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Cannonball Adderley, le souffle à bout de jazz

Quand les blancs curieux se passionnent tardivement pour le jazz, ils citent volontiers Miles, Coltrane ou encore Hancock. Rarement Julian « Cannonball » Adderley, l’ogre qui mangea les notes de son saxophone pendant cette courte vie qu’il traversa comme une fusée.

« Marcher grand [1] ». C’est le nom de l’une des chansons composées tardivement par le géant américain, mais aussi paradoxal que cela soit, ce fut aussi dès le début la devise de Julian Adderley, l’un des saxos les plus gargantuesques et généreux du jazz historique.

Dans l’histoire, on compte peu d’exemples comme Adderley. Des mecs montés si haut, si vite, les albums Panini de la Blue Note en comptent finalement assez peu. Imaginez : c’est l’histoire d’une paire de frères originaires de Tampa, en Floride. Le plus jeune des deux, Nat, a choisi la trompette, comme papa ; poussant ainsi l’ainé, Julian, vers le saxo alto. A eux deux, ils écriront plus d’une trentaine d’albums majeurs du jazz, sans compter les collaborations diverses et variées ; toutes majeures.

L’ogre du Bop

Si la carrière de Julian s’avère plus marquante que celle de son frère, qui grandira dans sa grande ombre, c’est parce que tout, d’abord, s’est joué sur un hasard. Les deux Adderley, certainement fatigués de végéter en Floride, décident en 1955 de monter à New York, berceau de la hip culture. Là bas, dans un club qu’on imagine enfumé, Julian vole la vedette aux musiciens sur scène, sortis fumer une clope, grâce à un set de feu au cours duquel il invite Nat à le rejoindre. La légende est en marche ; les contrats aussi.

Trois ans plus tard, celui qui est alors décrit comme le nouveau Charlie Parker est devenu le saxo attitré d’un jeune mec qui commence lui aussi à se faire un nom, Miles Davis. Désormais Julian est non seulement crédité sur le « Milestone » de Davis, mais il peut également (sans le savoir) se targuer d’être l’un des rares à avoir invité Miles sur son propre album, « Somethin’ Else », paru en 1958. Le premier vrai album d’Adderley, aussi marquant soit-il dans l’époque, est surtout l’affaire d’un Miles qui, en bon tyran, choisit les morceaux, squatte tous les chorus et réussit cet exploit de faire sien un disque où il n’apparaît qu’en deuxième position au générique. Pas grave. L’année suivante, retour d’ascenseur (sans échafaud) avec « Kind of Blue » où cette fois, c’est Adderley qui souffle pour Miles. Pour certains, cette participation au disque fondateur du mouvement aurait suffi, pour Julian, ce sera la rampe de lancement. 1959 toujours, ce dernier publie « Cannonball Adderley Quintet in Chicago » avec Coltrane, croisé pendant les sessions de « Kind of Blue ». Résumé : à 31 ans, cet illustre inconnu quatre ans plus tôt s’est taillé une grosse place aux côtés des deux légendes du jazz. Tout cela en soufflant dans un tuyau en laiton.

Tout manger

« Quand j’allais à l’école, j’avais l’habitude de bouffer n’importe quoi, alors les enfants m’ont surnommé Cannibal. Les personnes âgées, qui n’avait pas capté blague, m’ont alors renommé Cannonball. » Ainsi est née la légende de ce physique large ventre en double gras. Cannonball Adderley, au début des années 60, en impose, c’est sûr. Mais si on prend la peine de vous raconter cette histoire hors normes, c’est aussi parce que sa musique sera tout au long des années 60, et encore plus au début des 70’s, à l’image du personnage : ronde. Voluptueuse comme un sein ou un pli de graisse, c’est selon, jamais obtus ni technicienne, flirtant même avec le groove funk quand tant d’autres en seront encore à produire du jazz à la papa. « Les gens semblent aimer la musique simple, et si vous êtes musicien, le seul conseil que puisse vous donner pour réussir, c’est de jouer une musique accessible ». Ca, c’est Cannonball parlant à Dick Clark à la fin des années 50. Dans la décennie suivante, le saxo alto s’apprête à sortir la septième note du ghetto.

Mercy Mercy Mercy pour le moment

Si vous vous amusez à regarder quels sont les titres de Cannonball les plus écoutés, il y a de grandes chances que son Mercy Mercy [2], composé en 66 par Joe Zawinul, arrive en tête. Tout en rondeur, encore, le morceau dispose il est vrai d’un riff puissant où le sax d’Adderley se place à la périphérie pour mieux laisser respirer son orchestre. Pour en arriver là, Cannonball a connu comme tous les plus grands sa traversée du désert, toute relative, mais réelle. Entre « Kind of Blue » et « Mercy, mercy, mercy! Live at ‘The Club » (primé par un Grammy pour la meilleure performance live en 67), une palanquée de disques somme toute assez conventionnels qui auraient pu laisser croire que Cannonball n’était rien de plus qu’un sideman ayant eu un gros coup de bol. Oui, mais sauf que.

L’ombre de David

La destinée, on le sait, c’est aussi une histoire de carrefours. Pour Adderley, ça se passe en 1962 sur Sunset Boulevard. Le jazzman, qui ne sait plus trop comment rebondir du haut de ses 110 kilos, fait connaissance avec un certain David Axelrod, petite frappe blanche de Los Angeles qui a grandi avec le R&B dans les oreilles et qui rêve de briller dans la production tel un Phil Spector de chez Blue Note. Les deux ne se quitteront plus, et c’est peut-être cette alliance entre le gros et le discret qui permettra à Adderley de prendre la tangente du groove.

Ainsi dès 1965, Cannonball s’adjoint les services de ce petit blanc qui plus tard lustrera les harmonies de Lou Rawls, Miriam Makeba ou encore des Electric Prunes (son chef d’œuvre). Plus qu’une métamorphose, c’est une lente cure de jouvence. A partir « Domination », encore très classique dans sa structure », chaque album, invariablement, sera signé de la main d’Axelrod à la production. Et si la mixité de ce duo improbable aurait pu laisser craindre une marchandisation du jazz historique à la culture blanche, dominante dès la seconde partie des 60’s, il n’en sera rien.

Le virage

« La compréhension est la chose la moins importante quand il est question de jazz. Le jazz, c’est une forme de divertissement, il a été crée pour être apprécié, pas pour être compris comme si vous lisiez un plan ». Telle est alors la réponse d’Adderley à la popularisation, puis au lent déclin, du genre qui l’a fait connaître. Son plan à lui se concevra en deux temps. Un retour aux racines africaines, tel qu’on peut l’entendre sur le somptueux « Accent on Africa » (1968), délire orchestral faisant entrer son souffle profond dans les terres arides de son continent ; il suffit à ce titre d’écouter la perle Khutsana pour tirer un trait définitif entre deux siècles de musique. « La musique noire a été négligée par les leaders noirs qui ont passé trop de temps à se battre pour des valeurs bourgeoises. Partout où l’on joue, les gamins dansent sur du James Brown ou du Otis Redding sans même savoir la musique qu’ils écoutent ». La messe est dite, et elle est couleur ébène.

La deuxième phase, la dernière de l’œuvre Adderley, consistera en une électrification de sa musique. Julian n’est certes pas le premier ; Miles est déjà passé par là. Mais ce qu’on entend à compter du chef d’œuvre méconnu « The Cannonball Adderley Quintet & Orchestra » comporte à la fois la pure patte Axelrod (écouter Tensity et mourir) et cette once de groove qu’on peut réécouter encore aujourd’hui, médusé, sur la compilation Walk Tall : The David Axelrod Years, où le saxophoniste se transforme peu à peu en volcan de notes baisant toutes les unes avec les autres. Détail qui n’en est pas un : en 1970, on le retrouve à l’affiche du Monterey Jazz Festival, en Californie où un petit homme blanc, encore, capte son concert pour les besoins du film qu’il réalise (Play Misty for Me). C’est Clint Eastwood.

Suivront encore une poignée de disques, dont « Black Messiah », album live de Cannonball où celui-ci rendra même hommage à son maitre à penser, Duke Ellington, avec une version toute personnelle d’Heritage. Pendant ce temps, Nat, son frère, continuera quant à lui sa carrière, se frottant également au talent d’Axelrod, notamment sur l’énorme « Soul Zodiac » où, comme on s’en doute, on entend aussi le frère. C’est une histoire de famille qui s’agrandirait de décennie en décennie. Et qui comptera bientôt un mort. En 1974 sort « Pyramid », réponse indirecte aux essais rock fusion Miles Davis, même époque, en moins défoncé. La même année, on retrouvera l’ogre du sa une dernière fois aux côtés d’Axelrod, sur la piste d’ouverture de « Heavy Axe », quasi dernier album d’Axelrod avant un long silence qui durera 25 ans (avant que James Lavelle d’UNKLE ne le ressuscite en 2001 pour un dernier effort). A 46 ans, Cannonball explose finalement des suites d’une hémorragie cérébrale, en laissant derrière lui une discographie qu’on peut aujourd’hui revisiter comme feu le parc d’attractions Mirapolis dédié au géant Gargantua. Avec le décès d’Axelrod en 2017, un feu s’est éteint. Reste la chaleur de tous ces albums, pour se réchauffer.

[1] Walk Tall, en V.O.

[2] Qu’on retrouve même sur la B.O. du Loup de Wall Street de Martin Scorsese.

1 Comment

  1. vrp de la cadence

    5 mars 2018 at 16 h 38 min

    il n’y a que les Nonnes Troppo qui ecoutent du zzaj

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