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ATELIER ROCK ET ANIMAUX
Animal, on n’est pas si mal

Marre des musiciens maîtrisant encore plus la pose qu’un plaquiste de chez Saint-Maclou ? "Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns" vous laisse aussi froid que son auteur dans son caveau parisien ? Sous l’égide du Club des Chats, l’Internationale pop-junior vous propose une réjouissante alternative : une visite dans la grande ménagerie de l’Atelier Rock & Animaux.

Lorsqu’en 1981 les deux têtes parlantes du Tom Tom Club, Tina Weymouth et Chris Frantz, chantonnaient leur comptine L’éléphant, il y avait dans l’air une volonté joyeuse de renouer avec la naïveté enfantine et les safaris pointure minot. Ça sentait déjà bon les barbouillages au feutre, la pâte à modeler, le chocolat instantané et le Banga à l’heure du goûter, mais le tout ne se percevait encore qu’à travers la vitrine du grand magasin art-rock new-yorkais, rayon afro light. En 2017, un autre club bicéphale, le Club des Chats, pousse l’aventure un peu plus loin, repoussant les lignes d’horizon. Comment ? En confiant directement la musique aux dits gamins.

Mené depuis une dizaine d’années par Guillaume Derinchy (aka le grand fêlé Chevalier de Rinchy) et Maïa Roger, l’atelier de création musicale et graphique Rock & Animaux sillonne l’Europe, de la France à la Serbie, afin de revivifier l’initiation à la musique au-delà des flûtes à bec en plastique crème et du chant choral dirigé par madame Pète-Sec pour la kermesse de l’école primaire. Ici, il s’agit d’inviter des enfants de 5 à 12 ans, sans connaissance musicale spécifique, à écrire, composer et interpréter des morceaux par eux-mêmes, en les laissant libres qu’il s’agisse du style, des mots, du rythme ou de l’instrumentation. Guitares, batteries, boites à rythmes, synthés, xylophone, flûtes sont mis à leur disposition et shazam ! Jouez, jeunesse ! Cette éphémère fabrique sonore se double d’un travail plastique et visuel, chaque enfant confectionnant pochette de disque, badge, petit fanzine et affiche de concert pour son groupe d’un jour et la chanson qu’il vient de créer. Malheureusement, le label chalonnais Le Vilain Chien n’a pas jugé nécessaire d’adjoindre au pressage de ce disque « Atelier Rock et Animaux » quelques fac-similés de ces annexes ; seule la musique est disponible.

Jeunesse faunique et club dératé

Alors, que retrouve-t-on dans les sillons de ce vinyle blanc comme le loup trop connu du proverbe ? Derrière une superbe pochette noire et blanche qui pourra éventuellement rappeler aux plus anciens (ou aux rats de vidéothèque de l’INA) le générique pom-pom ludique des Animaux du monde, il s’y trouve quarante petites vignettes sonores, quarante chansons très courtes (durée comprise entre 0’16 et 1’35 !) et spontanées. Des collages improvisés, désordonnés parfois, mais à l’instabilité toujours égayante. Tout à fait ignorants de la milice du cool, des références et du cynisme, des petites ficelles et des grosses combines, leurs exultations partent dans tous les sens : du noise-rock (Ooooooo, Weasel) virant punk (La limace qui fumait des clopes), des comptines électro-cheloues (Cats are great), de la no-wave (Le lémurien raton laveur, La dance des animaux, Le chien chat cheval), du synth-punk (Les dragons et le lion), des talk-over troubles (Le tueur de la nuit, Le requin est un nain), des chansons d’anniversaires dissonantes (Lapinou), du hip-hop (L’ours brun, Le lion). Et bien d’autres giclées de vie foutraques, autant de tentatives bourgeonnantes et inventives qu’on vous laisse découvrir dans le beau bazar de cette compilation.

Ce cher Chevalier de Rinchy

On peut difficilement faire plus poussé comme pratique du DIY, du lo-fi, de la débrouille, celle-ci se faisant de manière irréfléchie, instinctive. Sans filet ni conceptualisation, ces récréations tâtonnantes en viennent même par instants à frôler Dada dans leur incongruité et les fulgurances étonnantes qui en jaillissent.

Exemples : « Les cétacés sont habitués à l’eau salée, mais dans l’eau poivrée, ils vont éternuer », « sur les ordres de Dracula, ils vient chercher ton âme pour en faire du Nutella ».

Sans compter les licornes spatio-temporelles, les ratons-laveurs calorifères, les renards serial killers et autres dragons vindicatifs concluant finalement des armistices. Il est presque douloureux de songer que, dans quelques poignées d’années, ces gamins se retrouveront sans doute serveurs de restoroute débitant des paninis saumon à 6€20, nazillons d’open space climatisé, magasiniers en CDD chez Décathlon, professeurs de collège sous antidépresseurs, accidentés de la route sur l’A10, conseillers bancaires obsédés par les tableurs Excel ou candidats ridicules d’émissions télé. Bon, certes, avec un peu de bol, d’autres écouteront les TVPs le sourire aux lèvres avec des buvards rigolos et des crêpes au caramel mais ça ne sera sans doute pas aussi choupi pour la majorité. Dernière escale avant la grande dissémination, dernier témoignage d’une imagination cabriolante et d’une candeur non encore affectée.

A ce stade, on pourrait dérouler toute la rhétorique de Dubuffet à propos de l’art brut, qui fait péter les cloisons et les polices de l’art trop maîtrisé. Mais outre que cet argumentaire a de sérieuses propensions au manichéisme et à la démagogie, ce serait ne pas considérer ce disque à sa juste valeur – celle d’exutoire allègre et sans prétention, à la manière d’un gros coffre à jouets – que de lui accoler le statut de pièce de puzzle apologétique ou d’une démonstration d’idéologues.

N’effarouchons pas ce beau disque de friche, cette zone sauvage où les ronces anarchisent joyeusement avec les orchidées, avec de telles préoccupations. Gribouillant dans la marge du grand cahier pop, cette compilation inclassable, ni géniale ni académique, apparaît rafraîchissante et singulière, originale et insouciante. Un ovni qu’on tentera de situer vaguement près du très bon et très coloré (et trop méconnu, aussi) « Al & Bum » de Kiiiiiii (pop délurée, origine Japon), pour tous ceux qui voudraient ne pas trop rester interloqué face à cette farandole aussi hasardeuse que facétieuse. Alors, un disque régressif ? Même pas sûr. Pas là pour enfiler les perles, même huitrières, l’« Atelier Rock & Animaux » laisse à d’autres les colliers de nouilles. A ce degré zéro là de la pop music (spontanéité, simplicité, allégresse), on est ravis d’attribuer un dix sur dix. Et à l’école des faons du dimanche après-midi, même monsieur Martin lancerait ses applaudissements.

Atelier Rock et Animaux (Le Club des Chats) // Atelier Rock et Animaux // Le Vilain Chien
Le vinyle est en vente sur le Bandcamp du label

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