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BLACK DEVIL DISCO CLUB
Le Fevre du Samedi soir

La musique d’illustration sonore n’est pas morte, Bernard Fevre, alias Black Devil Disco Club, ressurgit des 70′ tel un diable de sa boite. Remis en selle par Aphex Twin et les Chemical Brothers, Fevre ressort, le samedi soir.

La musique d'illustration sonore n'est pas morte, Bernard Fevre, alias Black Devil Disco Club, ressurgit des 70' tel un diable de sa boite. Remis en selle par Aphex Twin et les Chemical Brothers, Fevre ressort, le samedi soir.

D’ordinaire je n’en écoute pas tant que ça, alors pourquoi écrire à nouveau sur un tapoteur de synthétiseurs? Peut-être pour les mêmes questions de talent ou de destin que dans n’importe quelle niche musicale, le genre d’interrogations qui vous mènent à des disques étranges en déjà-vus sublimes. Peut-être aussi parce que je découvre des types comme Bernard Fevre.

De quoi sont faits les génies ? De quoi sont faits les grands morceaux ? Est-ce un thème qui se visse dans nos têtes pour ne s’user qu’aux écoutes successives? Non. Rien de tel dans ce que l’on nomme la « musique planante ». Grondement shoegaze, bourdonnement drone ou chevauchée psychédélique, quand ca s’éthère on ne retrouve le goût qu’à l’écoute. Il en va ainsi pour The Strange New world de Bernard Fevre. Je dois attendre qu’il sorte de mes enceintes pour éclairer le souvenir, idéal pour fixer des moments de dérive. Ca fait comme des morceaux d’ivresse qui remontent à la surface, on s’y agrippe. Il imbibe une pulsation de clairvoyance, le flash conscient dans la montée/descente des réveils, des transes travailleuses et des sommeils, pour qu’on ait au moins un souvenir et l’image d’une pochette. Sur fond immaculé, une jambe nappée de pétrole ne dévoile qu’un orteil vernis. Si ca ne vous évoque pas lointainement No One Is Innocent, alors les contrastes d’aplats noir/blanc feront leur effet design. Le liquide à gauche vire au rose pâtissier.

C’est quand même troublant, ces carburants charnels vus par une époque qui a peur de manquer.

De quoi sont faits les génies ? D’un instinct précurseur dit-on, d’une vision. De la faculté à faire entrer le monde en celle-ci. Mais cette fois, c’est moi qui rentre en croyant pouvoir imaginer la vie de ce Bernard Fevre. Connu d’abord par Black Devil Disco, duo de pionniers français qui sort un premier album – Disco Club – en 1978. Trois ans plus tôt, il a déjà édité The Strange World of Bernard Fevre. Le temps travaille, le fesse de la main occulte. Mais en 1999 il est samplé par les Chemical Brothers, réédité en 2004 par Rephlex – le label d’Aphex Twin – avec un Disco Club retravaillé. Alors c’est come-back pour quatre albums chez Lo-recordings. 2009, le remix solo avec The Strange New world of Bernard Fevre, version bis d’un premier album remanié. L’homme doit probablement être ravi du regain d’attention et de crédit. J’imagine qu’il apprécie qu’on lui tape sur l’épaule en le félicitant: Lui le ‘vrai’, le ‘mythique’.

Seulement lorsque j’écoute ce Strange New World, je le vois. Samedi. Un peu ivre, il vient d’échouer à draguer une jeunette. Elle s’en fout pas mal de ce devenu culte, un titre bon pour les momies, les statues et les gourous grabataires. Il rentre un peu triste et ce soir la rancœur a du mal à passer. Il allume son Mac et quelques claviers pour jouer ces vieux morceaux dont il est fier. Ca l’apaise, ce groove poli et droit comme lui lorsqu’il dansait dans les boites en Italie. Foutu mal de dos. Il s’assied et se souvient en lançant un pattern genre Rhodes. Au bout de quelques minutes à boucler de l’inerte aux frontières du lounge, il s’agace. Elle revient la sale mélancolie, le fantôme de l’inaccomplissement. Il faut le mater tout de suite. Comme il a écouté de la musique ces dernières années il sort même les fiches Bristol. Trip-Hop là, que je te modernise en deux minutes mes bibelots.

– Crève Jean-Michel Jarre ! Crève !

Sortir l’arpeggio et un gimmick, vite. C’est dans la vibration des textures graves, la résonnance d’un sifflement aigu et le choc grinçant des métaux synthétiques qu’il frappe à la vitre pour un peu d’air. Ses instrumentaux vont faire un malaise.

– Jeunes cons de tarlouzes voleurs. Aiiir ! Enculés !

Ca ne dérape pas. Alors il kitsch d’effets, delay ses mélodies dans des nappes pétroles qui dégoulinent  le longs de murs un peu trop blancs.

– Stevie Wonder salaud… Kraftwerk salauds…

Difficile de s’énerver vraiment. La fatigue et l’alcool ramollissent au plafond. C’est plutôt bien, il est paisible et même la colère est agréable. BPM placide. Il met son big-band de soulmen mécaniques en orbite entêtante. Ils se répondent des thèmes et chorus prévus depuis toujours entre les quatre murs de la game-gear. Il vient de briser une touche et souffle :

– Moroder…euh… raclure de rital… enculé…

La déprime est passée. Il voit flou. Ce Strange World…, je l’imagine joué régulièrement comme un refuge pour savourer l’arrivée d’une grâce que l’on attendait plus que pendant les tranxènes. Mais j’affabule. Reste un album que l’on prendra pour un clone et Bernard Fevre n’a pas 17 ans. Ce n’est pas un jeune érudit profanateur d’héritages.

Alors quoi? De quoi sont faits les génies ? Qu’est-ce qui nous pousse à croire qu’il nous faut les chercher comme des perles enfouies ? La plupart du temps on tombe sur les seconds couteaux d’une esthétique que l’on ne découvre pas. On force l’extase pour justifier l’impression de regarder ailleurs. En fait d’exploration, c’est la vision périphérique des horizons connus. Pour les précurseurs passionnés qui ratent l’intervalle du génie, la reconnaissance est une archéologie. Leurs œuvres sont ces monuments vus que lorsqu’ils émergent à peine du sable. Quel monde étrange.

http://www.myspace.com/blackdevildiscoclub26

1 Comment

  1. TH

    18 juillet 2010 at 9 h 44 min

    bravo.

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