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Belle and Sebastian : requiem pour un puceau

Pour qui « ne comprend pas bien qui peut encore écouter Belle & Sebastian », on est allé vérifier en live, salle Pleyel, malgré la neige et le verglas perfides répandus sur les trottoirs des beaux quartiers. If you’re feeling sinister …

Pour commencer, il faut jeter un œil à l’affiche de Pleyel en 2018 : Nana Mouskouri, Ben l’Oncle Tom, Julien Clerc, Simple Minds. Visiblement, Sibelius n’est pas au programme et ça donne le contexte d’un concert de ces Écossais récemment maltraités ici. Veuillez s’il vous-plait prêter attention au message suivant : il est convenu que j’écrirai B&S pour Belle and Sebastian. C’est quand même plus facile et puis je voulais faire un petit clin d’œil à M&S parce qu’en 1997, date à laquelle B&S commençait à se faire connaître (grâce à l’utilisation ingénieuse des premiers groupes en discussion en ligne) , Marks&Spencer devenait le premier détaillant à réaliser un bénéfice avant imposition supérieur à un milliard de livres sterling ; comme quoi on va en apprendre des choses en lisant cet article.

Les garçons ont bien garé la voiture et embrassent doucement leur tendre et belle tandis qu’à côté d’autres patientent en lisant le Monde.

Bref, à Pleyel, on vend juste les deux derniers disques des puceaux, le vestiaire est à trois euros par pièces et la longue queue qui mène au bar indique très logiquement le bon niveau de salaire des grappes de quadras venus profiter de leurs idoles (il ne faudra pas non plus rentrer trop tard pour « libérer la baby-sitter », comme on dit, et c’est une expression qui ne cesse de m’intriguer…). Se mélangent donc en file indienne sur le grand escalier des petits groupes de potes, les Anglais un chouia plus classe, des couples silencieux, des types qui jouent de la guitare dans leur chambre depuis toujours et se tapent une bière dans un verre en plastique (ce qui est proprement ridicule).

Les filles sont jolies, mais comme sur Arte, en costume sombre façon Emmanuelle Devos, le visage un peu dissymétrique (comme on le dit souvent, en quatrième de couverture : quel terrible secret cachent-elles derrière leur tenue impeccable ?). Les garçons – s’ils ne sont pas directement venus en habit de comptable – portent le cuir chevelu brillant et frais sur le pull Vintage. Ils ont bien garé la voiture et embrassent doucement leur tendre et belle tandis qu’à côté d’autres patientent en lisant le Monde. (« une pâtissière américaine obtient le droit de ne pas travailler pour un couple gay »). Partout, la menace du surpoids est palpable, mais, pas de panique il est maîtrisé. Une salade sans sauce, une pointe de Lexomil et une bonne soupe. Pour le reste, B&S s’est chargé de verser un peu de botox sur les rêves de celles qui dodelinent de la tête en murmurant des paroles qu’elles connaissent par cœur depuis 20 ans. Amours brisés et solitude enfantine, ironie sucrée et s’il te plaît rapporte-moi une deuxième vodka une fois que tu auras relancer le feu dans la cheminée. Personne ne pense à rendre hommage à Anne-José Bénard qui, non, n’est pas une sportive française de haut-niveau, mais l’auteure du livre qui a donné son nom à ce groupe, et qui a immédiatement accepté lorsque Stuart est venu quémander une autorisation. En 2018, on se souviendra plutôt de Charlotte Gainsbourg sacrée dans la catégorie féminine des 33e victoire de la musique et ne pensez pas que ça n’a pas de rapport. D’ailleurs, elle est certainement dans le coin cette femme digne, authentiquement triste et inchangée. En revanche, je ne vois ni Dany Boon ni Hugo Cassavetti de Télérama (qui pourtant n’aime pas Charlotte Gainsbourg). Ça n’a pas encore commencé que je suis déjà triste, triste, mais un peu rassuré de ne reconnaître personne (Bester ?), vraiment prêt à partager un chouette nouveau concert de B&S avec un public composé à 99,9% de blancs.

Rien n’égale la montée en puissance de Stars of track&field (avec le synthé vintage avant l’heure)

Pour tous ceux qui ont l’habitude d’écouter Television à la Philarmonie ou de digger des pépites incroyables sur Qobuz, il n’y a peut-être pas de quoi provoquer une érection significative. À l’oreillette, un fan qui aligne ses 14 lives au compteur me confie qu’il a cru entendre quelques fausses notes. N’exagérons rien, mec. Les harmonies sont superbes, les musiciens jouent ensemble même si, en effet, on a l’impression qu’ils se font un tout petit peu chier (mais n’est-ce pas là le destin de tous les groupes star des années 90 ?). Pour jouir vraiment, il fallait sans doute se trouver au Barbican Art Center de Londres en 2005 et écouter live dans son intégralité « If you’re feeling sinister » (on peut toujours acheter le disque, mais ahaha, pas ce soir).

Mieux, il faudrait les avoir vus avant qu’Isabelle Campbell ne s’en aille. Parce que oui, lorsque Stuart chante les morceaux de « Sinister », la voix ne suit plus (pathétique Fox in the snow en reprise), mais en fait ce n’est pas grave… Ce n’est pas grave s’il dédie The boy done wrong again aux mecs qui ont voté pour le Brexit (nous, on ne peut pas comprendre car même lorsque l’on vote wrong aux élections européennes, ça n’a aucun effet). Et ce n’est toujours pas grave si vous ne vous souvenez plus du nom du cuivre qui vous accompagne ce soir (Monsieur Pradier). Stuart, it was really nothing. On a juste peur que Kate Tempest soit dans la salle et nous balance une salve ironique sur Twitter dans le genre de son bouquin à succès  « Becky voit les vingt prochaines années se déployer devant elle entre le café, l’appartement, les castings et les auditions qui lui passent sous le nez, les occasions ratées, les tourtes purées; les pubs, les blessures et son corps dans le miroir, le sourire sur les photos (…) resplendissante dans ses tenues moulantes, la soirée spéciale divas dans X factor, un dernier verre pour la route, rails, cachetons, bras dessus bras dessous avec les copines comme si tout allait bien, et tout va bien » (Ecoute la ville tomber, Rivage 2018).

Heureusement elle ne lira pas cet article, elle ne parle pas le français. Stuart non plus ne parle pas trop le french, mais il s’est construit un petit répertoire circulaire pour la tournée, sans doute sur Linguee, et nous régale de mini fléchettes trempées dans sa douce ironie (sauf lorsqu’il traduit charming par chic et là c’est terrible). Et on finit par y croire, si si, on finit par commander une nouvelle pinte parce qu’au fond, à certain moment on oublie complètement Pleyel et on se croirait dans un pub, à justement écouter de la musique pub rock ; peut-être pas de la BritPop, mais enfin un truc entre Beach Boys et Style Councils qui surplombe et les années 80 et les années 90, et San Francisco et Londres (« le sud  de Londres » comme dirait Kate). C’est une évidence, B&S est devenu un groupe qui fait danser les gens, mais alors juste les gens qui ne savent pas du tout danser, et c’est assez raccord avec les images qui sont diffusées avec les chansons : au mieux, une sorte de MTV style revisité par un curator de la Tate modern. Au pire une bonne vieille pub de mutuelle santé, ou un spot Orange pendant les périodes de Noël, lorsque tout le monde devient dingue à l’idée de choper un nouveau téléphone. Mais peut-être que B&S y croit vraiment comme dit quelqu’un qui a lu le papier de Bester (« eux au moins, ils sont sincères ») et malgré que notre besoin de consolation soit impossible à rassasier (Stieg Dagerman, 1952), on a bien le droit de taper dans les mains tous ensemble (« mais qu’est-ce qui m’arrive, j’oublie, je bois, je bois l’oubli, je ne suis pas ce que je suis », Holden 1992).

Entre le zéro et l’infini, c’est plutôt l’infini ; chez ces gens-là, on ne parle pas monsieur, on se noie dans quelque chose d’un peu vaporeux, d’un peu « parodique » comme disait Pitchfork commentant à l’époque la sortie du troisième album. Alors oui, évidemment que ça coince, la bonne blague… Et pourtant rien n’égale la montée en puissance de Stars of track&field (avec le synthé vintage avant l’heure) ou les rêves moites et sexuels de Judy et de ses chevaux. B&S, c’est clairement vieillot et c’est même pire ; c’est un groupe qui est passé de la prière à la danse, du chant religieux aux balancements de hanches. Alors fatalement, les gens ne pourront plus jamais retrouver le bon pas de danse. Stuart le sait, tout le monde sait. Et ainsi soit-il.

 

 

 

 

3 Comments

  1. Adada Hue

    12 février 2018 at 11 h 56 min

    Bien plus fin et mieux écrit que l’article précédent même si c’est pour dire la même chose. B&S est à classer avec Saint Etienne ou AIr dans ce genre de de groupe qui ne fonctionnent que sur la naïveté et la fragilité technique des débuts. Vingt cinq ans après, et même déjà depuis le début du millénaire, la réalisation des fantasmes modestes de cette classe moyenne risquent difficilement de nous faire rêver. En concert ça reste quand même plus sympa que sur disque.

  2. guest

    12 février 2018 at 14 h 12 min

    les panneaux de la haine & the Florida project, j’ai vu les 2, mais j’hesite encore @ aller voir beugler baxter, aidez-moi,

  3. Burp

    12 février 2018 at 15 h 37 min

    Ce qui est triste, c’est qu’un journaliste en soit réduit à aller voir un groupe qu’il déteste. Même s’il a raison, est-ce que la scène actuelle est si triste au point d’aller voir B&S à la salle Pleyel pour faire un article ??

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