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Babx : Ascensions, fragile

« Ascensions », le nouveau Babx n’est pas son meilleur album ; c’est le plus (té)nu. Composé en réaction au 13 novembre, il a l’âpreté des raclements de gorge d’avant les larmes, le dénuement d’une maquette qui, finalement, vient d’atterrir dans les bacs. Ici, jazz free, combattante irakienne, Mos Def, Werner Herzog et Archie Shepp se bousculent, au moment de « tomber au ciel ». Explications chez lui, au studio Pigalle.

J’ai rencontré Babx un soir d’attentat. Tout avait pourtant bien commencé, comme on dit. Priscilla, à mes côtés dans les gradins de ce petit théâtre de la métropole lilloise, avait fermé les yeux plusieurs fois, emportée par les frissons, la beauté et cette musique composée pour habiller, attention gros mot, des poèmes. Quelques heures après avoir serré la main de Babx, lâché quelques mots de fan, évoqué le long papier qu’on lui avait récemment consacré, nous étions repartis souriants et heureux. Ce 13 novembre avait encore de la gueule.

Le retour à la maison fut brutal. Babx et ses camarades de scène, parisiens et musiciens, sont eux aussi salement redescendus de leur nuage. Un an et demi plus tard, la note d’intention de « Ascensions« , son nouveau disque, s’ouvre ainsi : « Après le 13 Novembre il a fallu tout arrêter. Puis tout recommencer. Vite. Chercher et retrouver la pulsation de Vie. » Pour le reste, ça se passe en dessous.

(C) Astrid Karoual

(C) Astrid Karoual

« Ascensions » a été composé suite aux attentats du 13 novembre 2015. Ce soir-là, nous nous étions rencontrés, après votre concert, du côté de Lille. Comment s’est passée votre soirée ?

On est sortis de scène, on a rallumé nos portables, pour voir si entre-temps, nos chers et tendres nous avaient envoyé des flopées de smiley cœur… Et on a plutôt passé la soirée à essayer de les joindre, pour savoir si elles n’étaient pas au Bataclan. Fort heureusement, non. S’en est suivi le grand choc. Rentrer à Paris, voir cette ville à la fois vidée et remplie par l’armée et les policiers, réaliser tout ça… Ce truc-là qui s’est passé dans une salle où, nous tous, on passe beaucoup de temps….

Vous y avez déjà joué ?

Oui. Bizarrement, tout le monde a sa petite histoire de “j’y étais tant de jours avant…” Peu importe, en fait, le moi-je n’a pas sa place là-dedans. En tout cas, ça nous a laissés dans un sale état. Presque de catatonie, pour moi. Pendant un certain temps, tout avait perdu le sens de tout, l’envie, le désir, enfin presque tout… J’ai passé pas mal de temps comme un mec complètement sonné. Faire de la musique, pour quoi faire ? Rien n’avait vraiment de sens, il y avait un manque de repères absolu.

« Le seul truc que je peux faire, c’est de la musique. »

Les terroristes avaient réussi leur coup…

Justement, cette idée-là m’a rapidement percuté. Mais il n’en était pas question. La seule musique que j’étais capable d’écouter, à laquelle je me raccrochais, c’était le free des années cinquante, soixante, celle de Max Roch, Coltrane, évidemment, celle d’Archie Shepp, Charlie Haden… Des musiques de liberté très très forte, nées sur les braises et les manifestations pour les droits civiques. Je me raccrochais énormément à ça, parce que c’était pour moi une musique qui expiait quelque chose, et surtout, jetait à la gueule du monde le fait que justement, ces gens-là étaient en vie, malgré toute la menace qui pesait sur leurs vies en permanence… Je me suis dit : « si eux en ont été capables, on ferait bien de s’en inspirer un petit peu ». Et puis ça m’a obligé à repenser vraiment à l’essentiel. Je me suis à nouveau rendu compte que le jazz était la musique qui m’avait formé, élevé, dans tous les sens du terme. Plusieurs choses ont créé un moment de bascule et de déclic. Notamment un morceau de Mos Def, Quiet Dog, vraiment dans la continuité des jazzmen dont je viens de parler, mais avec d’autres outils. C’était le même message, la même énergie.

C’était chez Letterman. Il y avait juste des percussions, un batteur et un DJ, et j’ai senti là-dedans une fierté, non pas une liberté, mais une telle insolence à être en vie, chez un mec qui se tient vraiment debout, pour le coup. Ca m’a mis une première secousse. Puis a suivi un trio de films de Werner Herzog, qui se nomment justement Les Ascensions. Il est question là-dedans, à travers des histoires différentes, de comment des hommes sont capables de s’élever. Il y a un alpiniste, par exemple. Mais il y a, et c’est ce qui m’a le plus marqué, ce documentaire sur un paysan guadeloupéen, qui vit près d’un volcan, qui menace d’exploser à tout moment. Et alors que tout le monde a été évacué, qu’il ne reste plus âme qui vive aux alentours, lui a décidé de rester. Werner Herzog, qui en a entendu parler, va à sa rencontre, alors que lui aussi risque de perdre la vie en étant à côté de ce volcan. Cet homme-là a une insolence vis-à-vis de la mort… Il répète “moi je n’ai pas besoin de la mort, je m’en fous de la mort”… Et puis tout d’un coup, il se met à chanter une chanson qui lui reste en souvenir, Accordez-moi ce tango, que je ne connaissais pas du tout. Il déforme complètement les paroles, et celles qu’ils inventent sont complètement liées à sa situation à lui. Malgré tout, au milieu de cette menace pas possible, de cette ville vidée où il y a des cadavres de chiens errants dans les rues, lui trouve l’espèce de foi de chantonner… Lui, ça a vraiment été le point de départ de tout ça.

« J’ai tout bazardé »

Vous vous êtes dit quoi ?

Il faut faire quelque chose. Le seul truc que je peux faire, c’est de la musique. J’étais en train d’écrire un disque juste piano-voix, qui n’avait rien à voir avec tout ça. Je l’ai interrompu, et très rapidement, en deux mois, j’ai écrit cet album-là. Au départ, j’avais dans l’idée d’en faire un disque avec plein de gens derrière, un peu manifeste malgré tout, mais ça s’est pas fait… Je l’avais écrit, mais je n’avais rien enregistré. Du coup, je m’y suis mis ici [au studio Pigalle, NdlR]. J’installe un micro pour ma voix, un pour le piano, juste pour les maquetter. Je passe deux heures à les enregistrer, avec aucune volonté de rien du tout. Et en fait, bah c’est l’album ! J’ai écouté les bandes le lendemain, et j’ai trouvé qu’il y avait de la vérité là-dedans, le fait de pas avoir fait un coup monté, comme c’est souvent le cas pour les albums. Ca a capté presque de manière pirate, comme un micro craché, un moment de musique qu’à aucun moment je n’aurais pu reproduire… Évidemment, je me suis auto-dissuadé sur le fait de pouvoir sortir un disque comme ça. Donc je suis passé en studio l’été qui a suivi (2016), je me suis dit “il faut que tu fasses ça au clic, avec des arrangements, une batterie…” Et à l’issue de quinze jours d’errance absolue, où j’arrivais pas à la cheville du petit moment de vérité qu’il y avait dans ces deux heures volées, sur lequel je n’avais eu aucun contrôle, je me suis rendu compte que l’émotion était beaucoup moins forte, moins juste. Finalement, mes deux heures de maquette ressemblaient un peu plus au chant du Guadeloupéen que ce truc un peu héroïque qu’on tente tout le temps de faire en faisant un disque.

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(C) Astrid Karoual

Vous avez tout bazardé ?

Tout. Pourtant, plein de musiciens sont venus poser des parties, il y avait des tas d’arrangements… Avec mon ingé-son, a réécouté les deux versions et il y avait pas photo. D’un côté, on sentait qu’il y avait de l’humain derrière, et de l’autre, une volonté de faire.

Ca vous était déjà arrivé de tout jeter ?

Non, non. Même en entrant en studio, on sentait un truc suspect. Cette volonté de faire, alors qu’on était déjà convaincu par le mood de la maquette. En tout cas, il a fallu que j’en passe par là pour accepter que mon point de départ, encore une fois, c’était le chant de ce Guadeloupéen, qui lui ne se projette dans rien. Puisque je voulais me rapprocher de ce geste qu’il y a dans le jazz, dans lequel tu laisses ta volonté de contrôle au vestiaire. Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu, ça m’échappait. J’ai juste ajouté une basse par-ci, une batterie par là… J’ai passé les dix dernières années à arranger, à prévoir les choses, pour moi et pour les autres, et là, rien.

Du coup, vous allez peut-être avoir du mal à revenir en arrière ?

Peut-être. C’est vrai que c’est ce que je veux de plus en plus explorer. Du coup, je me suis rappelé que les sons que j’écoute le plus, ce sont des moments volés, où c’est la musique qu’on enregistre, pas la production. On passe notre temps à savoir comment on va avoir le riff le plus efficace, le son de batterie le plus fat… Chose que j’ai faite jusqu’à l’épuisement, hein, et que j’ai adoré faire. Et que certainement, je ré-adorerais faire. Mais là, j’ai vraiment envie de juste faire sonner la musique. Quelle que soit la qualité de l’enregistrement, de la production derrière, ce qui importe le plus, c’est qu’on ait un vrai moment de musique. Mon disque solo, que je suis en train de reprendre, je l’ai enregistré sur mon iPhone : le son est un peu pourri, mais là-dedans y a des choses que j’arriverai jamais à reproduire autrement. « Cristal automatique » [son album précédent, NdlR] était déjà, je crois, un peu dans cette idée-là, puisqu’on a enregistré beaucoup de choses en live. Le fait de dire les textes des autres m’avait libéré.

Entrons dans le vif du sujet. Omaya, trilogie qui ouvre le disque, c’est qui ?

A la base, elle faisait du droit, près de Tikrit, en Irak. Quand son village a été attaqué, par les fous furieux de l’EI, elle a planqué son gosse et son mari loin de là, et elle s’est muée en résistante du jour au lendemain, apprenant le maniement des armes, et donnant le courage nécessaire aux habitants en leur disant “on va pas se laisser faire”. Elle a réussi à tenir tête aux gros tarés pendant douze jours, ce qui était une grande première, alors que les mecs s’emparaient des villages les uns après les autres en deux heures. Elle a été assassinée au bout du douzième jour, d’une balle dans la poitrine. Depuis, en Irak, c’est presque devenue un personnage de légende. Elle a même obtenu, chose rare pour une femme, le titre de chef de guerre. Son histoire m’avait marqué : comment on peut passer de citoyen lambda à quelqu’un qui prend les armes, et reste debout et vivant jusqu’à la fin.

(C) Astrid Karoual

(C) Astrid Karoual

Pourquoi une déclinaison en trois parties ?

La première, c’est une sorte d’ascension, de montée au ciel. La deuxième, c’est la bataille. C’est pour ça qu’il y a ce solo de batterie super free. Et le troisième, le moment où elle s’endort… C’est un personnage qui m’a beaucoup accompagné pendant ce disque. Et là, je recherche activement les membres de sa famille pour leur envoyer le disque.

La seconde partie du disque reprend la trilogie Omaya avec Archie Shepp. Comment cela a-t-il été possible ?

Tous les ans, pour le Disquaire day, l’ADAMI et FIP organisent des sessions publiques, où deux artistes se rencontrent, à l’invitation d’un des deux, pour créer un duo un peu insolite. Quand ils m’ont demandé avec qui je voulais faire ça, j’ai proposé Archie Shepp, qui, merveilleusement, a accepté. Du coup, en décembre, on a enregistré la trilogie d’Omaya au studio 105, à la Maison de la radio, avec set pressé sur 45 tours. C’est assez chouette comme concept : tout est directement gravé sur vinyle : aucun mix, aucune retouche possible. Là encore, c’est un moment unique, et assez fort de ma vie… de ma vie tout court !

Ca a été dur de jouer avec lui ?

Non, c’était merveilleux. La classe du bonhomme est absolument inégalable. Si on pouvait tous avoir, à 80 ans, la même élégance, la même gentillesse, sans parler de la musique qui en sort… Tout a été d’une simplicité absolue. Donc on a enregistré tout ça, et quand j’ai entendu le résultat, je me suis dit que ce serait un peu con que seules deux cent quatre-vingts personnes puissent l’écouter [nombre de tirages du 45 tours, NdlR]. Du coup, il a fini en bonus track sur le disque.

Que pense Archie Shepp de votre musique ?

Puisqu’il a accepté, je suppose qu’il a bien aimé. Et puis je pense qu’il ne manque pas de sollicitations. Son manager, que je connais, lui avait déjà parlé de moi. Je crois qu’il a beaucoup aimé le titre. A la fin de la session, on était comme des gourdes, on avait amené notre vinyle de « Blasé », qui est notre album préféré d’Archie Shepp. Je m’étais promis, pendant qu’on enregistrait, de ne pas être impressionné, de rester concentré. Mais une fois qu’on a eu terminé, on avait réduit, on faisait plus que dix centimètres… On est venu pour qu’il nous dédicace notre vinyle.

« Ascensions » fait forcément penser au disque de Coltrane. 

Ce qu’il y a de marrant, c’est qu’au départ, je ne connaissais pas cet album de Coltrane, avec Archie Shepp dedans… J’hésitais entre deux titres. Celui que je me trimballais depuis un an, c’était « Couteau calme », du nom du bras droit de Geronimo. J’adorais ce titre-là, mais je n’arrivais pas à le valider totalement. Et ma chère bien-aimée, qui est mon premier DA, trouvait ça trop agressif, alors qu’il y a de l’espoir dans ce disque. Je ne l’écoutais pas… Et puis j’en ai parlé à Marc [Chonier, alias Gaspard la nuit, qui s’occupe de sa promo, NdlR], qui me dit “sympa, le clin d’œil à Coltrane”. Je lui dis que je ne le connais pas, il me dit que c’est Albert Ayler qui lui a soufflé le titre, qu’Archie Shepp joue dedans… Il y avait aussi le titre du film de Werner Herzog. Et puis, je peux pas m’empêcher d’en parler : cette année, j’ai perdu l’homme qui m’a élevé, dont l’anniversaire est le 25 mai, le jour de l’Ascension. Et mon album sort le 26 mai [entretien réalisé en avril]. J’ai dit bon, ça fait beaucoup de trucs… »

Babx // Ascensions // Bison Bison
Le site plus ou moins officiel

3 Comments

  1. in a rut

    29 mai 2017 at 10 h 35 min

    au bataclan, quand les pet shop boys & basement jaxxx ont jouer, personne ne danser! mais c vrai personne ne danse vraiment.

  2. Gégé Denface

    2 juin 2017 at 12 h 17 min

    L’autre jour, je suis passé à la pharmacie et la pharmacienne me disait que les clients défilent, depuis le 13 novembre, pour prendre des calmants. Les gens se demandent ce qui va se passer ; ils ont peur. Les médias nous pourrissent la vie avec leur audimat. Ils rendent service à Daech ; ils font leur propagande : si je relaie six fois un crime de guerre de l’ennemi, je lui rends cinq fois service. C’est la société du spectacle. C’est minable. Mais, non, contrairement à ce que raconte Hollande, nous ne sommes pas en guerre : une guerre, ce serait comme ça tous les jours ; on est dans une situation conflictuelle.
    En l’espace de trente ans, les gens se sont ramollis. Ils ont peur. Mes compatriotes, dans l’ensemble, ont peur de tout.

  3. Pingback: Omaya s’endort… | lamaisondesmarguerites

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