Dans cette voie, elles ont poussé le bouchon encore plus loin que les ignobles Lars Von Trier, Gus Van Sant ou les trucs affligeants du Dogma. Comme si Festen, cette vidéo avariée des années 90, était devenue le maître étalon du scénario. Dans le registre comique, ce n’est guère mieux : les séries ne connaissent que la « réplique qui tue », abattage sans fin venu du stand-up.

Je les abhorre également car leur règne s’est accompagné de théories sur une supposée « nouvelle fiction », des « pitch », du «story telling», développées avec le plus grand sérieux dans des dîners entre amis qui ont soudain pris des allures de  salon Verdurin puissance 10. On pouvait même entendre ce genre de daube faisandée au marketing dans la bouche de jeunes recrues de Gallimard. De Gallimard, bon sang !

Je pourris aussi la gueule des séries car leur succès est celui d’Ikéa et des émissions de décoration : trouver une justification à cet âge bizarre où l’on se retrouve bloqué chez soi par la fatigue et les responsabilités.

Ce sont des remarques de croulant, de la bile de troisième âge ? Peut-être bien. Disons le fiel d’un type effectivement assez vieux pour faire la différence entre un film et un téléfilm. J’attends le moment où l’on va nous expliquer que le meilleur d’Eastwood est dans Rawhide, « bien plus moderne et construit que Josey Wales ou Gran Torino, ça  annonce tous ses thèmes, tu vois ? ». Franche rigolade jaune en perspective. Enfin, je méprise ces séries car elles viennent après Alf et me paraissent donc bien fades, prétentieuses, molles.

En 1986, Paul Fusco crée la marionnette Alf.

Un extra-terrestre au poil épais et marron, entre le tamanoir et Dean Martin, avec un regard malin, un groin et une sorte de mèche à la Morrissey sur le haut du crâne ; un alien incroyablement cool. Je pense souvent au jour où Fusco, Gepetto du Connecticut, a dû regarder en face cette bestiole enfin terminée, avec le sentiment d’avoir réussi son coup. Le producteur s’associe avec Tom Patchett, une plume du Muppet show et de Sesame Street, une pointure. Ensemble, ils  bâtissent une histoire, à partir de ce pantin funky : l’alien se nomme Gordon Shumway et vient de la planète Melmac. Cette dernière a littéralement explosé lorsque tous les Melmatiens ont branché leur rasoir électrique au même moment, sans le savoir, un hasard malheureux (c’est l’une des explications scientifiques du cataclysme). Shumway a sauté dans son vaisseau et s’est écrasé à Los Angeles sur la maison de la famille Tanner. Incapable de réparer sa navette, le fourmilier cosmique (surnommé Alf, Alien Life Form par sa famille terrienne) s’installe donc à L.A. et les Tanner s’organisent pour le cacher, lui éviter de se faire prendre (la brigade anti-alien est intraitable, apprend-on) ou dénoncer, notamment par les voisins Ochmonek. Le premier épisode est diffusé en 1986. Ronald Reagan est au pouvoir, les Etats-Unis oscillent entre paranoïa, guerre des étoiles et domination économique de la planète, la France fait décoller ses premiers charters vers le Mali. Et Paul Fusco décroche la timbale avec une série basée sur un clandestin et des Américains complices. Je veux bien que l’on s’essouffle à parler de la « belle humanité » du film Welcome, que l’on remplisse des numéros entiers de Libération avec des parents d’élèves « mobilisés pour la République » mais le visage d’Alf à la Une de TV Guide, dans les années 80, c’était autrement inespéré. Le producteur y croit dur à son Pinocchio de l’espace, au point de le doubler avec sa propre voix. Le succès est rapide, la formule imparable.

Chaque épisode dure 25 minutes. Pas de révolution, pas de cameo de prestige mais un parti-pris jamais abandonné : toute la série tient sur le personnage de Shumway. Les running gags se multiplient, reviennent à chaque épisode pour appuyer la force visuelle de la bestiole : Alf aime manger en quantité astronomique, surtout de la junk food et des chats, ridiculise n’importe quel humain en deux réparties (« I kill me ! », lâche-t-il, satisfait, après ses vannes), adore la télévision, la vente par correspondance. Il a aussi envie de virées nocturnes en bagnole, généralement sanglé dans un imperméable et planqué derrière des wayfarers. En quelques épisodes, le Melmatien devient plus américain qu’un natif du Midwest. Il connaît toutes les sortes de pizza, vénère Sinatra, veut se lancer comme psy et maîtrise toutes les nuances de la pop 80’s.

Pendant quatre ans –la série disparaîtra des écrans américains en 1990 -, il n’y aura pas beaucoup plus de gags ou d’histoires, encore moins de rebondissements. Tout est dans le ton, ni enfant ni adulte, annonçant finalement toute la vague de films d’animation à succès, type Pixar. Monster & co est dans Alf, intégralement. Fidèle à leur ligne, Fusco et Patchett refuseront même une offre de Disney, pour ne pas affadir le personnage. Dans cette ambiance, le spectateur suit simplement Gordon Shumway et les Tanner. Il connaît leurs habitudes, s’intéresse à leurs problèmes et se verrait bien partager une bière avec Alf, buddy idéal.

Les relations avec les parents Tanner sont une réussite totale : Kate et Willie trouvent en Shumway un emmerdeur, un nouvel enfant à charge mais aussi un aîné qui a vécu (229 ans), un ami qui dézingue gentiment la routine d’une vie de famille. A l’âge où tout devrait rouler et s’engluer, les Tanner jonglent avec les catastrophes, s’en sortent de justesse et évitent finalement tous les pièges de l’âge mûr. Autre grand moment, quand Alf poursuit le chat de la famille pour le dévorer, il pousse des cris inquiétants, pas franchement dans le registre « prime-time ». C’est Gilles de rais dans le salon, l’inquiétante étrangeté d’oncle Freud ! On peut tirer le fil jusqu’au carton de la bobine tant le personnage de Shumway est réussi.

Après plusieurs épisodes, on a réellement l’impression que ces personnages font l’histoire et non pas qu’ils subissent les trouvailles d’une tablée de scénaristes aux curriculums plaqués or.  Un peu comme dans le Rouge et le Noir quand Julien Sorel devient le seul guide du lecteur, que son créateur n’apparaît plus, pas même entre les lignes.

Un effacement stendhalien qui n’est pas spécialement la marque de fabrique de Nip-Tuck ou Lost.

Pour renforcer la place décisive de l’alien et sa dimension comique, la production se fend d’une idée simple, parfaite. Alf ne sera pas qu’une marionnette. Le  téléspectateur le verra courir, danser grâce au nain hongrois Mihaly « Michu » Meszaros qui se glisse dans le costume aux moments clés. « Michu » a été officiellement l’homme le plus petit du monde, du moins c’est ce qu’annonçait son employeur, le cirque Barnum and Bailey. Selon certains, il pose au premier plan sur la pochette de Strange Days, le meilleur album des Doors. Aujourd’hui, quand on lui demande si Alf possède effectivement huit estomacs – après tout, il l’a connu de l’intérieur- il répond, sans avoir spécialement envie de rigoler : « you know, it was pretty hot inside ». Une chaleur insoutenable même, à cause des projos du plateau. « There’s no business like show business », comme on dit là-bas.

En 1988, Antenne 2 (vous avez bien lu) diffuse le premier épisode d’Alf en France. La mode voudrait que l’on épilogue ici sur le désert culturel et humain des années 80 mais, après tout, étaient-elles si affreuses ? Et, surtout, comment s’en plaindre quand on avait pas vraiment connu le monde d’avant ? Adolescents durant cette décennie, nous savions que la plaisanterie était terminée. Fini de rire, c’était clair et finalement admis par toute personne âgée de 12 à 18 ans. Pas d’espoir donc pas de réelles déceptions.

Le plus dur consistait à éviter coûte que coûte le « made in France », les séries, les artistes de variétés, les émissions télé en prime time… Il suffisait qu’un Gaulois se colle à un projet d’entertainement « grand public » pour que la catastrophe saute aux yeux et devienne franchement déprimante. Les 80’s d’accord mais dans ce pays sans pop, n’en jetez plus ! Qui se souvient sans maux d’estomac de la Famille Barjot, genre d’ancêtre gâteux de Plus belle la vie ?

Avec Alf, pas de crainte, c’était l’Amérique. Un extra-terrestre, des vannes sur la musique, l’ambiance des suburbs, des barbecues… Le type qui joue le voisin Trevor Ochmonek se nomme John LaMotta et c’est le neveu de Jake « Raging bull » LaMotta !  Rien de français là-dedans. Le ventre ne risquait pas de se serrer de honte à chaque réplique ou gag à coté de la plaque. Finalement, cette histoire d’Alien semblait plus véridique et naturelle que tout ce que le pays voulait bien nous raconter.

A partir des années 90, Alf amorce sa descente.

Les mauvaises idées pointent le bout de leur groin. Pour preuve, ce dessin-animé, « prequel » consacré à la vie de Gordon sur Melmac. Stupidité. Il ne faut évidemment pas montrer Melmac, la planète n’existant qu’à travers les anecdotes et la verve d’Alf. Qui a envie de voir un match de « bouillabaisse ball », baseball melmatien avec des poissons en guise de batte ? Il vaut mieux écouter Alf en expliquer les règles à un Willy Tanner atterré.

Shumway fait une apparition dans La croisière s’amuse puis trouve refuge comme animateur de talk-show sur le câble, pour un numéro de Letterman à contretemps, d’Eric Naulleau à poil long. Les autres acteurs raccrochent (Kate) ou picolent (Willy, chopé ivre au volant avant de rebondir dans Friends). Et puis, le fond de l’air 90’s n’est plus le même. Mélancolie, névrose, problèmes psychologiques étalés au gros rouleau et surtout réalisme du quotidien font la loi. Les mièvreries du cinéma indépendant façon Sundance, sous couvert de « justesse », de « sensibilité »,, ouvrent la voie à d’hallucinantes banalités. Des attardés en chemise pastel débarquent sur nos écrans pour expliquer qu’ils ont « vraiment envie de ce job, que l’entretien s’est bien passé. » Friends triomphe.

En ce moment, le mythe Shumway ronronne. Il a le droit à sa page facebook, un groupe d’électro sombre et bruitiste du nord de la France s’est baptisé Gordon Shumway. Plus étonnant, ce site internet (http://alfthemovie.hautetfort.com ) propose une adaptation en long-métrage par des scénaristes qui connaissent leur affaire et leur Amérique.

Est-ce l’heure du second souffle à la Travolta ou Mickey Rourke ?  Il suffit, pour le savoir, de répondre à une question, une seule : ce personnage a-t-il conservé sa force visuelle inégalée ? « Non ! », hurlent évidemment les bulbes ramollis par Dexter, Weeds et autres niaiseries farcies au second degré. Pourtant… un soir de mai, dans le Nord de Paris, un épisode d’Alf (dans lequel il se réveille à côté de Kate) tourne sur youtube. Une jeune fille de quatre ans passe rapidement devant l’écran, « Tiens ! un cochon… », puis s’immobilise. « Il est bizarre ce cochon… ». Elle se rapproche. « Ce n’est pas un cochon. » Elle regarde en plissant les yeux, à quelques centimètres de l’image et murmure :

« Mais… qu’est-ce-que c’est ? Hein ? Qu’est-ce que c’est ?! ».

Patience Gordon, le petit bois crépite, bientôt les bûches rougiront, les flammes attaqueront l’herbe sèche et ce sera l’incendie du revival.

Illustration: Maxime Roy