Parce que sa plume dissèque le vide de notre époque comme celle de peu d’autres, Douglas Coupland fait partie de la poignée d’auteurs que la paresseuse que je suis se fait un devoir de lire de temps à autres. Ecrit dans le cadre d’un prestigieux cycle universitaire de réflexions sur l’époque contemporaine, et dans la continuité de ses précédents romans, Joueur_1 dresse un portrait kaléidoscopique de l’adulte désabusé des années 2000.

L’apocalypse selon Coupland ? Un nuage toxique, un sniper mystique, et la flambée extraordinaire du cours du baril de pétrole qui engendre le blocage de la quasi-totalité des moyens de transport. Ce scénario catastrophe contraint quatre individus sans lien les uns avec les autres à se retrouver calfeutrés dans le bar d’un hôtel miteux d’aéroport : Rick, barman et alcoolique repenti, décidé à obtenir « Pouvoir, Contrôle, Argent, Amis et Amour » (sic) en adhérant au programme de développement personnel d’un gourou du petit écran ; Karen, séduisante quadragénaire ruminant son divorce venue rencontrer une conquête internet ; Luke, un prêtre en cavale ayant perdu la foi et dérobé 20 000 $ dans la caisse de sa paroisse, et enfin Rachel, une jeune femme à la beauté irréelle, souffrant d’un syndrome autistique et décidée à se faire engrosser – si possible par un mâle dominant – pour justifier aux yeux de son père sa légitimité d’être humain. Portant les germes d’un thriller option happy ending, il ne serait pas si surprenant que les droits de la dernière traduction de Coupland soient rachetés par la Warner en mal de blockbusters findumondistes ; la finesse en plus, le sauveur de l’humanité incarné par Will Smith en moins.

« La plupart d’entre nous n’ont qu’une douzaine de moments vraiment intéressants dans leur vie, le reste est du remplissage. »

Les formulations claquent. Et si les rebondissements s’avèrent presque accessoires, c’est sans dommage pour le récit de ces cinq heures en temps réel qui repose sur la pertinence et la drôlerie des raisonnements de ses personnages. Coupland, bienveillant face à leurs faiblesses et esquivant tout lyrisme artificiel, prête à ses héros des bribes de réflexions sur les notions de foi, de couple et d’épanouissement personnel, complémentaires les unes des autres et souvent désabusées. Ce procédé emblématique de son écriture lui permet d’exprimer de manière directe et juste des analyses qui seraient probablement demeurées de l’ordre du ressenti brumeux chez son lecteur. En appendice, la très poétique légende de l’avenir est la continuation de l’exercice de création lexicale mené par le Canadien depuis Génération X. Coupland poursuit donc son travail de définition d’expressions inexistantes et autres néologismes dont le contenu a une réalité universelle :

Coup de star : La réaction disproportionnée que l’on a en rencontrant une célébrité ressemble étrangement à celle que l’on a lorsqu’on apprend une nouvelle qui a des répercussions profondes sur la vie.
Théorie du déraillement équitable : Conviction qu’au bout du compte, toutes les familles subissent une quantité égale d’épreuves, de troubles, de bizarreries et de dilemmes médicaux.

Indépendantes les unes des autres, la centaine d’entrées de ce lexique surréaliste finit de marteler les diverses obsessions de Coupland : amour de la pop culture, fascination craintive face à un monde en permanence interconnecté, engouement pour la science et la science-fiction, traumatisme post 11-septembre, etc. Huis clos intelligemment mené par un auteur rompu à l’observation de ses contemporains, Joueur_1 a toutes les chances de se classer parmi les It-books de la rentrée littéraire 2011. En tête de gondole à la FNAC… Apocalypse now !

Douglas Coupland // Joueur_1 (titre original : Player One) // Au Diable Vauvert, traduit par Rachel Martinez
Prix : 20,00 €