« Kampuchea vaincra ! » 
(Tribune libre par Alain Badiou, publiée par le journal « Le Monde » du 17/1/79)

Et toi alors Duch, comment ça va ? Bonne forme, un petit bidon, manque quelques dents peut-être, un doigt et le métacarpien qui va avec. Duch parle, Duch s’explique, récuse, réfute, il est plein de remords, il prie le seigneur Jésus qui lui a déjà pardonné tous ses péchés. Il a trouvé la paix. En face, hors-champ, le monteur Rithy Panh. Panh est celui qui déterre les ossements, celui qui archive et interroge les bourreaux, documente le génocide, monte des films et les projette au MK2 Rambuteau devant dix péons. Pour que les assassins ne puissent effacer leurs traces.

Duch, aidé de petites mains qu’il a lui même formées, a tué 12 500 personnes en trois ou quatre ans au centre S21, école transformée en lieu de torture et d’exécutions, ce qui le place dans la moyenne haute des enculés. Pour mémoire, Guy Georges a tué 7 personnes, Ted Bundy 36. Mais tout de suite on sent qu’il ne s’agit pas de la même chose, et cela répond à la question : Duch est il un sadique ?

Peut-être est-il animé de pulsions sadiques. Mais une pulsion s’apaise. Elle se gave puis va s’allonger, repue. Pas de quoi tenir la distance. Il y a des jours avec et des jours sans. 12 500 personnes, non, là ça devient un travail. Alors l’idéologie prend le relais. Professionnaliser le rapport au crime est le premier réflexe de défense du bourreau par rapport au visage humain, et ce qui lui servira de stratégie de défense au tribunal. Il faut déléguer les basses œuvres. Le travail bureaucratique est l’occasion pour Duch de s’enfermer pour écrire ses rapports. C’est moins fatiguant que le chantier ; c’est aussi une façon de ne pas trop se mouiller. Non, il ne tue pas ; il ne fait que recevoir des ordres et les transmettre. S’intégrer à une chaîne de commandement, c’est ce que veut le bourreau, c’est plus confortable.

Donc on voit Duch pendant 1h40, en plan serré, format 4/3, de face ou de trois quarts profil, déblatérer sans interlocuteur apparent. Plutôt austère. Son seul contradicteur, c’est le montage, le travail de Panh : le confronter aux images de ses victimes, lui montrer des témoignages de personnes l’impliquant dans des crimes. Monter face à face ses contradictions. Duch reconnaît avoir fait des erreurs, commis des crimes. Mais il veut examiner ce qu’on lui reproche, il n’acceptera pas tout. En fait, quasiment rien.

Le bourreau est un homme qui a organisé son insolvabilité morale. Il s’est organisé pour ne plus être responsable de rien. Et certains vont même jusqu’à le croire.
Le bourreau se prétend une victime. Une victime du régime, qui l’a forcé à commettre des actes odieux. « Qu’auriez vous fait à ma place ? », demande Duch. Il demande l’empathie. C’est ici qu’intervient le syllogisme de Arendt sur la banalité du mal. « Tous les bourreaux sont des hommes ordinaires ; nous sommes tous des hommes ordinaires ; donc nous sommes tous des bourreaux. »[i] Le bourreau est-il un homme ? Et si c’est un homme, alors ne sommes-nous pas comme lui ? Non, répond Panh : je suis la victime (Panh a vu toute sa famille mourir au Cambodge durant le règne des Khmers rouges – NDA), tu es le bourreau.

Le bourreau prétend avoir obéi aux ordres. Il explique également qu’il préférait choisir comme tortionnaires de jeunes paysans illettrés. Car eux tuaient sans discuter, alors qu’un intellectuel a plus de mal à s’y résoudre. Duch, l’intellectuel, l’homme éduqué (comme tous les dirigeants Khmers rouges), qui parle français et cite Alfred de Vigny, n’est pas un paysan illettré, endoctriné. Il est un combattant de la première heure.

Le bourreau est bureaucrate. Un gratte-papier insignifiant. C’est du moins ce qu’il prétend.

C’est ce que prétendait aussi Eichmann, facilement dans le top 15 du régime nazi. « Je ne suis qu’un humble fonctionnaire. » Des personnes se sont ensuite interrogées là-dessus, peut-on être inconscient à ce point, la bureaucratie est-elle une machine déshumanisante ? Alors qu’il ne s’agissait bien évidemment que d’un grossier mensonge. « Si on me force à dire la non-vérité, je refuse. Je fais une dernière déclaration, pour la dernière fois et publiquement : je n’ai jamais torturé. »

Le bourreau ne s’est pas sali les mains. Puisqu’il est bureaucrate. C’est d’autres qui ont torturé. C’est ce que dit Duch encore, mentant effrontément, riant face au témoignage d’un autre qui l’accusait d’avoir participé à des séances de tortures. Lui se contentait de rapporter les aveux, de les consigner, d’enseigner des méthodes d’interrogatoire efficaces. C’est ce que ferait un bureaucrate. Eichmann ne cessait de se déplacer sur le terrain pour organiser les déportations, Duch assistait en fumant aux séances de tortures et d’exécutions.

Le bourreau regrette ces dérapages. Mais sûrement pas son idéologie. Ce qu’il regrette, c’est l’effraction du réel dans l’idéologie, du moins d’avoir assisté à ça. Cette classe qu’il fallait détruire, mieux aurait valu qu’elle n’existe pas, et alors tout serait allé pour le mieux. L’idéologie est sauve, heureusement. Reste à effacer les traces, les ossements, les preuves, les noms, les témoins. « Kamtech » est le nom de ce processus. Tout doit être fait en secret, sans bruit, l’assassin efface ses traces derrière lui. C’est l’une des obsessions de Duch, d’ailleurs. C’est ici que l’on peut s’interroger sur la démarche négationniste. Au delà d’une opinion, ce sont des actes, une complicité criminelle active avec l’assassin, une volonté de faire disparaître les preuves. Il est si simple de nier la réalité d’un crime.

Les cadavres se décomposent, les empreintes digitales disparaissent, les vidéos des caméras de surveillance sont effacées, les témoins oublient, les survivants meurent. Bientôt il ne reste plus rien, et l’assassin s’est évaporé dans la nature, son crime même devenant pour lui un souvenir de somnambule. Face à l’assassin, Rithy Panh archive, témoigne, interroge, déterre les crimes, et confronte le bourreau à ses actes.

L’objectif de l’Angkar était d’instituer une société qui ne serait plus divisée en classes sociales, à savoir la bourgeoisie et le prolétariat. Et le moyen le plus simple de dépasser cette division était de supprimer l’une des deux classes, à savoir la bourgeoisie. Elle sera envoyée aux champs, où le prolétariat, l’ancien peuple, le vrai peuple Khmer, lui apprendra le travail agricole. Créer un peuple de paysans illettrés, voilà l’objectif de l’Angkar. Je n’ai jamais compris en quoi ceci était révolutionnaire ou progressiste. L’inspiration me semble au contraire nettement réactionnaire. Il faut dire qu’un paysan illettré n’hésite pas à tuer. Fabriquer des enfants tueurs.

Cet objectif abstrait, il faudra néanmoins l’atteindre avec des moyens concrets. Déportation, torture. Ce n’est certes pas idéal. Alors il faut oublier ça. Ce qui frappe dans ces assassinats, c’est la systématisation de la torture. Il faut que l’accusé avoue puisqu’il est forcément coupable, car accusé par l’Angkar. Il faut que l’accusé confirme ce que dit l’Angkar. Il faut que sous un instituteur, la torture révèle un agent de la CIA. Que le réel se conforme à l’idéologie. Voilà le rôle de Duch.

« Nous avons vaincu les ennemis de l’extérieur, en particulier les Américains. Il faut vaincre maintenant les ennemis de l’intérieur, car il en reste. Il faut vaincre aussi les ennemis qui n’ont pas de forme visible : les habitudes impérialistes de notre cœur. »[ii]

Il n’y a pas de fin à l’épuration.

Duch, le maitre des forges de l’enfer // En salles depuis le 18 janvier 2012 


[i] Voir « Séductions du bourreau » Charlotte Lacoste, excellente étude sur la figure du bourreau dans la littérature contemporaine
[ii] Cité dans « l’élimination » coécrit par Rithy Panh et Christophe Bataille, et sortie en même temps que le film.