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DANTON EEPROM [INTERVIEW]
Mister nice guy

La culture de la sape, quand on vient de Marseille, c’est important. Ne pas chercher plus loin les raisons du nom de ce disque par celui que les initiés appellent sobrement « mister paillette ». Mais chez Danton, la doublure intérieure ne serait-elle pas plus épaisse que ne le laisse supposer l’apparente coquille vide dopée au RedBull du gars du sud-est pratiquant la house comme d’autres la pétanque ? Petite partie de boules à facettes très loin du Massilia Sound System.

La culture de la sape, quand on vient de Marseille, c’est important. Ne pas chercher plus loin les raisons du nom de ce disque par celui que les initiés appellent sobrement « mister paillette ». Mais chez Danton, la doublure intérieure ne serait-elle pas plus épaisse que ne le laisse supposer l’apparente coquille vide dopée au RedBull du gars du sud-est pratiquant la house comme d’autres la pétanque ? Petite partie de boules à facettes très loin du Massilia Sound System.

Vendredi, 13H00, quelque part dans Paris. Le jour de cette interview, j’ai mal aux genoux, j’ai pas envie de danser, pas envie de sourire, pas envie de la faire cette putain d’interview. Ca n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec l’ami Danton Eeprom ; simplement y’a des jours où l’on n’a pas la force de se coltiner l’humanité et ses rythmes dansants, de se farder des bios 100 % positives où l’artiste rayonnerait comma la septième merveille du monde quand ses chansons valent à peine le prix d’un kilo de briques chez Soupirorama.

danton-eeprom-if-looks-could-killQuelque part ça tombe bien, et ça m’aidera à tenir une partie de ce vendredi pourri, le « If looks could kill » du marseillais d’origine n’a rien à voir avec une beuverie hédoniste de samedi soir. Ou alors si, « If looks could kill »  c’est l’autre versant de la nuit, quand toutes les jolies filles ont quitté la piste et que ne reste à serrer que la serveuse de 40 ans pour ne pas finir, jean sur les genoux, dans un lit solitaire. A l’image de feu Battant – depuis que Joel Dever s’est suicidé en 2011 – Danton Eeprom tente depuis peu de faire rentrer le côté sombre de la force dans sa boîte à rythmes et ses synthés ; ça donne un côté morbide à ce disque qui a la gueule d’un disque du mois chez Tsugi. Mais qui en fait est bien plus, en dépit des quelques morceaux qui permettront aux jeunes obèses de perdre 300 grammes sur la piste de danse.

Sans transition. Si vous lisez ce papier, il y a de fortes chances pour que vous n’ayez plus 20 ans, que le temps des nuits blanches dont on se remet en 6 heures soit loin derrière. Maintenant vous avez des enfants, un loyer à payer, plus le temps de sortir en club, une soudaine envie de sortir un lance-flamme pour en finir avec l’humanité qui ne marche pas droit dans le métro et qui écoute de la merde en barre pour aller bosser dans un job de merde dans une barre d’immeuble. Evidemment,  il se peut aussi que vous soyez tout l’inverse. Et c’est justement là que « If looks could kill » tire son épingle (à nourrice) du jeu, le disque va à tout le monde. L’inverse des fringues XXS de chez Kooples, donc, et d’une partie des marques à la mode sur lesquelles Danton crache sur ce disque. Sans forcément plaire à tout le monde, un album qui parle autant aux gamines souhaitant se vider la tête qu’au type mal luné prêt à sauter la pause déj’ du vendredi pour tenter d’en savoir plus. Très bien.

T’as le look, coco

Il est installé dans le café, termine une interview comme un médecin signant l’ordonnance du patient venu là sans trop savoir de quoi il souffre. Voilà, l’ordonnance est signée, la journaliste prête à aller profiter de sa couverture universelle pour éviter de trop réfléchir ; c’est à moi. Le Danton est fringué comme un émir Qatari prêt à racheter la moitié de la région Ile de France ; c’est presque étonnant d’avoir appelé son troisième disque comme ça, quand on voit la gueule bien apprêtée du concepteur. Si le look pouvait tuer, il y a fort à parier pour que Danton Eeprom tombe en première ligne. Ca, c’est pour les préjugés. Un peu comme croire que parce qu’on est marseillais, on n’a rien d’autre dans la tête qu’un énorme ballon de football tournant comme une boule de discothèque.

Vient l’heure du question-réponses, avec des réponses troisième degré à des questions qui n’en sont pas. Il eut été facile de tout retranscrire tel quel, on aurait bien rigolé. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai pas envie de rire. Le disque de Danton non plus, il a pas l’air en grande forme. Plutôt du genre clivant, entre des morceaux techno-régressifs (Hextape), le joli single pour faire croire que tout va bien (Biscotto & Chimpanzee) et le grand titre de l’album, Never ask never tell, qui rappelle surtout que le danseur n’est jamais plus beau que lorsqu’il a un genou à terre. « C’est bien de pas plaire à tout le monde, c’est vrai, dit Danton, mais regarde un type comme John Lennon, que les gens adoraient comme un dieu, et d’autres qui l’aimaient tellement qu’ils auraient voulu être lui… bref j’attire parfois la colère et la jalousie sans avoir rien fait aux personnes ». Danton serait-il un peu parano ? « Fais gaffe à ce que tu dis, le serveur c’est un bodyguard avec une oreillette, la nana derrière toi c’est un agent du MI6 ». Rires. Enfin, on essaye. Souriez, vous êtes filmé.
Depuis que Danton s’est expatrié à Londres, CCTV Land pour les intimes, il voit des caméras partout ; et pas forcément celles qu’on croit. « Certains pensent qu’avec ce disque je parle du regard, mais en fait c’est l’apparence, c’est au-delà de la mode d’ailleurs. L’image, et le traitement qu’en fait la société, m’obsède un petit peu ». C’est étonnant de la part d’un gamin qui a usé ses baskets dans la cité Phocéenne, un lieu réputé pour ses cagoles, sa superficialité, son taux de criminalité en costards de chez Gucci fraichement tombés du camion sur le cour Belsunce. « C’est la société photoshopée to the max qui m’insupporte, avec les dommages que cela peut faire. C’est souvent traité de façon trop futile, on se rabâche que fumer ou boire tue, mais on ne te prévient pas qu’une couverture de Vogue peut-être dangereuse pour la gamine de 15 ans ». A Londres, le Marseillais a découvert la diversité des looks, le je-m’en-foutisme pour la grosse – la même que celle citée précédemment – déguisée en Pokémon japonais ou celui du quinqua qui se prend encore pour Johnny Rotten. Cette pluralité esthétique, Danton l’a intégré à sa propre musique pour livrer quelque chose qui ne ressemblerait pas à un simple disque électronique. Quand je cite les propos de son ami Laurent Garnier dans une récente interview (« Un album techno avec douze morceaux techno, c’est chiant. C’est comme si on me demandait de bouffer du poulet pendant une semaine »), Danton se marre franchement. Le poulet il en mange tous les jours, mais pour les disques uniformes, comme ses chemises il faudra repasser. « C’est vrai que ça ne fait aucun sens, et c’est logique puisque le CD, en tant que format, c’est un truc marketing inventé par des types qui voulaient s’en mettre plein les poches. Mais l’électro s’accommode très mal avec la techno ; pour moi le CD c’est la pop, faut savoir raconter des histoires instantanées ». Il y a pourtant un morceau de 8 minutes sur le disque, c’est Femdom, vision cauchemardesque d’un film de John Carpenter dans une galerie marchande de chez Leclerc.

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Le diverti se ment

Transition vers un monde fait de caddie et de blondes peroxydées. Comment Danton a-t-il réussi à s’extirper de la région marseillaise pour réussir à s’imposer comme l’un des poulains du label In Finé ? C’est pas compliqué. Dès l’adolescence, Danton découvre l’Angleterre et les Etats-Unis, grâce à des voyages. A 19 ans, il devient jardinier sur la côte ouest chez les bourgeois californiens, apprend la vie, pas forcément la vraie, mais la vie quand même. « Les Américains sont des gens géniaux, au-delà du cliché, moi je connaissais que la méfiance, les trucs de lascars, bref ça a été mon mai 68 à moi ! ». Avec trente ans de retard, en pleine effervescence de la French Touch, qui ne lui en touche pas une d’ailleurs. Ses débuts en tant que musicien, il les fera paradoxalement à deux pas de chez lui, à Aix-en-Provence dans un studio fréquenté par… Jean-Jacques Goldman. Assistant du studio, opérateur ProTools, il apprend son métier dans un décor étrange, où l’on parle de disques d’or et de solos de gratte par Michael Jones. Uh. Une époque formatrice dont il retiendra le gout de la maîtrise jusqu’au-boutiste. Qu’a-t-il délégué sur son propre disque ? « RIEN ». Au départ, « If looks could kill » devait être produit par un autre producteur, quelqu’un dont le nom aurait pu être stické sur la pochette pour convaincre les réticents, mais en fait non. Pour Danton, ça semble important d’être le maître d’œuvre, le chef de chantier qui remue la merde à la recherche du dancefloor enfoui. Tout cela pour dire qu’en dépit de l’aspect structuré de ce papier, à la majeure partie des questions Eeprom répond souvent par une pirouette. Pas de méprise, on n’est pas là pour causer d’un disque engagé. « it’s only Entertainment » confirme Danton. Hey, what did you expect ?

If looks could kill the Dj

2013_0271FabienBreuil_MG_4845rDerrière ce disque douloureux à accoucher, genre au forceps avec une casquette de Dj posée à l’envers, il y a donc les travers du look, pointés en filigrane. Le look c’est aussi l’esthétique. Età  ce petit jeu, le « If looks could kill » de Danton est un retour vers le futur régressif, avec un sérieux coup de marche arrière sur les années 90, dans lesquelles il a logiquement grandi. Comme on arrive à ce moment où l’électro est maintenant assez vieille pour revisiter sa propre histoire – un peu comme dans le rock ou le rap, mais sans les looks de vieux ringards sur le retour – et permettre aux anciens combattants de ressembler à des videurs – dixit Etienne de Crécy – le disque d’Eeprom possède aussi le goût des albums photos dont on retourne les pages, pour se souvenir des plaisirs coupables. « Jusque-là, j’avais occulté ce pan de culture musical 90’s, parce que j’étais obnubilé par le grunge, Seattle, les Pixies, mais des trucs comme Crystal Waters – chanteuse américaine connue pour son Gypsy Woman en 1991, NDR – m’ont pourtant toujours passionné. Arrive un moment où tout te revient forcément dans la gueule, inconsciemment, même la musique du Flic de Beverly Hills c’est démentiel, j’assume. Parce que je suis bien dans mes pompes ». La grande différence avec le précédent disque, « Yes is more », c’est donc une certaine décomplexion qui transpire partout. Enfin pas trop, faudrait pas non plus tâcher le costard !

Là, on en vient à mon morceau préféré, qui, ça tombe bien, est aussi le sien. Never ask, never tell, ballade brumeuse à la Connan Doyle avec du Nick Cave de cathédrale gothique dans les oreilles. Pour celui qui n’aime pas trop s’attarder sur la genèse des chansons parce que « ça gâche l’imaginaire de l’auditeur », ça tombe raccord comme un ourlet de pantalon. Du coup, la chanson on n’en parle pas vraiment. C’est pas une explication de texte par Bernard Pivot, vous vous croyez où ? N’empêche : « C’est le morceau dont je suis le plus fier, parce que c’est le plus personnel, le plus abouti, le genre de truc qu’on n’a pas envie de rouvrir quand la stèle est posée ». On n’en saura pas plus. Sous ses airs de mafieux du Vieux Port, Danton possède un petit cœur qui bat à 120 BPM, démerdez-vous avec ça. Et d’ailleurs, lui arrive-t-il d’avoir affaire à des journalistes qui interprètent ses morceaux n’importe comment ? « Tout le temps ! ». Et comment réagit-il alors ? « Très bien ! Je leur dis ce qu’ils veulent entendre ! ». L’art de la tchatche, un truc qui s’apprend pas dans les livres. Quant à savoir vieillir avec cette musique d’anciens jeunes qu’est devenue l’électro, il en sait rien le Danton, de ce que à quoi ressemblera son propre futur. « Regarde des mecs comme Laurent Garnier, ils sont vieux mais continuent d’avoir le regard d’un gamin de 5 ans, c’est cette fraîcheur que j’aime chez lui ». Producteur pour d’autres peut-être ? Oui, peut-être. A-t-il menti pendant cette interview ? « Absolument pas, mais c’est peut-être encore un mensonge… ». Pas facile d’entrevoir la vérité dans la bouche d’un Marseillais. Mais son disque a raison, les apparences sont souvent trompeuses.

Danton Eeprom // If looks could kill // In Finé
Photos : Fabien Breuil

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