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CINÉMA JAPONAIS
Soixante ans d’apocalypse

« Japon dévasté, le film des événements », Le Figaro (16 mars).  « Si on va au bout du scénario catastrophe… », Le Télégramme (16 mars). « Une apocalypse qui ne serait plus un film, une catastrophe qui crèverait l’écran de nos vies quotidiennes », Marianne2 (17 mars). « Fukushima, le téléfilm-catastrophe », Slate (17 mars). Si la presse use de la terminologie cinématographique pour rendre compte de la tragédie qui s’abat sur le pays du soleil levant, ce n’est forcément pas un hasard. Le chaos qui règne aujourd’hui au Japon fait écho à une production filmique dantesque qui mêle depuis plus de cinquante ans, dans l’imaginaire collectif japonais, risque nucléaire et catastrophes naturelles.

Pour comprendre l’incroyable fertilité du cinéma de monstres nippon, commençons par rappeler que ce pays reste encore aujourd’hui le seul à avoir dû faire face au nucléaire (militaire de surcroît). En 1945, deux bombes explosent à Hiroshima et Nagasaki, tuant plus de 110 000 personnes (sans compter les victimes irradiées, sur plusieurs générations). Comment survivre à ce qui apparaît ces jours-ci comme la pire situation à laquelle l’homme peut faire face ? Quel chemin cathartique pour évacuer la frayeur d’un bis repetita ? Étrangement, le septième art semble avoir été une réponse.

Atome, année zéro.

Dès 1954, un Kaijû (monstre) fait son apparition sur les écrans nippons, sous le nom de Godzilla ; soit rien d’autre qu’un gigantesque lézard préhistorique réveillé de son ancestral sommeil souterrain par… les explosions nucléaires en surface. Mécontent et irradié (d’où des facultés spécifiques, telles que son célèbre souffle atomique), le reptile se venge de l’humanité, cherchant à l’annihiler. Conséquence visible (le monstre) d’un mal insidieux (la radioactivité), Godzilla incarne tout à la fois la peur et la colère nippone. Détruisant les villes comme des pâtés de sable, la bestiole sème la panique dans des paysages dévastés : Tokyo en ruines, des trains qui déraillent, des immeubles éventrés, le spectacle de désolation est à son comble. Le choix du reptile, animal primaire par excellence, en rapport étroit avec la terre – même si Godzilla se tient ici debout pour des raisons purement cinématographiques – métaphorise le monde ancien en guerre contre les hommes modernes qui dérangent la nature, la maltraitent, et dont la seule punition devrait être l’anéantissement. En exagérant la menace (un géant d’écailles de 50 à 100m de haut selon les versions), et en maximisant son pouvoir de destruction, les Japonais jouent à se faire peur, pour de faux.

Trailer de Godzilla (1954) :

De nombreuses suites voient le jour dans les décennies suivantes. Toutefois, la menace nucléaire qui caractérisait Godzilla est progressivement évacuée. Peut-être le développement de l’industrie atomique au Japon freine-t-il la représentation cinématographique de celui-ci ? Dès les années 70, alors que le Japon choisit son mode de développement énergétique et économique (plus de dix-sept réacteurs furent érigés durant cette décennie), les films du reptile se détournent de leur charge anti-nucléaire initiale pour se concentrer sur l’aspect guerrier de l’affrontement entre monstres. D’ennemi, Godzilla devient même subitement un allié des hommes aux prises avec d’autres créatures, parfois venues de l’espace (la mite/papillon géante Mothra, le ptérodactyle Rodan, ou Megalon, sorte de crustacé insectoïde). Le principe catastrophique reste identique, il est simplement expurgé de la critique latente contre le nucléaire, qui devient alors pour le Japon non plus le symbole d’une catastrophe historique, mais bien celui d’une renaissance économique foudroyante.

Trailer de Godzilla VS Megalon (1973) :


Si le chaos nucléaire, implicite dans Godzilla (il n’est pas directement question de frappes atomiques dans ces films, mais plutôt de leurs conséquences allégoriques) disparaît au fil des films du lézard, il renaît sous une forme bien plus frontale dans les années 80. En 1982, la menace nucléaire prend le visage d’un jeune garçon grâce à un manga : Akira. La capitale y est frappée par un cataclysme nucléaire, qui engendre violence et destruction dans son sillage. Vision futuriste d’une situation de déjà-vu pour le Japon, Akira marque les esprits. Dans un genre plus « historique », Le Tombeau des lucioles, film d’animation sorti en 1988, suit les traces de deux enfants livrés à eux-mêmes dans un Japon dévasté par la seconde guerre mondiale et les bombardements américains. A partir de là, c’est surtout par l’entremise du dessin animé que la représentation réaliste d’une apocalypse atomique (déjà vécue ou « fantasmée ») va s’exprimer, tel épouvantail qui permettrait d’exorciser les images réelles du chaos qu’a connu le pays.  Et derrière ce grand jeu de massacre improbable, des situations tellement grandiloquentes qu’elle finissent par devenir caricaturales, au delà de la thérapie en catharsis.

Homme VS Nature

Mais une autre peur agite l’archipel, plus ancienne et toute aussi porteuse de dévastation. Posé aux confluents de quatre plaques tectoniques, le Japon est soumis à une énorme activité sismique (20% des séismes les plus violents enregistrés sur Terre surviennent au Japon). Son histoire est ainsi jalonnée de grands tremblements de terre (Sanriku en 1896, Kanto en 1923, Kobe en 1995…) ayant occasionné des dégâts considérables et des milliers de morts. Autre risque majeur du pays : les tsunamis (mot d’origine nippone, ce n’est certainement pas un hasard), intrinsèquement liés aux secousses telluriques.

Face à cette lourde réalité géologique, le septième art agit une fois de plus comme un exutoire. Dans le récent Submersion du Japon (2006), on assiste à un séisme ultra puissant qui provoque un raz-de-marée dévastateur sur l’ensemble du pays. L’année suivante, Hayao Miyazaki réalise Ponyo sur la falaise, où le personnage principal a la capacité de déclencher des catastrophes naturelles, dont des tsunamis. En 2009, la Corée, elle aussi aux premières loges des séismes, fantasme une fin du monde absolue avec The Last day, chronique d’un anéantissement annoncé prenant l’apparence d’une vague tueuse. Ces visions extrêmes de désintégration de mégapoles (voire de pays) jouent pour les catastrophes naturelles le rôle de Godzilla pour le nucléaire : le grand méchant loup. Forcément plus brutale, plus démesurée que ce que la réalité ne pourra jamais produire, la fiction exacerbe les peurs pour mieux s’y habituer, les domestiquer, comme un apprentissage du pire pour survivre au mal.

Trailer de La Submersion du Japon :

Dans un pays où la notion de fin du monde (dûe à des facteurs humains ou naturels) est omniprésente et où le risque d’anéantissement existe véritablement – et a déjà été frôlé, la fiction tient le rôle prépondérant de soupape de sécurité, d’exutoire indispensable à une situation oppressante. Pourtant la peur (et la fascination) qu’exerce le spectacle fictionnel de la catastrophe a, depuis quelques jours, changé de forme et d’échelle.

La réalité a repris ses droits (séisme, tsunami, crise nucléaire) et le flux d’images réelles qui submerge les écrans du monde entier nous transforme tous en voyeurs. Plus incroyables que toutes les images de synthèse et autres effets 3D, les vidéos du chaos nippon nous rappellent que si le Japon excelle à produire des fins du monde sur pellicule, c’est sans doute pour être prêt à regarder en face le déchaînement des éléments. Alors, sans habitude de confrontation à une réalité brutale, le suspense qui retient l’attention du public européen, les images du cataclysme en boucle sur nos chaînes d’info, concourent à faire de cet événement un écran de projection de nos propres peurs occidentales (le débat sur le nucléaire en France ou en Allemagne en est un exemple). Catastrophe humanitaire sans précédent au Japon, film catastrophe du nouveau millénaire pour l’Europe. Ceux qui croient vivre dans une fiction ne sont peut-être pas ceux que l’on pense.

3 Comments

  1. Peikaji

    14 avril 2011 at 7 h 18 min

    Article de surface pas trop mauvais, mais pour Gonzai qui cherche le detail, Akira, le Tombeau des Lucioles ou Myazaki c’est un peu comme un article sur les Stones, les Beatles et les Who… Allez ma chere Ursula bouffe de la peloche et tu reviens avec un truc different et pas ecrit comme pour Telerama.Evitons l’evident.

  2. Virgendelbrezo

    14 avril 2011 at 9 h 48 min

    Plutôt d’accord avec Peikaji. Tes constats sur la psyché sont peut être vrais mais trop évident effectivement (le détail merde). Du coup, sous la dent, un manque de croquant, un arrière goût de psychologie à la Cosmopolitan (pour le fond en tout cas, le style est élégant, j’aime)
    La barre est placée un peu bas, je ne prétends pas pouvoir sauter plus haut, mais toi, a priori t’as une bonne détente.

  3. Kiss'n'kill

    7 mars 2012 at 14 h 37 min

    Un article intéréssant, quoique très (trop?) basé sur le rapport catastrophe-films.
    Pour ce qui est du cinéma japonais, il est tellement facile d’aller plus loin! Les films datant d’avant les guerres et les catastrophes, qui font part de la culture très japonaise, ou juste après (comme Ugetsu Monogatari, Les contes de la lune vague après la pluie). En dire plus sur Miyazaki aurait été intéressant, surtout qu’il peut être mit en rapport à cette problématique des catastrophes et, surtout, de la destruction de la nature par la main de l’Homme qui reflète un Japon largement urbanisé.

    Ensuite, difficile de parler du cinéma japonais sans parler, en toute lettre, d’Akira Kurosawa…
    Pour finir en parlant les blockbuster, à l’américaine masi pourtant très révélateur du Japon moderne: films d’horreur copiés par les américains (The Ring), ou films d’action à la Battle Royale…

    Bref, une ébauche de sujet, bien travaillé quand même, mais pas assez profond!

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