons seulement de nous donner les moyens de défendre des voix, de préserver et de mettre en valeur des singularités qui nous parlent, nous touchent ou nous bousculent, mais qui toutes nous semblent indispensables pour créer ces respirations nécessaires dans un monde-un qui tend vers l’absolutisme de la pensée unique. Ce n’est pas sain, c’est même incroyablement dangereux, alors à notre niveau et avec nos moyens, nous entendons lutter contre… Mais peut-être devrais-je dire « pour », parce que finalement, c’est essentiellement « pour » qu’il reste possible de « vivre ensemble » à peu près décemment…
Lorsque j’ai voulu publier mon premier roman, en 2003, je me suis naturellement tourné vers l’édition numérique qui me semblait une alternative plausible au monde éditorial tel que je le percevais alors… En 2003 c’était sans doute beaucoup trop tôt et mon expérience s’est révélée assez décevante, pour employer un doux euphémisme. Pendant des années à la suite de ça je m’en suis détourné (de l’édition numerique) pour me concentrer sur la « mise en voix » de la littérature via le spectacle vivant. Fin 2011 Vincent Bernard et Paul Leroy-Beaulieu m’ont proposé d’écrire un texte court sur l’affaire DSK qui intégrerait un recueil collectif publié chez Edicool. J’ai hésité avant de finalement accepter, trouvant la un lieu où me débarrasser de l’insupportable cancanage qui bruissait autour de cette affaire. En janvier les deux mêmes m’ont proposé d’associer le collectif (Cid Errant Prod) et la maison d’édition pour la publication d’un nouveau recueil collectif. Le format ePub 3 était en train de naître, permettant l’intégration de vidéo et de musique. J’en ai profité comme un gosse avec un nouveau jouet, invitant des auteurs, des artistes plasticiens et la compositrice Caroline Duris Metatechno que j’aimais tous, tant pour leurs travaux que pour la singularité de leurs voix à venir jouer avec moi. Ça a donné Aimer c’est résister, un recueil que je dirais presque de transition puisqu’il est devenu également lecture-concert ou « performance de littérature augmentée » avec projection des œuvres en vidéo, lecture de la comédienne Dominique Frot accompagnée de Caroline Duris en live sur ses machines et son piano dans le cadre par exemple du festival Text’Avril au théâtre de la Tête Noire (Orléans). Puis j’ai eu l’envie d’aller plus loin, de penser plus complètement la question de l’édition intégrant évidemment prioritairement le format numérique. Ça a d’abord donné la collection E-Fractions littéraires chez Edicool avant de basculer en maison d’édition indépendante en juin 2012.

« Tout le monde se crispe lorsqu’il est question d’édition numérique, parce que ce format remet en cause toute la chaîne du livre. »

Quel est le concept de ces E-cards dont on parle ? Comment en avez-vous eu l’idée ?

Ce concept est né en même temps que le recueil « Aimer c’est résister ». Le 14 février 2012 lorsque nous avons officiellement lancé le recueil à la Galerie de Nesle (Paris), les premières ebook-cartes étaient présentes et permettaient déjà une distribution In Real Life de ce livre sous son format numérique en ePub 3…En fait il s’agissait d’inventer un moyen d’aller à la rencontre des lecteurs hors d’Internet, cet espace de gratuité que nous avons construit tous ensemble et où le commerce ne trouve pas facilement sa place, pour réintégrer une sphère où il est plus naturel pour chacun d’acheter un livre, la librairie, sous ce format numérique qui permet une pratique tarifaire basse et donc incitative à découvrir la littérature contemporaine. Un objet transitionnel en quelque sorte permettant aux gens de posséder tout de même un objet, cette Ebook-carte au format 10/15cm représentant la couverture et la 4ème de couverture du livre, équipée d’un dispositif de téléchargement (QR code et lien URL) protégé par un mot de passe, que l’on peut garder dans sa bibliothèque, prêter ou offrir selon son désir puisque nos Ebooks ne sont pas cadenassés par des DRM ( ces verrous qui empêchent l’utilisation libre des fichiers).

Pensez-vous que le débat « numérique/papier » soit encore d’actualité ?

couv1-LSUNon, je pense même que ce débat a toujours été un faux débat masquant l’enjeu réel pour l’édition aujourd’hui et qui n’est autre que la réforme totale et radicale de son modèle économique…ou non… C’est bien pour cela que tout le monde se crispe lorsqu’il est question d’édition numérique, parce que ce format remet en cause toute la chaîne du livre, lui impose de s’interroger sur un modèle économique qui pousse toujours plus loin vers l’absurde, la massification à tout prix puisque ce modèle est basé sur les volumes. Sans volume important, point de salut pour l’édition de livres papier.
Pour ne pas rentrer dans des considérations techniques ennuyeuses, je dirai simplement que penser le livre numérique comme format majoritaire et le livre papier comme un bel objet en série limitée peut idéalement changer la donne. Le système de diffusion physique des Ebooks via notre Ebook-carte permettant de ne pas exclure de la chaîne le libraire indépendant, bien au contraire puisqu’il tend à lui rendre son rôle essentiel de prescripteur de contenus, tout en lui donnant la possibilité d’augmenter considérablement son offre à l’intention de ses clients, un livre numérique sous forme de carte prenant évidement infiniment moins de place qu’un livre papier et pour un prix que nous, nous nous efforçons de rendre bien moindre afin de rendre aux lecteurs cette possibilité de « prendre un risque » sans avoir le sentiment d’y laisser toute sa bourse dans un temps où le bien culturel ne peut pas être dans les priorités d’une majorité de personnes qui se demandent comment finir le mois.

La question de fond ne serait-elle pas plus autour de « comment donner envie de lire aux gens? »

Si, bien sûr, et s’il est heureusement impossible d’obliger les gens à faire tel choix plutôt qu’un autre, on voit bien l’impact de ce modèle économique aujourd’hui à l’œuvre dans l’édition. La quête aussi urgente que nécessaire du bestseller pour répondre à l’exigence d’un modèle économique basé sur les volumes concentre toute la puissance de frappe des grosses écuries éditoriales et des gros vendeurs type Amazon ou la FNAC sur quelques ouvrages de quelques noms dont on matraque l’opinion pour qu’elle achète en masse au détriment de tous les autres… Lorsqu’on ajoute à cela le prix d’un livre grand format ( je mets volontairement de côté le livre de poche qui n’est jamais une édition en première intention mais la conséquence du succès de l’édition en grand format d’un titre) on pousse malgré tout le lecteur moyen vers des choix prédéterminés, faciles d’accès, par la chaîne du livre telle qu’elle existe et fonctionne aujourd’hui. Disons pour prendre un exemple qu’un déjà bon lecteur lisant un livre par semaine et dépensant donc près de 100€/mois pour l’achat de livres neufs, va avoir tendance à se tourner vers les titres majeurs, sûrs, mis en avant par les campagnes de publicité, sur les tables des librairies et dans la presse spécialisée et qu’il ne lui restera plus grand chose en poche pour investir dans d’autres titres et donc d’autres voix…

« Je ne sais défendre avec envie que les écrivains et les textes qui m’ont « parlé ». »

Comment faites-vous, vous, pour donner envie de lire ?

Je garde un très mauvais souvenir des lectures imposées à l’école et à l’inverse un incommensurable bonheur à découvrir seul, en fouillant dans les bibliothèques et les étals des bouquinistes et puis plus tard, avec un peu plus de moyens, dans les librairies, les trésors de la littérature sans que personne ne m’ait préalablement dit comment et dans quel sens (le bon, toujours) il fallait lire tel ou tel écrivain. Mais ce sont majoritairement les écrivains qui m’ont donné envie de lire en partageant eux-mêmes leurs coups de cœur… C’est ce que je m’efforce de faire à mon tour aujourd’hui comme écrivain, comme éditeur, comme chroniqueur ou en organisant lectures, mises en voix ou rencontres autour des écrivains que j’aime…. partager avec les autres les lectures qui m’ont touché, bouleversé, révolté, bousculé…
Je ne sais défendre avec envie que les écrivains et les textes qui m’ont « parlé »… Mes choix sont absolument subjectifs et assumés comme tels. Donc mon seul outil pour donner envie de lire est la franchise, dire sincèrement en quoi telle ou telle langue, telle ou telle voix m’a plu, me plait, a changé ou change ma vie, ma vision de celle-ci, etc.

Qu’est-ce qui vous donne envie de lire un livre ?

925277898_LLa voix… Javier Cercas fait dire à l’un de ses personnages dans À la vitesse de la lumière (Actes Sud 2006) : « S’il y a une voix, il y a une histoire… Je m’accorde absolument à cette approche de la littérature…  » Pour moi, le meilleur scénario du monde qui ne serait pas porté par une voix, une langue, immédiatement identifiable ne vaut rien, je m’en fous… Ce qui compte c’est la voix singulière qui porte un texte. C’est ce qui m’a bouleversé à la seule lecture de la quatrième de couverture de Mon ange de Guillermo Rosales par exemple, ou chez Bataille, Lautreamont, Miller, SaFranko, Fante (père et fils), Louis-Stéphane Ulysse, Rimbaud, Catherine Ysmal… C’est ce qui m’intéresse chez Hunter S Thomson… Sa couverture du « Marathon d’Honolulu » par exemple, on s’en fout, ma sa voix, cette manière unique de raconter, ça, ça m’intéresse… Je mélange volontairement des grands noms et des noms moins connus parce que mon rapport à leur écriture participe du même… Ce qui m’intéresse c’est ce qui peut surgir dans l’écriture, ce qu’un écrivain est le seul à savoir et qu’il ignore pourtant savoir et qui lui échappe parce que sa propre langue le déborde…
Je fais partie de ceux qui pensent que le Progrès, la quête d’un savoir absolu qui améliorerait le sort de l’humanité a définitivement échoué sur les camps d’extermination nazis… Et que depuis ce désastre effroyable, cette apocalypse, aucune démonstration systémique ne pourra jamais plus tenir, que tout ce qui nous reste, c’est la voix des écrivains et leur capacité à ouvrir des trouées vitales au cœur du pire. De ces expériences singulières qu’ils partagent au travers de leur langue et qui, pour non reproductibles à l’exact identique qu’elles soient, nous offrent ce droit de croire que nous pourrions, nous aussi, inventer les nôtres… Et ça, c’est incommensurable. Ça, ça mérite qu’on se batte pour, de toutes ses forces…

Que lisez-vous en ce moment ?

Des manuscrits, essentiellement. Mais dans mes dernières lectures il y a eu le Sur la route Again de Guillaume Chérel paru chez Transboréal, Irène, Nestor et la vérité de Catherine Ysmal, chez Quidam éditeur, En crachant du haut des building de Dan Fante paru chez 13e Note, De sueur et de sang de FX Toole également paru chez 13e Note, Portrait de l’artiste en jeune chien de Dylan Thomas chez Point, Le Marathon d’Honolulu de Hunter S. Thomson chez Tristram, et le dernier Alizé Meurrisse, publié chez Allia…

http://e-fractions.com/