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AHMAD JAMAL
L’interview jazz (dans le ravin)

Qu’y a-t-il de pire qu’une interview en face-à-face ? Une interview par téléphone. Et qu’il y a-t-il de pire qu’une interview par téléphone ? Une interview mal préparée par téléphone avec Ahmad Jamal, 87 ans au compteur, pour la sortie d’un album dédié à Marseille. Récit d’un mauvais épisode de 25 minutes nommé « j’ai mal à mon Jamal ».

Tout le monde connaît Ahmad Jamal. Le problème, c’est que personne ne sait qui c’est. Dans la catégorie « pianiste de jazz devenu célèbre au XXe siècle », le commun des mortels cite d’emblée Herbie Hancock, Duke Ellington ou Thelonious Monk ; les plus vicieux s’aventurent sur Keith Jarrett ou Chick Corea ; quant à Jamal, né l’année ayant suivi la crise de 1929, les voix se font plus rares. Non pas que l’Américain soit dénué de talent (c’est même plutôt l’inverse) mais sa réputation de « Mr nice guy » pacifiste converti à l’Islam depuis 1952 n’a pas facilité la construction de la maison Postérité.

Coup de bol : Ahmad est encore en vie. Mieux que ça même, il publie aujourd’hui l’étonnant « Marseille », un disque déclaration d’amour à la cité de Jean-Claude Gaudin, Bernard Tapie et autres porteurs de bermuda sur la Canebière, et qui donnerait presque envie de savoir ce qu’aurait pensé Bud Powell de Courbevoie, ou Oscar Peterson d’Argelès-sur-Mer. Bref. Si les abonnés de Télérama connaissent déjà bien le bonhomme, il était en ce qui nous concerne tentant de comprendre un peu mieux ce parcours vieux de 60 ans, et comment même son disque le plus célèbre, « The Awakening », reste cinquante ans après sa sortie mésestimé au-delà du club très fermé des amateurs de jaaaaazzzzzz. On n’a pas été déçu du voyage.

Allo Ahmad Jamal, on a un problème. Tout débute mal. L’interview, initialement prévue un samedi matin, est décalée (après qu’une dent pétée m’a obligé à me faire insulter par un dentiste pour mon addiction à la nicotine) au dimanche après-midi. Nous voilà donc, 24 heures plus tard, Ahmad et moi, prêts à en découdre pendant moins de 30 minutes pour une interview, au vu des circonstances un peu catastrophiques, retranscrite au mot près.
C’est vrai, quoi. Hormis M.I.A., personne ne semble assez psychopathe pour googler toutes les interviews accordées à ces putain de bras cassés de journalistes même pas capables de retranscrire correctement les propos, souvent décousus, d’artistes qui enchaînent les promo comme on ferait la queue chez le dentiste, justement. Conclusion : la majorité des papiers que vous lisez, tous les jours, sont une recomposition plus ou moins fidèle de la réalité. Plus ou moins. Ledit journaliste tente toujours un peu vainement de réécrire l’histoire, puis de transformer ses nombreuses hésitations, ses erreurs, en autant de questions brillantes reformulées a posteriori. Rien de tout ça ici. Si on a pour des raisons bien compréhensibles passé sous silence le featuring avec Abd Al Malik, on s’en est donné à cœur joie sur tout le reste : la cité phocéenne, la vieillesse, les débuts à Chicago avec les frères Chess, l’influence de Bill Evans, la pensée universelle, Socrate et tout un tas d’autres choses servies, comme les numéros du Loto, dans le désordre.

Après cinq minutes d’attente avec un piano d’ascenseur dégueulasse dans les oreilles, c’est finalement à mon tour de parler avec le vieux sage de 86 ans. Mauvais réseau téléphonique et tympan bouché font bon ménage, la preuve avec cette discussion de sourds.

Allo, Ahmad Jamal ?

Yes !

Merci pour votre temps, qui plus est un dimanche après-midi.

Aucun problème.

J’ai cru comprendre que, hasard des calendriers, vous êtes justement à Marseille. Il fait quel temps sur place ?

Chaud ! On crève de chaud !

On a combien de temps pour cette interview ?

Le temps que tu veux !

Ok alors, c’est parti.  Ca fait quoi de sortir un album nommé « Marseille » et d’être là-bas, justement, pour le défendre ? [Ahmad joue les 11 et 12 juin à l’Opéra de Marseille, NdlR]

Pardon ? J’ai pas bien compris.

Ok, je disais : ça fait quoi de sortir un album nommé « Marseille » et d’être là-bas, justement, pour le défendre ?

Je me sens très occupé surtout, ah ! ah ! Pas mal d’interviews et de répétitions, je sais plus où donner de la tête…

A quel est moment est née l’idée de ce disque ? [je vous fais l’impasse sur les trois reformulations de la même question à Ahmad qui, visiblement, a un forfait Bouygues Telecom ou passe dans un tunnel]

Le disque, il est arrivé à un moment où je ne pensais même pas enregistrer un nouveau disque… Quand j’ai écrit « Marseille », j’avais absolument pas ce titre en tête ; simplement des morceaux que j’avais écrits à la maison, voilà deux ans, dans mon studio. Deux ans hein. En général, mes morceaux se nomment tout seuls, je ne choisis pas les titres, c’est eux qui viennent à moi, spontanément. Tu comprends ?

Euh ouais, je crois.

Donc voilà, quand il a été terminé, ce disque m’a dit qu’il s’appellerait « Marseille ». C’est tout. Trois semaines après, on m’a demandé de venir l’enregistrer à Paris, mais ça m’a pris un an pour caler une date, parce que je déteste sortir de chez moi. Je DETESTE voyager. Ca fait soixante-dix ans que je joue partout, j’aime plus ça ; je préfère rester peinard à la maison. Bref, si tu écoutes les paroles de cet album tu verras ; c’est ma vie que je raconte, ici, à Marseille, une ville que j’adore, et que j’ai beaucoup arpenté. Ce disque, c’est un cadeau pour la France, et pour le monde ! T’aimes Marseille, toi ?

Pas terrible. Je préfère Paris en fait, ah ! ah !

QUOI ?

[Persuadé que l’incompréhension tient au réseau téléphonique] Nan je disais que je préfère Paris, Marseille c’est beaucoup trop de chaleur pour moi.

Attend, si je comprends bien, t’aimes pas Marseille donc.

Oui, euh, c’est ce que je suis en train de dire.

[Silence]

Enfin je dis que je préfère Paris quoi. [Je vous la fais courte : ça dure comme ça pendant trois longues minutes]

T’aimes pas mon album, c’est ça ?

Ah ! Merde, je pensais qu’on parlait de la ville, pas de l’album. 

Ah ok ! AHAHAHAHA. Me voilà rassuré. Voilà voilà [en français dans le texte]. C’est ce qu’il y a de bien avec les journalistes, aucune interview ne se ressemble !

[Putain ça va être long] Donc comme vous n’aimez plus trop voyager, j’en conclus que vous vous sentez un peu comme à la maison à Marseille. Un peu comme dans votre « vrai chez vous », à Pittsburgh.

J’ai déjà composé pas mal de morceaux en hommage aux villes du monde, et notamment à Pittsburgh, oui. Cette fois, pour Marseille, j’ai débuté par la musique, sans paroles ni mots, c’était un symbole personnel ; le reste est venu après, trois semaines seulement avant l’enregistrement.

Rentrons dans le détail. Pourquoi avoir décidé de reprendre le standard Autumn Leaves [Les Feuilles mortes de Jacques Prévert et Joseph Kosma, NdRr] sur cet album ? Vous l’aviez déjà fait voilà soixante ans sur « Live at the Spotlite Club », il me semble. C’était important de pouvoir revenir sur un même morceau, un demi-siècle après ?

Ooooh… question intéressante ! [« la première de ta putain d’interview » entend-on en filigrane, NdlR]. Parce que c’est la plus belle des chansons que la France ait jamais écrite, voilà pourquoi ! Toutes ces reprises sont un peu comme mes enfants ; je les aime toutes ! Tu l’aimes bien, toi, cette version ?

Oui, mais je crois que je préfère celle que vous aviez fait en 1958. [Eh merde, pourquoi tu fermes pas ta gueule, PU-TAIN ?]

[Silence] Bon, chacun ses goûts ! Autumn Leaves est un grand standard du jazz ; Miles Davis l’a repris, Nat King Cole aussi… C’est un peu comme le Boléro de Ravel, les bonnes chansons sont indémodables.

« Je remercie tous les jours qu’on soit pas tous doué pour le piano, on s’emmerderait sinon ! »

Quid de cette autre reprise de Sometimes I feel like a motherless child, un autre standard américain composé à l’origine dans les années 60 dans la plus pure tradition du gospel ? [Et reprise depuis par Martin Gore, Lou Rawls, Ike & Tina, etc.]

Sometimes I feel like a motherless child, c’est un autre grand standard américain, dans la plus pure tradition du gospel, tu le savais ? [okayyyyyy, NdlR]. Tu l’as aimé celle-là ?

Oui, beaucoup !

Ca tombe bien, moi aussi. Puisqu’on parle des reprises, le titre Pots en verre sur « Marseille », je l’ai déjà aussi joué sur un autre album, avec mon quartet, mais tu l’as pas écouté [et BAM, prends-toi ça].

Dans les papiers vous concernant, on mentionne souvent votre âge. Ca fait quoi d’être l’un des derniers représentants du jazz encore en activité, à 87 ans ?

Comment je me sens ? Déjà je suis pas le plus vieux : Jimmy Heath, fantastique saxophoniste, a 90 berges ! Et pour te répondre, j’ai pas 87 ans, mais 86, ah ! ah ! Bon en tout cas je suis toujours aussi débordé, même si je déteste vraiment voyager à mon âge. Mais en tout cas, je continue d’apprendre, tous les jours, et c’est l’essentiel. Si tu restes ouvert d’esprit, alors tu continues d’apprendre, jusqu’à ta mort.

Je vous parle de votre âge car je pense à Bill Evans, formidable pianiste à qui vous avez rendu hommage sur « Goodbye Mr Evans » en 1982, et décédé prématurément à cause de ses nombreuses addictions. Et je me demande quel est votre secret pour durer aussi longtemps.

La base de tout, pour moi, c’est l’échange avec le Créateur. Tous les jours, je discute avec lui grâce à la pensée universelle. Tu sais ce que c’est, la pensée universelle ?

C’est un peu flou là tout de suite, éclairez-moi…

Tu connais Socrate, le philosophe ? Moi j’essaye de parler quotidiennement avec le grand Créateur, parce que nous, on ne crée rien ; on vaut à peine plus qu’un moustique ou qu’une abeille. Ma philosophie à moi, c’est de communiquer autant que possible avec lui, à chaque instant. Et j’opère ainsi depuis que je suis gosse, invariablement. J’ai fait beaucoup de conneries pendant ma carrière, mais j’ai tenté d’en faire le moins possible grâce à cette doctrine.

Quel genre de conneries ?

Ce serait trop long à raconter aussi, faudrait que j’écrive un bouquin ! Bon le truc, c’est qu’on a tous un don, moi c’est la musique ; toi c’est peut-être le journalisme, tout le monde a un don ! Moi je remercie tous les jours qu’on soit pas tous doué pour le piano, on s’emmerderait sinon, ah ! ah ! ah !

C’est vrai cette légende qui raconte justement que vous avez appris la musique naturellement à 3 ans, après que votre oncle vous a demandé de reproduire une mélodie sur un piano que vous n’aviez jusque-là jamais touché ?

Absolument. Mais bon, je ne suis pas une exception : Erroll Garner, qui vient aussi de Pittsburgh, a aussi appris le piano à 3 ans. Et lui, c’était pas la moitié d’un génie, il a composé Misty ! Idem pour Bill Evans, un fantastique pianiste qui a quand même joué avec Tony Bennett. Tu connais Bill Evans ?

Oui oui [passons sur le fait qu’on en ait parlé cinq minutes auparavant]

Il a composé Young and Foolish avec Tony Bennett, l’une de mes chansons préférées de tous les temps. Evans, je l’ai rencontré quand j’avais 17 ans quand il est passé à Chicago, où je vivais…

Justement, Chicago parlons-en. C’est là-bas que vous vous êtes fait remarquer, dès le début des années 50. A quoi ressemblait la ville à l’époque, pour un musicien de jazz ?

C’était beaucoup mieux qu’aujourd’hui ! Pourquoi ? Parce qu’il y avait des disquaires partout putain ! Regarde, actuellement, y’a plus une seule boutique de disque nulle part, plus aucun label, plus de salles de concert, c’est d’un triste… Chicago dans les années 50, c’était le règne des frères de Chess Records. Tu connais Chess ? Y’avait quatre mecs majeurs dans son écurie : moi pour le jazz [notamment « Ahmad Jamal At The Pershing », en 1958], Chuck Berry, Muddy Waters et Bo Diddley pour le blues. Et le mec de Chess, il a revendu sa compagnie pour 52 millions de dollars alors que Léonard Chess était un émigré polonais extrêmement pauvre à ses débuts… Combien de fois tu vois le nom de Chess – ou le mien – mentionné sur Youtube, hein ?

Puisqu’on parle de Chicago, j’ai lu que vous aviez ouvert votre propre studio dans les années 50.

Non. J’y ai ouvert un restaurant dans les années 60.

Un restaurant ?!

Ouais. Parce que j’ai toujours préféré manger chez moi ! Je te l’ai déjà dit : j’ai toujours détesté voyager, parce que je suis du genre solitaire, limite casanier. J’ai voyagé toute ma vie putain, soixante-dix ans à faire la queue dans les aéroports, à vider mes poches pour passer les douanes, à enlever mes godasses dans tous les hôtels du monde, infernal !

Bon, pour conclure, c’est une question conne mais vous avez une note préférée quand vous jouez du piano ?

Oui : toutes ! Bon, je crois que t’as tout ce qu’il te faut là, et tu dois en avoir ta claque de me répéter chaque question à cause du téléphone qui capte mal, bye bye ! [il raccroche].

Ahmad Jamal // Marseille // Jazz Village (PIAS)
http://www.ahmadjamal.com/

1 Comment

  1. art certainement pas ensemble

    13 juin 2017 at 9 h 40 min

    dust eat the dust

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