Big Brother and the Holding Company, un nom à jamais attaché à la comète Janis Joplin. Pourtant, au départ, le groupe n’était en rien un simple backing band pour la Texane à la voix de ferraille. La hippy chic, pas encore devenue symbole d’une jeunesse qui clamait fuck with peace, aura même passé une audition avant d’intégrer l’une des formations à la base de la plus grosse déflagration  musicale californienne. Le BBHC, sorte de canal historique des freaks de Frisco, c’est aussi cette poignée d’artistes qui auront embrasé le psychisme de millions de gamins avec une décadence joyeuse, utopique et hédoniste.

Rencontre flashback avec Sam Andrew (guitare) et Peter Albin (basse), fondateurs du Big Brother et acteurs privilégiés du vortex d’Haight-Ashbury des mid-60’s.

Pour vous, tout semble avoir commencé par une adresse, au 1090 sur Page Street. Vrai?

Sam Andrew : Oui c’est ça. Un jour de printemps 1965, je marchais dans la rue et je suis passé devant cette magnifique demeure victorienne. Une fenêtre était ouverte et je pouvais entendre une guitare bluesy qui sonnait rugueuse comme du John Lee Hooker. Du coup j’ai poussé la porte, j’ai monté les escaliers et quand je suis rentré dans la chambre, j’ai vu Peter assis sur son lit en train de jouer. Direct, je lui ai dit « Mec, ça sonne super bien, tu veux monter un groupe ?» Il a répondu «Non !» et c’est là-dessus que notre amitié s’est forgée : j’étais l’enthousiasme et lui le frein.
(…) Finalement on a fini par organiser des jams tous les mercredis soirs au sous-sol de la maison où il y avait une scène de théâtre privée qui accueillait déjà des acteurs dans les années 1890. La mayonnaise a commencé à prendre et la majorité des musiciens qui allaient devenir connus un peu plus tard sont passés taper le boeuf avec nous.

Et Chet Helms (avec Bill Graham le promoteur le plus influent de la baie, fondateur du collectif  Family dog qui organisait les concerts à l’Avalon Ballroom, NdA) était déjà dans le coin ?

Sam Andrew : Oui et il nous a dit : « il y a trop de monde, on est submergé, donc je vais mettre en place une billetterie à 50 cents le ticket d’entrée». Il a mis en place le système mais il y avaient malgré tout de plus en plus de personnes qui venaient ; un jour on a vu son visage s’éclairer et il nous a dit  : «Peut-être que si on demande un peu plus de fric aux gens, ils seront encore plus nombreux». Et c’est de là que lui est venu l’idée d’organiser des concerts à l’Avalon.

Et il est aussi devenu votre manager, presque un mentor ?

Sam Andrew : Oui, après beaucoup de discussions Peter s’est rangé à notre idée de former un groupe et, Chet et moi, on s’est mis à chercher un nom. On a jeté nos idées par écrit et deux noms sont sortis du lot. D’un côté il y avait Big Brother et de l’autre The Holding Company, on s’est dit qu’il n’y avait qu’à réunir les deux. Un de nos potes nous a dit : «Ouais mais c’est quand même très long comme nom et ça risque d’être dur à mettre sur une pochette de disque», je l’ai regardé en me marrant et je lui ai dit : «Tu veux dire qu’on va enregistrer un disque ?!». (rires)

Mais le véritable Big Brother, c’était Chet Helms ?

Sam Andrew : Bien sûr, il y a aussi la référence à George Orwell mais le bro c’est Chet. Il nous manageait, il a trouvé le nom du groupe, il nous a présenté à James Gurley (qui est devenu leur guitariste, NdA), il a organisé nos premiers concerts et après il a fait la connexion avec Janis quand on a cherché quelqu’un pour reprendre le chant. C’est lui qui était vraiment à la base du groupe. (…) Pour la Holding, ça faisait bien sûr référence aux grosses entreprises, mais dans notre jargon ça voulait aussi dire avoir de la drogue sur soi… « Man, are you holding ? » On s’est dit que ce double sens caché était cool.

Comment était le quartier, avant l’arrivée des clichés ?

Sam Andrew : Ce n’était pas encore le Haight-Ashbury en pleine ébullition. C’était un quartier tranquille avec une population plutôt ouvrière, beaucoup d’Afro-américains, d’Irlandais et surtout des étudiants qui vivaient là parce que le loyer n’était vraiment pas cher et qu’ils pouvaient se rendre facilement dans les quatre ou cinq universités des alentours. En fait ce sont de simples raisons géographiques et économiques qui ont fait changer le quartier. Et puis après il y a eu la couverture de Time Magazine

A l’époque, vous considériez-vous comme des musiciens primitifs ?

Sam Andrew : Tu sais, quelque part on a ouvert la brèche, nous faisions partie des pionniers, mais les musiciens d’aujourd’hui sont bien meilleurs. On avait une approche assez naïve, assez enfantine de la chose dans le sens où nous n’avions pratiquement aucune formation musicale.

Pourtant vous écoutiez beaucoup de jazz et même parfois du classique, l’arrangement du  Summertime de Gershwin vient de là, non ?

Sam Andrew : Oui, cet été-là j’écoutais pas mal de compositeurs du 18ème siècle et surtout du Bach, je m’en suis inspiré pour composer l’intro avec ses guitares qui se répondent.

Big Brother par Magdalena Lamri

Souvent dans votre musique il y avait de grandes parties instrumentales improvisées et je me suis demandé si, hormis le LSD, ce n’était pas aussi pour faire danser les gens ?

Sam Andrew : Il y a de ça, mais la chose la plus importante c’est qu’au début de l’Avalon Ballroom c’était très communautaire, c’était faire partie d’un tout où les gens n’étaient pas en extase devant les musiciens. Il y avait aussi les light shows qui nous fondaient dans la masse pour ne former plus qu’un. Ça a duré environ jusqu’en 68, et après la messe était dite. L’époque était plutôt bordélique et funky. Maintenant, chacun est dans sa petite boîte, dans sa spécialité. Dans les mid-sixties on se pensait tous au même niveau. Souvent je trouvais que le public était autant voire plus intéressant que notre musique. Je recherchais beaucoup cette compagnie, chacun faisait son truc et tout le monde était dedans. On pensait vraiment que d’ici à deux ans on allait pouvoir changer la donne, la guerre au Vietnam, les droits des femmes, des gays, les droits civiques… On a bien fait quelques avancées mais la tâche s’est avérée beaucoup plus difficile.
Dix ans avant ce mouvement contre-culturel il y avait les Beatnicks, mais je trouve que ça fait longtemps qu’il ne se passe plus rien. Tous les jours j’ouvre le journal en espérant y voir apparaître une nouvelle forme de révolution, je me demande quand elle va arriver…

Oui mais vous étiez quelque part un prolongement des Beatnicks, le monde semble bien différent aujourd’hui…

Sam Andrew : Bien sûr que c’est différent, d’une certaine façon c’est plus dur. Les Beatnicks, eux, nous ont montré la voie mais c’étaient aussi des mecs assez tristes habillés en noir qui picolaient, alors qu’avec nos drogues on est passé du noir et blanc à la couleur, ce qui pour moi est fondamental. Le contre exemple c’est Peter parce que lui, c’était le seul mec que je connaissais dans les sixties qui ne prenait pas de drogues.

(Peter Albin avec sa bonhomie de vieux cool freak, se joint à la conversation)

Peter Albin : T’as raison, je viens juste de raconter une histoire de drogue dans l’autre pièce (rires). C’est vrai, j’ai toujours préféré la réalité même si, il faut être honnête, les deux seules drogues que je n’ai pas prises ce sont les champignons et le peyolt ! J’ai quand même expérimenté pour pouvoir en parler en connaissance de cause, faire mon choix. J’ai simplement suivi l’adage, « if i wanna talk about drugs, i better know about drugs ».

Paul Kantner du Jefferson Airplane continue de dire que l’été 66 était bien plus cool que le fameux « summer of love »…

Sam Andrew : Je suis d’accord avec lui et c’est en partie dû à la deuxième vague d’arrivants dans Haight-Asbury. Tout à coup tu avais ces runaways qui débarquaient de l’Ohio parce qu’ils avaient entendu dire que ça bougeait chez nous. Ces gens-là étaient cool et aventuriers d’une certaine manière, mais ils étaient surtout beaucoup moins créatifs.

Revenons à vous : avant l’arrivée de Janis dans le groupe, vous jouiez une musique moins écrite, dans le même trip que Quicksilver Messenger Service ?

Sam Andrew : Tu plaisantes… c’est eux qui nous pompaient (rires) !  Non, j’ai plutôt le souvenir d’avoir été très impressionné par le premier Country Joe and the Fish (il parle d’Electric music for the body and mind, NdA), un disque délicat, de bon goût, très psychédélique. Ca semblait vraiment être un exemple, donc on a tout fait pour détruire cette tendance à les suivre.

Peter Albin : Country Joe c’était mine de rien très écrit, chez nous il y avait plus de morceaux instrumentaux beaucoup plus simples sur lesquels on improvisait dans la veine de ce qu’on a fait sur Hall of the mountain king.

Sam Andrew : on écoutait pas mal de musiques différentes… Tout à l’heure tu parlais de jazz, on était branchés sur Coltrane ou Miles Davis, qui à la sortie des années cinquante avaient cassé l’harmonie pour une forme beaucoup plus free, plus modale. On sonnait un peu comme ça.

Peter Albin : On jouait aussi pas mal de standards de R’n’B et de Soul comme That’s how strong my love is et pas mal de folk rock.

Le moment-clef pour le mouvement et pour Big Brother, c’est le festival pop de Monterey en 67 ?

Peter Albin : Oui, Janis faisait déjà partie du groupe mais nous restions comme le Grateful Dead, Country Joe and the fish ou Quicksilver, très underground. Il n’y avait que Jefferson Airplane qui faisait du bruit sur la scène nationale.

Pendant le festival il y a eu toute une polémique autour du fait que les groupes de San Francisco ne voulaient pas être filmés ?

Peter Albin : C’est vrai, on se sentait piégés par les organisateurs (Lou Adler et John Phillips des Mamas and Papas, NdA). On arrivait là-bas pour jouer gratuitement et on s’est retrouvé avec une équipe prête à nous filmer pour une boîte de production, on voulait juste maîtriser notre image.

Sam Andrew : Les groupes de Frisco étaient vraiment paranos, on pensait tous qu’ils se servaient de nous.

Peter Albin : Mais à la base c’était juste un concert de soutien.

Sam Andrew  : Ouais, un benefit pour Lou Adler et John Phillips (rires).

Peter Albin  : On nous avait dit que tout l’argent irait à la Los Angeles Free health clinic et au San Fransisco Haight Asbury free clinic, et quelques autres associations, et c’est ce qui s’est passé… à l’exception d’une associée de Lou Adler qui avait mis de l’argent sur la table au départ et qui au bout du compte s’est taillée au Mexique avec une partie de la caisse ! Mais au final ça nous a servi de tremplin…

Et c’est là que vous avez rencontré Albert Grossman (manager de  Bob Dylan, The Band…, NdA) qui va par la suite reprendre votre management ?

Sam Andrew  : Oui, on est allé le voir et on lui a demandé conseil pour savoir si on devrait se laisser filmer, il nous a dit qu’il fallait le faire, et c’est après qu’il a commencé à s’occuper de nous.

Dans les bios sur Janis Joplin, on dit souvent que Grossman était plus intéressé par Janis que par le groupe dans sa globalité, vous en pensez quoi ? (Janis Joplin a quitté le groupe en décembre 1968, NdA.)

Sam Andrew : Non, c’est un peu plus compliqué que ça,  Grossman l’a certainement poussée dans cette direction mais personne, je dis bien personne, ne pouvait faire faire quelque chose à Janis si elle n’était pas d’accord. Ça venait profondément d’elle, mais bon va savoir, il a peut être semé la graine…

Peter Albin : Paul Rotshild, le boss d’Elektra qui a signé les Doors, a semé cette graine. Il lui avait déjà parlé de la possibilité de signer sur son label avec un nouveau groupe qui lui conviendrait plus musicalement mais bon, il faut savoir qu’elle a toujours été flattée par l’idée qu’un jour elle puisse devenir une star.

Sam Andrew : Tu sais c’est facile de réécrire l’histoire mais si elle était partie avec Rotshild, elle aurait pu avoir un groupe avec Taj Mahal et Ry Cooder, ce qui était tentant à l’époque. Mais peut être aussi qu’elle n’aurait été qu’une chanteuse dans un groupe avec de fortes personnalités.

Peter Albin: Tu parles, elle aurait dit « ta gueule Ry maintenant je chante » (rires)

Sam Andrew : En ce qui nous concerne, quand elle est rentrée dans le groupe on a rassemblé la musique autour d’elle et on l’a aidée à trouvé son style.

Peter Albin  : Tu sais on n’est pas les seuls, elle s’était déjà taillée de l’école, de sa famille… C’était une personnalité changeante, qui cherchait toujours à pousser le bouchon plus loin.  Albert Grossman lui  avait quand même expliqué que si elle avait son propre groupe, elle n’aurait pas à partager [le cachet] en cinq parts égales…

Sam Andrew  : Elle était très matérialiste, elle était du signe du Capricorne… Merde je me rends même pas compte des conneries que je suis en train de dire, on s’en fout de quel signe elle était…

Ouais, on dirait que c’était une bonne vieille technique de drague, à l’époque, pour choper une nana…

Sam Andrew : Ouais c’est clair. Aujourd’hui je ne connais même pas le signe des mecs avec qui je joue (rires). En tout cas je peux te dire que Janis, Capricorne ou pas, aimait bien l’argent.

Après avoir signé sur Columbia, avez-vous eu l’impression de quitter l’underground ?

Peter Albin : Oui, je pense que l’underground a un peu disparu après ça. Simplement parce que les maisons de disques ne voulaient pas que l’on vende uniquement sur la côte Ouest, ils voulaient que l’on devienne connus nationalement, puis à l’international… Et pour ça tu dois tourner partout dans le pays. Du coup les groupes ont été plus ou moins séparés les uns des autres, on ne pouvait plus être une communauté comme avant.

Sam Andrew  : On était contents d’avoir un deal, mais au bout du compte on a pas mal perdu dans l’affaire. Je me souviens avoir regretté de ne plus faire partie de cet underground ; aujourd’hui encore j’ai cette amertume. Avant la mi-1967 on était vraiment tous ensemble, puis les projecteurs ont été braqués sur nous et tout a changé.

Pour vous au final, vous étiez le meilleur groupe pour Janis ?

Sam Andrew : Oui parce qu’avec Big Brother c’était avant tout une histoire de famille, mais le Full Tilt Boogie Band était vraiment ce qu’il y avait de mieux pour elle musicalement parlant, ces mecs étaient vraiment de bons musiciens et en plus ils étaient cool. Elle n’a pas eu le temps mais elle aurait pu développer ce même sens de la famille avec eux. Et surtout ils étaient canadiens… (rires)

Peter Albin : Nous on n’avait pas de piano et c’était ce qui lui manquait, ça et aussi une section de cuivres qui pouvait mettre sa personnalité en valeur.

Sam Andrew : Le truc le plus marrant, c’est que c’est certainement la raison la plus importante de son départ. Elle nous tannait toujours pour voir si on pouvait rajouter du piano et des cuivres. Et tu sais quoi ? Immédiatement après qu’elle soit partie, on a intégré des cuivres à notre musique.

Et vous l’avez mal pris, qu’elle vous laisse ?

Peter Albin : Parles-en avec Sam !

Sam Andrew  : On a tous eu des réactions différentes, Peter était vraiment en colère et il gueulait partout…

Peter Albin  : Attends, c’était vraiment une histoire de famille pour moi.

Sam Andrew  : James Gurley, lui, était introverti, et Dave Getz essayait d’anticiper ce qui allait nous arriver. Moi je savais déjà qu’elle allait partir, en fait elle m’en avait parlé trois mois auparavant. Je lui avait dit que j’allais l’aider à monter un groupe pour elle. J’avais même appelé Jerry Miller de Moby Grape et Bobby Womack. Je comprenais très bien pourquoi elle voulait partir.

Et toi Peter, après tu as joué avec Country Joe and the Fish.

Peter Albin : Oui en 1969, après que Janis se soit barrée avec Sam dans ses bagages, on a fait un break. James s’est retiré dans le désert pour une année sabbatique. Il ne restait que Dave et moi et on a essayé de maintenir le bateau à flot. On a même fait venir David Nelson qui n’était pas encore avec les New Riders of the Purple Sage. A ce moment-là, Country Joe nous a demandé de devenir sa section rythmique pour une tournée dont il était la tête d’affiche. En première partie, il y avait un petit groupe qui s’appelait… Led Zeppelin (rires).  Les gens les huaient et ils gueulaient «We want Country Joe !». Moi je les adorais, et je disais à Robert Plant qu’il sonnait comme la version mâle de Janis. La première fois qu’il est venu à San Francisco, il est passé chez moi et a vu le disque d’or de Cheap Thrills, il ne savait même pas que j’étais dans Big Brother et il était vraiment impressionné. Bon l’histoire lui a plus donné raison à lui qu’à moi (rires).

Sam, tu es resté en contact avec Janis jusqu’à la fin, on lit toujours qu’elle était camée, seule et dépressive, tu en penses quoi toi ? C’était un mythe ?

Sam Andrew : C’est un peu moins simpliste que ça. Bien sûr Janis était tout ça à la fois, mais elle avait aussi la capacité d’être mille fois plus heureuse que nous tous réunis. Elle mettait tout le monde à l’aise et faisait la fête tout le temps. C’est un peu comme Billie Holiday : elle aussi a bien dû se marrer quand même, non ?

http://www.bbhc.com/

Illustration pour Gonzaï: http://www.magdalena-lamri.com
Remerciements: Yazid Manou

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