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BILLIE HOLIDAY
Lady in Satin

Avant le rock et la pop, il y avait le jazz. C'était avant que l'art ne se transforme en gros mot consumériste (la culture), à une époque où le rock d'après guerre n'avait pas encore tout foutu en l'air. Jusque là, quand j'écoutais du rockabilly ou de la pop, ça me semblait incompatible avec le jazz. Et puis un jour, j'ai découvert Billie Holiday. Et quand Billie Holiday chante, tout devient simple.

lady in satin.inddBillie Holiday croyait que les onomatopées de Louis Amstrong étaient de vrais mots, et elle en inventait le sens. C’est ce qui la fera chanter ce qu’on peut appeler des mots-notes. Placés ensemble sur la partition, ils deviendront musique. Lady Day est la plus grande chanteuse de Jazz, on peut même affirmer : la plus grande chanteuse tout court. Toute en finesse, en douceur, mais avec une force que les mots vous transpercent pour mieux vous faire entendre la musique.

Aujourd’hui sort un livre, Lady in Satin de Julia Blackburn. L’auteur a récolté des interviews et des récits de personnalités en tout genre qui l’ont fréquenté ou simplement croisé. On se ballade de rencontre en rencontre dans New York, ou plus largement dans l’Amérique des années 20, 30, 40. Billie côtoie des jazzmen, des noctambules en tout genre, va de club en club. Accompagné par les plus grands, durant sa courte vie, Billie aura été un symbole. Sans le vouloir sûrement, sa chanson Strange Fruit peut être considéré comme la première chanson de protestation. Cette chanson magnifique faite de métaphores. Les noirs étaient pendus aux arbres comme des fruit étranges et cela, c’était il y a encore pas si longtemps. Lady Day n’a sûrement pas voulu être un symbole de la cause noire. Trop hors du temps, loin du monde des vivants.

The singer, not the song

Billie naît en 1915 à Philadelphie, puis atterrit à Baltimore très rapidement. L’enfant est baladé d’écoles religieuses en maisons de correction. Elle débarque à Harlem en 1929 dans la misère la plus terrible, vit dans un immeuble infesté par la vermine. C’est là que sa passion pour le chant qu’elle avait va devenir sa vie. Elle traine avec des musiciens la nuit, boit, fume de la marijuana. Elle fera des rencontres qui vont changer son existence.

Tout commence par son arrivée au Pod’s and Jerry, où elle chante une chanson pour le plaisir. Sous le charme, on lui propose un contrat. Bobby Henderson joue du piano et Billie chante. « On ne prêtait pas attention au piano dira plus tard le pianiste, et on écoutait seulement la chanteuse. » Voilà ce qu’était Billie. Une chanteuse pour qui on se mettait à genoux. A commencer par Bobby Henderson; ils étaient amoureux. C’est l’histoire de cette Lady là, elle se prête au jeu du musicien et de la muse. Sa plus belle histoire sera celle avec Lester Young. Ils n’ont jamais été amants mais à travers leur musique se développe un complicité infaillible. Ils se rencontrent en 1936, vivent dans le même appartement chez la mère de Billie. Lester est mystique. Sa musique l’est autant que le personnage tout entier. Le Président, son surnom, révolutionne le saxophone, il est sien. Il joue avec le temps, les silences, les notes. On s’envole avec lui. C’est l’extase. Il dégrade les notes bleues. Il pousse Lady Day dans ses retranchements les plus douloureux. On pleure avec eux. On est serré, relâché, maltraité, on tombe à la renverse. Le swing renaît avec ces deux là. Oh bien sûr, limiter le travail de Billie Holiday à celui avec Lester Young serait réducteur. Il y a aussi, au milieu des années 30, les représentations au Club Ebony avec l’orchestre de Count Basie. Dans ce club, Billie croise un soir le comique et danseur de claquettes James « Stump » Cross, qu’elle appelait « Daddy », ou encore l’actrice Tallulah Bankhead, avec qui les rapports seront compliqués.

Les vacances en zonzon

On découvre que Billie donnait tout, et aussi pour ses amis. Certains lui rendent bien, d’autres oublient vite l’amitié. Il faut dire qu’il y a les drogues et l’alcool qui sont très présents. Billie, et tous ses nouveaux compagnons, carburent au gin, cocaïne, amphétamines, barbituriques. « Basie sniffait tout ce qui passait« . Puis viendra l’héroïne pour Billie. Sans être fasciné par le mythe de l’artiste maudit, drogué, comme peuvent l’être certains rockers ou hippies, qui se laisse aller à ces plaisirs par désœuvrement, chez les jazzmen et les chanteuses de jazz, on tente, à travers la drogue, d’échapper à la réalité pour se concentrer uniquement sur son œuvre. Dans L’âme de Billie Holiday, Marc Edouard Nabe parle d’ « hygiène morale », de « discipline pour resserrer sa concentration ». Ca n’empêche pas Lady d’aller de cures de désintoxication en cliniques privées. En 1947, Bobby Tucker la retrouve dans un hôtel de Wasbah Avenue, à Chicago, à moitié inanimée sur le lit, en compagnie de son dealer. La même année, un soir qu’elle chante à Philadelphie, il y a une descente de police à son hôtel : cuillères, seringues, poudre. Un an de prison en Virginie. Réduite de déesse à vulgaire délinquante nègre. Ces évènements entament sa réputation. Mais on peut dire que la diva se plait dans cet univers. Ce qu’elle aime avant les  musiciens, ce sont les macs. Les hommes qui la maltraitent, la cognent. Sa relation avec le mac et hustler John Levy l’entraine vers les bas fonds. John Levy, l’autre, le contrebassiste, appelle cela « le syndrome de Frankie et Johnny » en référence à la chanson. En fréquentant la pègre, Billie peut se fournir facilement. A quel prix ? Des côtes cassées, un soir dans sa suite, avant de monter sur scène. Sur la fin, et d’après Jimmy Rowles, elle était éteinte. Elle pouvait à peine parler. Le gin, qu’elle démarrait dès le matin, la faisait gonfler.

Mademoiselle chante le blues

Au début des années 50, malgré un état physique souvent proche de celui d’une junkie, Billie part en tournée dans les états du Sud. La ségrégation est toujours en place et le Lady Day Orchestra, nom donné à toute la troupe, se rend compte que les noirs du Sud ne sont pas les mêmes que ceux du Nord. Un monde les sépare. En bas personne ne les connait. La pianiste Melba Liston affirme qu’ils « étaient tous des étrangers dans le Sud, et les gens ne [les] aimaient pas beaucoup« . Car Lady chante ce qu’on peut appeler du blues urbain, même si elle n’en a jamais vraiment chanté. Lady Sings The Blues, par exemple, n’en est pas un. Mais dans cette façon qu’elle avait de souffrir, elle raconte le blues. Le blues c’est être malheureux, malade, très très triste puis « aller à l’eglise et être heureux« . Ca se résumerait presque à « ça ».

A la fin des années 50, Billie finit sur un lit d’hôpital à Harlem. Elle meurt le 17 Juillet 1959 détruite par l’alcool et la drogue. On préfère ne pas s’attarder sur ses derniers jours. Ce qu’il faut glorifier et retenir de cette vie, c’est cette voix, la sensualité, la grâce, le désir, l’incarnation du jazz, voire de la musique toute entière, et le sentiment de vie qu’on ressent à travers ses chansons. Pour ne jamais oublier, laissons tourner la platine, et écoutons I Cover The Waterfront ou Solitude.

Julia Blackburn // Billie Holiday : Lady in Satin // Rivage Rouge

2 Comments

  1. Dudley Smith

    29 juin 2015 at 22 h 49 min

    Maintenant il n’y a que des Pleureuses de jazz… sans classe mais bankable…

  2. Pan

    6 juillet 2015 at 12 h 12 min

    Née la même année que Piaf

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