“Quel genre d’ego faut-il donc avoir pour écrire un livre sur sa propre vie et s’attendre à ce que qui que ce soit s’y intéresse ? Un ego énorme ! Mais quand même pas assez gros pour que je pense avoir été conçu à l’image de Dieu.” Voilà comment le barbu de Eels nous présente son autobiographie, rédigée en 2007 et parue récemment en français aux éditions 13e Note.

Vous serez prévenu : si vous êtes friand de détails sordides sur la crasse régnant dans les appartements des rock stars (on pense aux nombreuses pages consacrées à Edith Grove dans toutes les bios des Stones), si vous ne vous intéressez qu’aux gens qui dorment dans leur vomi, aux anecdotes où Ozzy Osbourne sniffe des fourmis vivantes, aux périples d’un Keith Richards tentant de trouver de l’héro dans une ville où il ne connaît personne (et se faisant refiler de la litière pour chats par un dealer peu respectueux des mythes du rock), ou aux soirées dans des chambres d’hôtel avec des mineures qui acceptent sans sourciller de se faire enfiler du poisson congelé dans le cul, alors passez votre chemin.

Mais si, au contraire, vous aimez les mélodies glockenspielées de l’étrange barbu à nom d’anguille, vous êtes foutu : après la lecture de cette bio franche et pleine d’autodérision, ce barbu-là, vous allez tout simplement l’adorer.

Tais-toi ou meurs, c’est un peu la version papier de Blinking Lights, double album titanesque sorti en 2005 : l’œuvre d’un homme plus très jeune, solitaire, qui après avoir vu mourir tous les membres de sa famille et une partie de ses amis, va fouiller dans son histoire familiale, et dans ses premiers souvenirs, pour parvenir à trouver une sorte de sérénité.

Funk-noise musette celtique

Si vous avez suivi l’évolution musicale de l’homme appelé E, si vous avez écouté ses textes habiles, à la fois tristes et pleins d’humour, vous vous doutez que son autobiographie n’aura que peu de choses en commun avec celle de Mötley Crüe. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’humilité du E, son refus du mélo, son refus de jouer l’écorché vif.

E, c’est l’anti-Patrick Eudeline. Pas une seule fois au cours de ces 220 pages on ne trouvera le qualificatif “rock’n’roll”, ni la moindre marque de fringue ou d’instrument vintage. Il ne sera jamais question d’un “mouvement” auquel il aurait pu appartenir ; il se fout de savoir si l’on qualifie sa musique de rock, de pop ou de funk-noise musette celtique. Seules les chansons comptent, et tout le merdier qui est autour… eh ben, c’est juste du merdier autour. A l’heure où la critique rock et les gens qui la lisent (qui bien souvent sont les mêmes) semblent essentiellement préoccupés par l’émergence d’une nouvelle scène machinchose, à l’heure où il faut absolument que quelque chose d’excitant se passe, où il faut traîner dans les endroits à la mode, E, lui, avoue ne pas trop aimer aller voir des concerts, et ne pas spécialement s’intéresser à la musique de son époque. Ce qu’aime vraiment ce solitaire, c’est s’asseoir dans son jardin et écouter des vieux vinyles en fumant des cigares. C’est exotique, par les temps qui courent. Agréablement dépaysant.

Un 4-pistes à cassette dans le placard

“L’un de mes passe-temps favoris consiste à me demander combien de temps pourrait s’écouler entre ma mort et le moment où mon corps serait découvert. Je passe tellement de temps tout seul que j’ai le profil de ceux que l’on ne retrouve pas avant plusieurs jours, ou plusieurs semaines. Est-ce que mon chien de chasse, Bobby Jr., en serait réduit à manger ma dépouille parce que je ne serai plus là pour le nourrir ?”

Mark Oliver Everett – qui ne s’appelle pas E pour se donner un côté original dans le show buisness, mais parce que c’était le surnom que lui donnait sa soeur – est né en 1963 en Virginie. Comme il le chante dans World of shit, sur l’album Souljacker, son père était un “troubled genius”, un grand scientifique taciturne travaillant au Pentagone, alcoolo de surcroît.

L’hécatombe commence alors que E a douze ans : un avion se crashe tout près de chez lui et E, seul à maison ce soir-là, gardera le souvenir d’avoir couru pieds nus entre des bouts de cadavres pour tenter de se mettre à l’abri. A l’âge de dix-huit ans, il découvre sa sœur allongée sur le sol de la salle de bain, inconsciente après avoir avalé plusieurs tubes de somnifères (Elizabeth on the bathroom floor, donc). C’est lui qui fera les gestes de premiers secours, et parviendra à la sauver. Quelques jours plus tard, alors qu’E est seul à la maison avec son paternel, il retrouve le génie de la science tout raide dans son lit, mort d’une crise cardiaque. Ca, c’était l’entrée ; juste de petits amuse-gueules histoire de se mettre en jambes.

Son bac en poche et ne sachant trop qu’en faire, E, compositeur amateur et multi-instrumentiste, décide qu’il n’a envie de rien d’autre que de faire de la musique. Il part, seul, à Los Angeles où il ne connaît personne, tenter de décrocher un contrat avec une maison de disques. Il enchaîne les petits boulots ingrats et mal payés : barman, pompiste, employé dans un garage… Et passe le reste de son temps à enregistrer seul dans son appartement minuscule, sur un 4-pistes à cassette installé dans son placard. Il contacte toutes les maisons de disques, essuie des refus systématiques : dans l’industrie musicale californienne, au début des 90’s, pas de place pour un mec qui compose des trucs intimistes dans son coin. Au bout de trois ans, il finit par signer un petit contrat. Sous le nom de E, il enregistrera deux albums qui ne marcheront guère et, contraintes des directeurs artistiques ignares (pléonasme) obligent, ne le satisferont pas. Puis vient l’album Beautiful Freak, avec le succès qu’on sait. Succès auquel E ne goûtera guère.

Nourriture d’hôpital

Le lendemain de la sortie, E apprend le suicide sa sœur. Ce décès et les funérailles qui suivent lui inspirent les chansons d’Electro-Shock Blues. E replonge dans ses souvenirs des multiples tentatives de suicide et séjours en hôpital psychiatrique de sa sœur, et en sort des morceaux d’une beauté à couper le souffle. D’un disque parlant de la mort, il parvient à faire un disque profondément émouvant, qui donne à l’auditeur une furieuse envie de vivre.

Mais la maison de disques ne partage pas ce point de vue ; on lui affirme que personne n’a envie d’entendre des chansons qui parlent de nourriture d’hôpital. Refusant toute concession, E persévère, et parvient finalement à faire publier l’album. Qui deviendra un classique. Encore une fois, E ne profitera guère de ce succès : la tournée à peine entamée, sa mère se découvre atteinte d’un cancer. Durant tous les jours off de la tournée, il retournera auprès d’elle. Il assistera à sa lente déchéance, se réveillant la nuit pour la trouver en train de pisser sur le tapis, devant parfois lui faire sa toilette quand elle vient de se chier dessus… Jusqu’à la fin. La dernière volonté de sa mère était que l’on joue Happy Trails de Roy Rodgers à ses funérailles. E en fait la demande au pasteur, qui accepte. A la fin de la cérémonie, pas de Happy Trails. Le pasteur se justifie : “On n’a pas trouvé la partition.” Il y avait un exemplaire de cette partition posé sur le piano de la défunte…

E, dernier membre de la famille encore en vie, doit se charger de vider la maison avant de la mettre en vente, trier les vieilles affaires ayant appartenu à ses proches. De ces moments difficiles, il ressortira Daisies of the Galaxy et sa pochette enfantine, extraite d’un livre de contes pour enfants ayant appartenu à sa soeur. L’album, d’une rare nostalgie, se conclut par Mr. E’s beautiful blues, morceau lumineux où la vie reprend le dessus malgré tout : “Goddamn right it’s a beautiful day”.

Censure et autres absurdités

Mais il s’avère que, même pour parler du ciel qui continue d’être bleu après qu’on a perdu tous les membres de sa famille les uns après les autres, les radios américaines n’aiment pas beaucoup le terme “Goddamn”. La chanson sera donc interdite sur les ondes. Idem pour la télévision : au Ed Sullivan Show, on demandera à Eels de jouer un autre morceau. Ils s’amuseront à le ponctuer de “Let’s spend some time together”, en référence aux Stones, censurés dans la même émission. Un “parental advisory” pour Eels qui, signature chez DreamWorks Records oblige, est présent sur la BO de Shrek, c’est tout de même plus fort que le roquefort. Mais George W Bush, “ce républicain d’une incompétence tragique”, dixit E, l’a fait. L’album Daisies of the Galaxy est désigné comme “exemple des obscénités que l’industrie du divertissement vend aux enfants”. “C’est plutôt drôle. Je jubilais, bien sûr. On parlait de nous à la une du Washington Post. Tout ça était d’un ridicule achevé. La pochette du CD ressemblait à une couverture de livre de contes et les chansons avaient des titres comme It’s a Motherfucker. (…) Ils ont prétendu que l’illustration de la pochette prouvait que le disque était destiné aux gamins de maternelle. C’était génial. On pouvait télécharger mes paroles sur le site ‘George W Bush président’. (…) J’ai été forcé de m’émerveiller de la bêtise de ces réacs. On lisait dans le Washington Post : ‘Le porte-parole de la campagne de Bush, Ari Fleisher, a déclaré que la combinaison de mots obscènes et d’une pochette attrayante pour les plus jeunes ‘montre que les familles et les parents d’Amérique ne peuvent pas compter sur Al Gore pour empêcher de vendre ces choses aux enfants’”. Et de m’émerveiller, avec E, de la connerie fulgurante des républicains ricains.

Le PQ et la PQR

Les amateurs de Eels seront ravis d’apprendre que les paroles de Souljacker part II ont été écrites sur du PQ, alors qu’E trônait sur les gogues. Ou qu’à la suite du 11 septembre, en pleine tournée Souljacker, E a dû raser sa barbe car elle effrayait les gens, surtout dans les aéroports – rasage qui fait bizarrement écho aux paroles de Dog Faced Boy, premier morceau de l’album : “Ma won’t shave me, Jesus can’t save me”. Eels, dangereux terroristes ? Le 11 septembre 2001 justement, votre servante se souvient être allée sous le casque au Virgin de La Défense découvrir l’album Souljacker, quelques heures avant qu’on la prévienne que des avions venaient finir leur course à un endroit pas prévu pour. Comme la plupart de ceux qui achètent les disques de Eels dans les jours qui suivent leur sortie, j’ai une foule de souvenirs associés aux chansons de Eels. Je m’identifiais à certaines paroles que je ne comprenais qu’approximativement, ce qui faisait que je pouvais les interpréter comme ça m’arrangeait. Ces chansons, avec les années, se sont transformées en madeleines. Généralement, quand les gens de ma génération (ceux qui entrent dans la trentaine) lisent la bio d’un musicien, le bouquin leur parle d’une époque qu’ils n’ont pas connue. Avec Tais-toi ou meurs, au contraire, on retrouve nos propres souvenirs, qu’on met en parallèle avec ceux de l’auteur. L’on a souvent envie de s’écrier “Mais ouiiiii ! Je me souviens, le jour là j’étais en train de … !”

Outre le fait que ce livre, tels les faits divers de la presse quotidienne régionale, parle au Eels friendly de ce qu’il se passe dans son village musical, Tais-toi ou meurs recèle des trésors d’anecdotes sur l’industrie musicale et ses vomitives incohérences. L’ouvrage intéressera aussi les musiciens et/ou les mecs qui bidouillent le son, E étant assez volubile à propos de ses techniques d’enregistrement.

Parcourant les lignes de cette autobiographie, on est tour à tour saisi par l’émotion, et pété de rire. Mark Oliver Everett a indéniablement une belle écriture, et ce n’est pas une nurse qui le dit. Une sincérité incroyable de la part d’une rock star. L’hécatombe qui marque la vie et les chansons de E est ici racontée sans pathos aucun ; on est à mille lieues d’un Jim Morrison et des Indiens massacrés devant ses yeux, dont les âmes seraient allées se nicher bien au chaud dedans le Jimbo. Non, en lisant ces lignes on ne ressent qu’un fort élan de sympathie pour ce barbu un peu dépressif qui ne fait que vivre une vie normale, et aime vraiment la musique. Qui aime et respecte ses chansons, au risque de se faire virer par sa maison de disques parce qu’il a refusé le paquet de pognon qu’on lui proposait pour que Last stop : this town serve de bande-son à un spot publicitaire : “J’ai écrit cette chanson pour ma sœur ; hors de question qu’elle contribue à rapporter des sous à une entreprise dont je n’ai rien à foutre.” Il serait bon que les “jeunes talents” français, dont parle Musique Info à tort et à travers, retiennent cette leçon, eux qui se prétendent “artistes” et répondent à des appels d’offre dans l’espoir que leurs “sons” soient “syncronisés” (comprendre par là : que leurs morceaux servent de bande-son à des pubs – les pontes de l’industrie musicale assurent actuellement que c’est le meilleur moyen de donner à leur musique une “visibilité”, de “toucher le grand public”, et autres gros mots qu’on ne répétera pas ici, Gonzaï n’étant pas un rouleau de PQ). Eh les mecs, juste un truc : vous vendriez votre mère pour une syncro ; Mark Oliver Everett a refusé toutes les offres de syncro qui lui ont été faites. Everett remplit les salles, et vous, vous avez beau bombarder vos 5000 amis Facebook d’invitations pour vos concerts, vous peinez à réunir trente pauvres gusses à vos concerts.

Mark  Oliver Everett // Tais toi ou meurs // Edition Treizième Note

10 commentaires

  1. J’ai été littéralement électrocuté par ce livre. On a parfois l’impression que c’est too much, et pourtant, c’est sa vraie de chez vraie vie, ces catastrophes en série qui lui arrivent. Ecoutant d’une vague oreille les dernières productions du monsieur, ce livre m’a réconcilié avec eels (PS E rocks my world depuis) et je me suis replongé aussi bien dans ses 1ers albums solo (quand il était pompiste en face de la maison de disques) que dans ses récents LP. Et puis (et c’est pas banal), ceci est la preuve que certains compositeurs de chansons sont aussi capables de tenir la distance sur des textes plus longs, car cette autobio est d’une lecture si fluide que l’on ne décroche qu’à la dernière ligne, last stop this line.

    ro

  2. Article intéressant. Je vois pas ceci dit en quoi c’est héroïque de refuser une syncro quand on s’appelle Mark Everett, qu’on a vendu des millions d’albums, tourné dans le monde entier et « loué » ses chansons à des blockbusters (Shrek…)…

    Ça me semble un peu naïf comme façon de voir.

  3. Il ne me semble pas avoir parlé d’héroïsme ; juste d’intégrité. Il y a des gens qui s’appellent David Bowie et qui ne voient pas d’inconvénient à arrondir leurs fins de mois (qu’on imagine difficiles) en faisant de la pub pour un opérateur de téléphone.
    D’autre part le film Shrek n’avait pas été tourné à l’époque d’Electro-Shock Blues.

  4. « Mais la maison de disques ne partage pas ce point de vue ; on lui affirme que personne n’a envie d’entendre des chansons qui parlent de nourriture d’hôpital »

    je l’ai lu en août et, à ma très grande surprise, j’avais gardé le souvenir que Dreamworks avait bien aimé electro-shock blues…

    je m’a planté?

    (oué, excellent livre par ailleurs)

  5. Pardon pour ce petit raccourci. Tu n’as pas tort, Santiago, ce n’est pas tellement DreamWorks qui n’a pas aimé ce disque, mais le manager de E qui voulait l’empêcher de le sortir. E a dû virer son manager pour cette raison.

  6. Il livre un témoignage sincère et lucide sur son vécu après avoir encaissé un certain nombre de drames.
    Peu de pathos & une description détaillée de l’industrie de la musique américaine.
    N’hésitez pas, vous ne perdez ni temps, ni argent.

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