Quand on tombe nez à nez avec le "Paradis Retrouvé" de Christophe, on pourrait presque croire à une boucle qui se boucle avec "Les Paradis Perdus", une suite de points de suspension, des « morceaux » au sens littéral, puisqu'il s'agit de bribes laissées en suspens. Mais non, c'est "Paradis Retrouvé" au singulier, comme "Le Temps" Proustien, large programme d'une époque révolue qui ouvre une parenthèse repliée sur elle-même puisqu'il a, ce paradis, un début et une fin : « témoignage sonore des années 70 et 80 » sur les traces de l'ombre de Francis Dreyfus.

« Paradis Perdu », un nouvel album de Christophe ? Une redite ? Une réédition remasterisée ? Des fonds de tiroirs dépoussiérés ? Non, des titres inédits sans retouches ni pantalon – presque à poil. Le résultat s’apparenterait plutôt à un long métrage inédit et à part entière et, pour les impatients, à la bande annonce d’une deuxième, voire troisième partie encore floues. Des chutes de studio en live, des collages immédiats pareils à des souvenirs quand ils surgissent, oui, mais qui se conjugueraient au présent (la modernité criante) autant qu’à l’imparfait (la frustration du non réarrangement), un brouillon qui n’aurait pas été mis au propre donc forcément emprunt d’une absolue pureté. Du one shot. Et quand le sens n’est pas, il est évidemment pluriel ; cette magnifique jonction entre l’arbitraire du verbe infime qui dit « pense ça » et l’implicite majoritaire qui demande « ressens-moi ».

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Alors Christophe chante en simili. Le véritable sens, c’est moins la signification du discours en tant que tel – parfois un « wow wow wow » en dit largement davantage (le sublime Fairlight le prouve encore) – que le flou qui laisse à l’auditeur la complémentarité de régler l’antenne de son cœur comme il capte l’image. L’émotion qui lui chante. Il faudra qu’il lise entre les signes de ce grand tableau raturé aujourd’hui réhabilité qui prend sens, non pas parce que c’est Christophe et que c’est bien, mais parce que c’est bien Christophe plusieurs années avant sa réhabilitation. Blues blanc sans blouse (sans « la robe » corrigerait le responsable), B.O imaginaires (Carrie), slows décharnés (Stay Away), échos trips, et surtout grands hommages, à Francis Dreyfus, à Jean-Michel Desjeunes, au synthé tiseur ou sobre, aux chansons qui s’embrassent avec une langue approximative, à ces crashs qui incarnent des puzzles à reconstituer ou à laisser s’emboîter dans l’ordre désiré. Tous ces Paradis, Christophe, justement, ne savait… qu’en faire à l’époque, ils existent désormais sans calcul de recyclage. Il y a des expérimentations, beaucoup, et cette langue donc, une seule, celle du chanteur de Je T’aime A L’envers lui-même. Même les intitulés sentent le « provisoire », mais en vrai je m’en tamponne : c’est l’esthétique qui compte, pas le scénario ni les dialogues de ce cinoche sensoriel. Du cinéma, en effet, Chistophe pose souvent le parallèle avec sa propre musique ; optons, pour monter cette interview, la technique du plan-séquence – avec quelques simili raccords. Lumière, action.

Salut Christophe. Alors ces morceaux, ce sont un peu des ghost tracks, des « Phantoms of the Paradise retrouvés ». Pourquoi ne pas les avoir gardé à l’époque ?

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Ce n’était pas fini, même s’il y en a quelques uns qui ont abouti à quelque chose. Mais sinon ce sont juste des bouts, des bribes, comme ce que je fais là, en dix minutes, je branche trois machines, je pose une voix dessus en simili anglais, oui simili, parce que maintenant je n’appelle plus ça du yop, c’est fini, il faut que je change un peu et yaourt, c’est démodé. Donc simili anglais pour être un petit peu plus esthétique. Ce disque, c’est un assemblage du passé mais qui reste toujours actuel pour moi puisque le procédé de création reste le même. J’ai 1500 morceaux comme ça, là, c’est pour ça qu’on a appelé celui-là « volume 1 », ils savent que j’ai des bombes. Mais l’idée de rassembler ne vient pas de moi, c’est Francis Dreyfus, au début je ne voyais pas l’intérêt et puis j’allais toujours vers la création originale d’un possible futur album. Mais c’est bien comme ça, c’est bien. Je passe par sa fille Laura qui, elle, s’est occupée de regrouper toutes ces bandes que j’ai pu lui envoyer qui viennent de ma petite station de l’époque, toujours sur des supports de bandes, tu imagines bien qu’il n’y avait pas de supports de disque dur. Francis disparaît en 2010, Laura me reparle de ça, je lui dis que c’est pas mon truc, ça, une histoire simple mais du passé, j’ai évolué. Je ne sais pas l’écouter et puis, j’en ai tellement, des déchets…

Des déchets ?

Qui sortent de mes tiroirs. Au départ, c’est du déchet puisque ça n’aboutit pas quelque part. Il y en a, ouais, ce n’est pas encore au stade de l’expérimental, et ça peut donner naissance à des morceaux qui se révèlent parfois moins bien que des maquettes. J’ai toujours aimé mes maquettes. Mais tu sais, quand tu es bricoleur chez toi, tout seul, et qu’après tu veux mettre en forme avec d’autres musiciens, naturellement les autres ne sont pas toi. Mais Patrick Tison, qui est encore sur ma console depuis qu’il est mort, ce mec-là, il restera, des guitaristes j’en ai connu mais des killers comme lui…

Mais là où tu parles d’ébauches, je trouve que la plupart des morceaux sonnent assez terminés, ce ne sont pas des faces b ou des démos que certaines maisons de disque refourguent juste parce qu’elles sont signées par untel ou untel.

Ah ouais ? C’est des trucs crées comme ça dans l’urgence de la passion et de la création normale du quotidien.

C’est ce qu’il y a de plus beau souvent, l’accident.

Oui mais je ne m’en rends pas compte parce que j’aime quand c’est arrangé, terminé. Quand l’étoffe a donné une belle robe. C’est ma façon d’aller chercher plus loin, ce qui n’a pas existé. Des petits bouts, des collages. J’ai mis longtemps à dire oui, je l’ai vraiment fait pour Dreyfus, un hommage à un artiste. Mais moi, j’aime bien l’inconnu. Comme la création, c’est l’inconnu et de voir tout à coup ce disque, de voir que ça a peut-être ouvert des pistes sur une génération. Je me suis occupé un peu de la pochette…

Sobre et chic.

En fait, parfois quand tu ne t’intéresse pas aux choses, il y a une espèce de magie frauduleuse qui vient t’attraper, c’est ce que j’aime. C’est un objet non identifié.

Un « Objet Vinyle Non Identifié », comme on dit.

Ah ouais. Toi, tu as des potes autour de toi qui l’ont écouté et qui aiment bien ?

Il sort lundi prochain [interview réalisée le vendredi 15 mars, NDR], en fait.

T’imagines que ce truc-là sort lundi, putain c’est fou.

Donc je disais « Phantome Of The Paradise retrouvés » et pour rester sur De Palma, il y a ce morceau, Carrie. Toi qui fonctionnes à l’image, tu l’as composé après avoir vu le film ?

C’est un morceau qui a un rapport avec la période à laquelle je vois ce film. Et dans mon simili anglais, le mot Carrie est apparu. La différence entre cet album et les autres : là, c’est tout en une fois.

C’est du surréalisme musical, au sens musique automatique.

C’est toujours automatique, la première période est automatique, mais après tu mets de côté, tu mets dans un tiroir, et puis tu fais toutes sortes de trucs, tu l’étoffes.

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Dans Rencontre avec Joe Black, il y a cette phrase qui dit que le premier jet vient avec le cœur, le deuxième avec la tête. Paradis Retrouvé, c’est juste avec le cœur.

Avec ton cœur, avec le battement, tu développes et après tu peux le mettre de côté. Là je suis quand même sur mon prochain album, je ne l’écoute pas depuis deux mois parce que je connais exactement sa couleur et sa forme, je l’entends déjà.

Il y a des bruits fous qui circulent depuis un moment, des collaborations avec Nick Cave, Thom Yorke, Brian Eno, Mohini…

Surtout avec mon idole. Parce que j’ai quand même une idole depuis 3 ans, mais vraiment passionné… Tellement passionné, c’est comme si, à un moment dans ma vie, en 72/73, j’avais fait venir David Bowie chez moi. Ou Lou Reed. Il est venu habiter là, Jamie (Mc Dermott), du groupe The Irrepressibles. Lui, c’est du show, hein. Ce mec, c’est un transformer terrible. Sur France Inter, on m’a demandé de faire une carte blanche, j’ai dit d’accord à condition de passer Irrepressibles. Dans le monde de la musique, tu n’as pas beaucoup d’artistes qui se trouvent en conjugaison avec ton parcours. Et lui, s’il chante sur mon album, il va dépasser tout le monde.

Un qui peut faire écho sur plusieurs point avec ton parcours, c’est Scott Walker, je trouve.

Tu vois, j’avais pensé à lui au départ. Mais bon, Nick Cave, c’est vrai que j’aime bien. Scott Walker aussi, parce que quelques fois je m’amuse à l’imiter, j’aime bien imiter les mecs, tu sais que j’aime bien changer de voix… Dans Le Beau Bizarre, j’avais un peu chanté vers le bas, c’était un grand risque mais je suis content de l’avoir pris. Dreyfus, là il était pas…

Et par rapport à Carrie, qui parle d’une fille qui a un pouvoir de télékinésie, je voulais savoir – puisqu’on t’a déjà parlé de mysticisme – si tu avais des croyances un peu « à part ». Par exemple, pour être plus clair, est-ce que tu es quelqu’un de superstitieux ?

J’ai l’impression de ne pas être superstitieux. Je suis né un 13, hein. Quand j’avais 15/16 ans, dès je voyais échelle, je faisais exprès de passer dessous.

Pour conjurer le sort.

Ouais, je faisais des trucs comme ça. Maintenant, pour te dire le vrai, j’hésite un peu plus. Mais je suis encore capable. Mais, au fond, je ne suis pas superstitieux, je dépasse ça parce que je suis toujours dans le rêve de l’inconnu et de la seconde qui vient, toujours à l’affût de la lumière qui va me donner un coup de génie sur une machine ou sur une idée. Je crois plus au miracle.

Mais tu crois beaucoup au hasard, aux rencontres, au feeling…

C’est pareil. Je dis même que le hasard est un don. Je ne sais pas si c’est de moi ou de quelqu’un d’autre. Peut-être d’Antonin Artaud, tiens.

Justement This Must Be The Sign avec Denise Colomb que tu avais stocké, fait partie de ces bouts que tu as ressorti plusieurs années plus tard.

Bah tu vois, elle, je l’avais dans mes tiroirs depuis 1982. Cette cassette vidéo que j’avais attrapé… Dans mon prochain album, j’ai plein d’histoires de ce genre. Après, pas facile de les rassembler, de rendre ça…

Harmonieux.

Original. Un truc que moi-même je serais le premier à flinguer par la beauté du collage musicale. Le film est beau, c’est vraiment du collage. Je l’ai essayé sur plein de choses avant…Je ne suis pas un perfectionniste, comme on dit, je suis juste quelqu’un qui sait entendre le moment magique. Pas pareil.

La beauté de la faille.

Ca a démarré à Londres. Je travaillais dans un petit studio, Olympic studio, celui de Bjork, Bowie.. J’étais en haut et, à un moment : une rafale de petits miracles. Mon collage s’est fait d’un coup. C’est-à-dire que tu as une information qui vient et tu fais des synthèses. Dans ta tête, il y a deux dimensions : ce qui vient à toi, le fait de l’attraper, hop, et musicalement ce qui se forme et que tu as juste à régler.

Est-ce, comme « Aimer Ce Que Nous Sommes« , le prochain disque aura ce côté presque concept album, un film, contrairement à « Paradis Retrouvé » qui, lui, est pour le coup, une collection de chansons pas faites pour être unies ?

J’ai les 15 morceaux en maquette, il faut maintenant que j’entre dans la robe musicale. Il sera plus dans l’esprit chansons. On ne peut pas faire toujours la même chose, heureusement. Après il faut emboîter les bonnes les unes avec les autres. Ça sera moins concept album que « Aimer Ce Que Nous Sommes », même s’il y a des chansons qui le sont. It Must Be A Sign, c’est presque un petit concept, c’est une concept song.

« Je chante des images »

Dans « Paradis Retrouvé », si on ne peut pas vraiment parler de concept, on peut parler de fil rouge : il est intégralement en V.O.

Même pas en V.O, c’est du simili. Parce que je ne connais pas l’anglais. Dans le prochain, je suis en simili français, c’est-à-dire que je dis parfois n’importe quoi en français.

Comme un anglais qui chanterait dans un français approximatif ?

Ouais, mais Magda, par exemple, c’est une chanson pas touchée, pas écrite. Improvisée. On peut parler d’impro de forme de son. Tu connais la chanson Elle dit Elle dit... ?

Ouais, justement « parfois des grosses conneries »…

C’est pas écrit, hein.

Freestyle.

C’est comme le disque que tu as, sauf que là, c’est du simili français. Mais ça dit quelque chose alors je garde. C’est de la faille esthétique.

La différence avec Magda, c’est qu’il y a les mots en entier et des phrases qui ont du sens quand on les prend individuellement. On distingue bien « à la purée de pomme d’amour », par exemple.

Parce que j’ai eu l’image qui m’est venue avant que je chante le mot. Je chante des images. C’est là où se trouve mon fonctionnement.

Dans ton morceau en italien, L’Italiano, les mots et les syllabes sont chopés comme ça mais l’ensemble forme quelque chose de cohérent « émotionnellement », on va dire…

C’est un climat de mots. En fait c’est une parodie de l’italien. Parce que les paroles tu peux pas me les traduire.

Ça raye le côté arbitraire des paroles. Comme quand tu ne comprends pas, je sais pas, je vais te dire une connerie, en Polonais, tu t’imagines ce que ça raconte.

Ouais ouais, je vois très bien. Comme quand j’écoutais du blues, je ne suis pas bilingue, je voyais les images, c’étaient les miennes. C’est pour ça que quand je dis que je chante Presley, je ne peux pas le chanter avec le texte, parce que je ne l’ai jamais écouté le texte, je ne peux pas. Je vois les autres qui chantent les paroles en anglais, ils connaissent les chansons par cœur. Moi, je suis très mauvais dans un karaoké, j’y comprends rien. Ou tu sais quand tu es dans une soirée, en boîte ou je ne sais pas où, tout le monde se met à chanter une chanson, j’en suis incapable.

« La plus belle chanson d’amour, c’est Léo Ferré qui l’a écrite, Ton Style« 

Tu t’intéresses à la musique italienne ?

Ouais ouais, bien sûr, Celentano, j’ai connu, Romina Power, Patty Bravo… Drôle de nom ça, Patty Bravo. Elle avait une Porche noire. Ouais, ils savent bien travailler le son, les italiens. La mélodie on en parle pas. Mais le son, les échos… J’ai tourné en Italie, mon gros tube, c’était Estate Senza Te. Ca, ça a bien marché, j’en ai vendu 2 millions. C’est comme ça que j’ai fait une tournée en Italie de 80 jours. Des télévisions avec Sacha Distel, enfin avec… Sylvie Vartan… J’ai fait le festival de San Remo, le festival de Venise.

Et tu t’y sens bien là-bas ?

Ah ouais, je suis bien là. Ça fait longtemps que je ne suis pas allé, ça me manque. La dernière fois, c’était pour me rendre à l’usine chez Enzo (Ferrari).

Tu suis encore la Formule 1 ?

Maintenant non parce que je n’ai pas la télé.  A une époque, mon batteur savait me raconter. Mais c’est magique, hein. J’étais féru de Formule 1, Tennis… A une époque, dès qu’il y avait Roland Garros, putain, je kiffais tous les jours. Je comprends le football, de se retrouver pour voir à l’heure où il y a un match. Parce que j’y ai joué aussi. Nan mais c’est vrai que le film des autres m’intéresse un peu moins aujourd’hui, même si je reste en admiration devant les jongleurs. Non ce que j’aime pas, c’est que ça sent le fouillis autour, C’est comme dans la chanson, j’aime pas le business, je ne peux pas marcher avec. Après tu vas me dire que je fais bien des tournois de poker pour Winamax, je fais partie de l’équipe de Bruel. Je fais partie des personnalités entre guillemets, avec Alice Taglioni, elle joue très très bien… Il y a Vikash [Dhorasoo], on traîne ensemble souvent.

Accoudé Piano#865D

Revenons au disque : il y a cet hommage à Dreyfus donc, à la chanson italienne, et il y en a un qui est explicité, c’est l’Hommage A Jean-Michel Desjeunes.

Cela dit, le disque, c’est un sport aussi ! Ouais, Jean-Michel, un mec surprenant, le compère de Lescure. Des mecs bonnards. Je ne l’ai pas assez bien connu mais je pense souvent à lui, ça compte. Et j’aime bien le morceau, un peu blues électro, fait en 5 minutes, hein.

Desjeunes a notamment écrit un livre d’entretiens avec Polnareff. Donc on enchaîne avec une question Polnareff : Comment faire pour écrire la 100 000ième chanson d’amour ? Il y en a encore des superbes sur Paradis Retrouvé, notamment Baby The Babe et Night Welcome.

Il suffit juste d’être sur une route de passion et de rencontre dimensionnelle. La plus belle chanson d’amour, c’est Léo Ferré qui l’a écrite, Ton Style. Après quand Elvis chante, dans le blues, ce sont des mecs qui expriment l’amour par le son, même s’ils ne disent que trois mots. Alors c’est ça qu’on pourrait lui répondre, qu’il suffit de trois mots, il faut avoir l’émotionnel démesuré pour faire la différence.

Après, il peut y avoir plusieurs dimensions. L’amour envers sa fille…

…Gainsbourg, il a écrit des œuvres d’art aussi. A sa façon, à son façon… C’est une autre culture, un autre ressenti, une autre émotion. Léo Ferré, pas la même non plus, hein, parce que Ton Style, c’est même pas une chanson d’amour, elle englobe tous les amours. Et tu sais que sa famille habite à Florence ?

C’est dingue parce qu’il y en a pas mal des chanteurs français qui ont des racines italiennes.

Ouais c’est vrai ça… Et Brassens, il en a pas écrit des belles chansons d’amour ?

Brassens, sa grand-mère était Sicilienne !

Putain, c’est vrai !

Et c’est vrai que tu buvais des Martini avec Gainsbourg ?

C’est lui qui buvait des Martini. Il était fort parce qu’il arrivait à se faire la bouteille. Faut se la faire quand même. C’est pas terrible pour le foie, ça.

Orff ça va, ça descend tout seul et ça monte bien.

Ah ouais. Je ne me souviens même plus de ce que je buvais quand il venait comme ça. J’en avais tout le temps, du Martini, pour faire des petits cocktails, Jack Daniels, rhum… Et quand je savais qu’il allait venir… Vers 17h, son heure, il était levé depuis longtemps alors que je venais de me lever une heure avant, j’allais pas attaquer direct. J’étais au coca, peut-être… C’est pas trop bon hein ?

« Je suis loin d’être Raymond Devos. Lui, c’était un vrai instrumentiste. »

C’était pendant 68. Tu te sens proche d’une idéologie ? Anar ?

Je suis apolitique, je n’ai jamais voté. Et j’en suis fier. Ouais, anar, en tout cas loin de la gauche et loin de la droite.

Genre le passage de Hollande au pouvoir, ça t’a fait ni chaud ni froid ?

Je n’ai pas du tout d’analyse spontanée. Quand il y a eu les élections, j’étais quand même curieux, et comme, comme tu dis je suis quand même un peu anar, quand tu fais le bilan tu es plus contre que pour, alors que quand tu es sur Terre, tu devrais être logiquement plus pour que contre. Mais bon, en même temps ce que je dis, c’est un luxe. Et je suis très positif dans ma vision du monde, peut-être parce que je suis inconscient et qu’en vrai, c’est le merdier. Je crois que les miracles, les hommes politiques n’ont pas envie de les produire. Si nous, on avait voté pour le permis à point, qui est pour qui est contre, je suis sûr qu’il n’y en aurait pas, de permis à point.

Et l’art, est-ce qu’il peut encore bousculer les choses aujourd’hui ?

Si on change l’art, ouais. Parce que les mecs ont peur. Il y a trop de monde, je suis un peu perdu dans ma réflexion spontanée. Je vois les taxis, je me méfie, ils sont dangereux. Moi, j’aime pas la ceinture, je la mets quand même derrière, les mecs sont avec leurs clients et ils tapent des textos. Je sais comment tu te plantes, ça m’est arrivé parce que j’ai voulu prendre la télécommande, paf on s’est pris un choc à 60 à l’heure. Depuis le permis à point, les limitations et les flashs, ils disent que les accidents ont été réduits, je suis sûr que c’est des conneries. C’est une bonne enquête à faire, ça, on découvrirait des trucs dingues.

C’est vrai. Un autre name dropping, c’est le morceau qui porte le nom du synthé Sharp Odyssey. Tu disais à Koudlam que c’est « comme un moog mais en plus chaud », c’est-à-dire ?

Hommage à Jean-Michel Desjeunes, c’est lui aussi. Pas la même rondeur qu’un moog. Je pense que les mecs pointus dans la synthèse te diraient un peu comme moi. Avec ça, tu peux faire un son à la Massive Attack. Le mini moog est plus dynamique. J’ai eu le mini moog aussi, j’en avais trois, tu penses, j’ai tout revendu j’ai gardé celui-là. Par contre le memory moog, c’est le top du top, la Rolls.

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Tu étais au piano l’an dernier quand je t’ai vu à la Maroquinerie. Et j’ai lu que tu voudrais te rapprocher d’un Raymond Devos en concert. C’est un aspect que les gens te connaissent moins, je pense.

Parce que je suis loin d’être Raymond Devos. Lui, c’était un vrai instrumentiste alors que moi je suis tout le contraire, je découvre les instruments. Aujourd’hui, j’ai découvert plein de choses sur le piano – parce que je ne connais pas le piano. Parce que je suis un mec de synthèse, et la synthèse ne te donne pas le doigté. Et bon, maintenant je fais des concerts solo au piano, je me suis amélioré depuis la Maroquinerie. Je suis dans une démarche plus avant-gardiste au piano, et ça c’est bien, entre la faille et l’improbable. Le burlesque, on en vient, à ce disque-là, un burlesque… simili burlesque, un burlesque improvisé. Je ne fais pas de sketch. Alors, par contre, comme j’enregistre tout, j’ai fait des trucs parfois, pendant 30 minutes où je ne chantais plus et où tout à coup je déconnais et je me ressentais comme un Raymond Devos ou comme certains mecs que j’aime bien aujourd’hui dans les comiques.

Un mec qui a chanté avec toi La Dolce Vita la cigarette dans le nez, c’est Sébastien Tellier. Sur scène, il est justement dans cet entre-deux disons comique/tragique.

Il est fort. C’est pas qu’il est fort, c’est qu’il est lui. Ce qu’elles n’ont pas compris, les deux meufs-là, à l’émission. Il faut le dire, c’est important : elles n’avaient pas compris devant qui elles étaient. Et quand on est « juges »…

Plus « critiques improvisées », peut-être ?!

Simili critiques ! Eh je te jure, j’avais même pas mal pour lui. Lui, il était bien, je le sais. C’est un mec vivant, il était devant deux momies qui se sont retrouvées hyper mal à l’aise. Franchement j’avais plus de peine de les voir ramer toutes les deux à essayer de trouver un point de rencontre. Elles étaient perdues. Donc comme quand tu ne t’aimes pas, tu te mets à avoir la hargne contre les autres. Ça fait partie des moments mémorables. Mais c’est pas bien. Ça a donné une mauvaise image. Non, pas une mauvaise, mais pas la bonne.

Est-ce que quelqu’un comme Tellier ou les artistes qui étaient à la soirée Gonzaï hommage au Beau Bizarre, tu les considères comme des fils spirituels ?

Pas du tout. Ça ne fait pas partie de mon analyse instinctive. Regarde, quand je te parle de Lou Reed, de blues, de David Bowie, Bjork, Camille… Je suis allé à son concert au Châtelet, ah ouais, merde, t’aimes pas ? Si tu y étais allé, je crois qu’en sortant tu aurais été obligé d’aimer. Une vraie folle rock’n’roll. Elle a écrit des chansons quand même… Pour Que L’amour Me Quitte, voilà un morceau qui déchire. Tu vois par exemple, Johnny Cash, j’aime pas trop, je suis dans le blues mais pas dans le country. Alain (Bashung) me passait tout le temps des CD pour me faire découvrir, je lui disais ok, j’ai écouté, mais il n’y a rien que j’ai envie d’écouter deux fois. Si je n’ai pas envie d’écouter deux fois, c’est que ça ne me plaît pas.

Le dernier Bowie t’a plu ?

Je l’ai acheté, commandé sur iTunes, mais pas encore écouté. Je vais l’écouter, mais je sais que je ne vais pas être un cadeau, et je sais ce que j’aime et je suis difficile. Putain, j’avais pas vu les deux pin-ups là-derrière… Mais c’est génial, ça ! Je me disais que j’ai pas de glace, comment ça se fait que je vois la number one des pin up, celle qui a les bas et les bottes en cuir, et derrière une qui se retourne ! Je vois un truc très bizarre, là, attends.

Tu les as trouvé en brocante ? Tu continues d’y passer du temps ?

C’est chiné. J’aime bien aller à Drouot, l’ambiance des commissaires priseurs… Quand la thématique m’intéresse et là, il y en a une, il y a justement des phallus et c’est la collection privée d’Alain Peyrefitte, le mec de l’éducation nationale. C’est pour ça que je disais qu’on a embêté ce pauvre DSK, il s’est fait gaulé coquin alors que les autres aussi sont coquins, et ils ne se font pas fait gauler.

Pour finir, je voudrais rendre un dernier hommage, à Daniel Darc.

Mon petit Daniel, parce que je l’appelle toujours par ses initiales, DD. Il était trop mignon, ce gars. Je ne me rends jamais compte des gens qui partent. C’est une approche très bizarre que j’ai par rapport à la mort, je n’ai jamais pleuré pendant un enterrement, même avec Alain [Bashung], ma mère, mon père… Je suis plus traversé par une lumière positive pour les accompagner et je ne l’affiche pas du tout à ce moment-là parce que beaucoup de gens sont dans l’histoire de celui qui part et, en même temps, sont dans la peur de leur propre mort. Donc je me tiens toujours un peu à l’écart. Daniel est venu me voir à Marigny… Et puis il s’est endormi, son cœur s’est arrêté. Beaucoup de choses ont été dites, il est mort d’une mort naturelle, pas dans son lit mais chez lui, parce qu’il habitait dans le 11ème. Les gens disent « dans un appartement du 11ème » alors que c’était chez lui. Il avait 53 ans, Daniel. A 50 ans, tu es au top de la vie, tu es champion du monde, le roi du pétrole. Il y a des gens qui manquent plus que d’autres. Daniel va me manquer, à sa manière, comme Alain me manque. Normal, c’était la bande, hein. C’était brutal, comme sa vie : rock’n’roll à mort. Je suis allé à l’enterrement, pour l’accompagner. La dernière fois qu’il m’a écrit, c’était le 18 février, on devait se voir au mois de mars et voilà, il n’est pas venu au rencard.

Christophe // Paradis Retrouvé dispo en CD/vinyle // Motors (BMG)

9 commentaires

  1. Ah !!! Pardon pour la coquille, Albet 🙂 Je m’entraînais pour un lipogramme sans R mais au bout d’un mot la phrase ne respirait plus…

  2. Tout ça me fait penser que sans « R », le film des Robins des bois n’existerait pas…

    Et ça ne serait peut-être pas un mal, au contraire de ton interview qui est très bien, j’aime le côté « petite discussion entre gens cultivés »

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